II. — Preuoe par la cause finale
Qoe Platon ait connu et décrit la cause efficiente, la cause motrice, c'est ce qui ne peut plus faire l'objet d'aucun doute, en dépit de toutes les assertions d'Aristote. Mais ne s'est-il point élevé plus haut? n'at-il point connu la cause finale, qui agit sans se mou- Toir et par là est supérieure aux causes mobiles?
Le dieu dont parle le XMivre des Lois se meut luirnème, mais enfin il se meut; cette puissance divine de rame, si elle était seule, semblerait trop inférieure h l'Idéal conçu par la raison.
Platon s'arrétera-t-il donc à une cause mobile et conséquemment multiple, lui que nous savons épris de rUn et de l'Immuable! Contradiction impossible, dont on l'a cependant accusé, comme nous l'avons vu, sauf à lui reprocher ensuite son amour pour les Idées immobiles (i).
Mais ces Idées inaltérables que s'efforcent de reproduire tous les ôtres.sujets au changement, que sonteltea donc, sinon des causes finales? Nous l'avons montré, ily a identité entre la cause finale et la cause exemplaire : toutes deux représentent un but à atteindre, un idéal à réaliser. Si l'Idée, considérée en elle-même et d'un point de vue abstrait, n'est pas la cause effective et motrice, elle est du moins la raison qtii explique l'action même de cette cause. Elle est d<mc un principe supérieur à la puissance active; elle est le Bien même, on du moins une forme du Bien ; elle est lajin immobile (2).
Cette interprétation n'est pas une simple hypo-
(1) V. Ravaisson, Met. d'Arisi., t. I.
(2) Mi7., 27, a. Tim., 4G, c. V. plus haut, p. 75.
thèse, par laquelle nous attribuerions à Platon la pensée d'Aristote. La vérité est que, sur ce [)oint comme sur beaucoup d'autres, Aristote est entré profondément, sans s'en apercevoir peut-être, dans les doctrines de son maître. Nous verrons plus tard le point unique qui les divise (4),
Si la cause efficiente se révèle par le mouvement, la cause finale se révèle par l'ordre de ce mouvement et par les lois intelligibles auxquelles il est soumis. C'est un phénomène matériel qui trahit la présence d'une cause motrice ; c'est une forme de la pensée qui trahit la cause finale. Le mouvement prouve l'âme ; l'ordre du mouvement prouve l'intelligence; et l'intelligence, à son tour, prouve le bien : car le bien est Vobjet de l'intelligence, comme il est la fin de l'âme. « Si donc
> quelqu'un veut trouver la cause de chaque chose (non plus la cause efficiente, mais la raison àevnière, la raison suprême), comment elle naît, périt 3 OU existe, il n'a qu'à chercher la meilleure ma-
> nière dont elle peut être (2). » C'est ce que Socrate appelle le principe du mieux. < Je croyais avoir
> trouvé dans Anaxagore un maître qui m'expliqoe-
> rait, selon mes désirs, la raison de toutes choses, et » qui, après m'avoir dit d'abord si la terre est plate
> ou ronde, m'apprendrait la nécessité et la cause de » la forme qu'elle peut avoir, s'appuyant sur le prin- » cipe du mieux ^ et prouvant que c'est pour le nùeux » qu'elle doit avoir telle ou telle forme. » C'est cette méthode que Platon a employée, et même avec excès, dans le Timée. Aussi lui a-t-on reproché d'avoir abusé des causes finales, tandis que d'autres lui repro-
(1) V. tome II. Aristote.
(2) Phxdo, 100, sqq. — tr. Cousin, 277.
DIEU, CAUSE- FINALE. îKH
chaientde les avoir méconnues. La véritç est qu'il les considère comme une des plus grandes preuves de l'existence des Idées et de Dieu.
Nous avons vu comment, dans le Timée, Platon concluait de la bonté de l'auteur à la bonté du monde; dans les. Zo/V, dans le Sophiste^ dans le Philebe et dans le Phédon^ il conclut, avec non moins de raison, de la bonté de l'œuvre à la bonté dfe la cause première, qui est en même temps la fin dernière du mouvement de la nature (1).
On peut aussi considérer le Bien, € auquel toute àrae aspire > (2), comme la fin des désirs de l'Humanité, et ce nouveau point de vue fournit encore une preuve de l'existence de Dieu. L'inquiétude de notre àme, semblable au mouvement dont la Nature est agitée, révèle une fin réelle, déjà présente en nous de quelque manière, et cependant séparée de nous par l'immensité. Cet objet de l'amour, c'est le Bien :
€ Qxi^ii ye aXXo ècrlv, ou eccociv avÔpwïrot, tj toîÏ âyaôou (3). »
(1) Arisiote dit aussi que d*après PlatûD, les nombres. désirent Tuuité comme étant le Bien et leur fin.
(2) Rép.^ YI.
(3) Rép., IX, 586, e.
1^ ruÉMidE DE ^hkwn.