V. — Platon a-t-il admis la trimtî
D'après les Alexandrins, Platon a admis trois hypostases semblables à leur trinité. D'après saint Justin le martyr (1), Eusèbe (2), Théodoret (3), saint Cyrille (4), saint Augustin, Bernard de Chartres (5), Abélard (6), etc., Platon a soupçonné la trinité chrétienne.
Il est évident qu'on retrouve dans Platon tous les éléments de la trinité de Plotin : le bien, l'intelligence et l'âme. Ce sont les trois attributs qui ont frappé le plus la pensée de Platon, parce qu'ils résument tous les autres. Mais il ne suffit pas d'admettre en Dieu trois puissances et comme trois manifestations principales, pour constituer une trinité. 11 faut encore considérer ces trois attributs comme des hy postases distinctes, déterminer la nature de chacune et son rapport avec les autres, et enfin attacher au nombre trois un caractère sacré.
V Le Bien, pour Platon comme pour Plotin, est Tunité. Mais, pour Platon, cette unité est absolument identique k l'être, et n'est supérieure qu'à l'essence. Pour Plotin, l'Un est supérieur même à l'être (7).
(l)^po/.,II, 5.
(2) Prép. év., XI, 20.
(3) Thérap,, l. 2.
(4) CorUre Mien^ t. VIII, 275.
(5) Cousin, Ph. sclioL, 337, de la 2« édil.
(6) IrU.adtheoL,ly 1215. .
(7) D'après M. Th. -IL Martin (l. II, 59,* dans la noie), le Bien n'est « ni une hyposiase, ni Dieu mêmey mais seulement un de ces êtres abstraits à chacun desquels Platon prête une réalité individuelle et qu'il nomme dans le Timée : des Dieux éternels. » Ainsi Platon, qui ne peut pas même se rt^soudre à admettre l'individualité et une réelle multiplicité d'êtres dans le monde sensible, aurait admis dans le monde intelligible je ne sais combien d'individualités distinctes suspendues dans le vide ! Nous avons suflisamment démontré combien cette atomisme théologique est contraire à tous les textes, sans parler de l'esprit platonicien. V. ch. IV, raêmeli\Te.
822 THÉODICÉK DE PLATON.
2^ Platon a déterminé assez nettement le rapport de l'intelligence au Bien ; mais la Bliation entre TintelligeiiGe et Tâme n'a point la même netteté. Cependant on voit que Tintelligence est pour lui supérieure à Tâme : < Dieu mit Tintelligence dans Tâme, Tâme » dans le corps. » Il y a là, comme dans beaucoup d'aqtrei» ps^ssages précédemment oités, une hiérarchie évidente, <jui résulte des conditions mêmes de la diar l^tique,
â** L'&me divine est peu distincte de Tâme du monde; et tantôt Platon semble admettre deux âmes, tanlôt une seule.
4"" Platon n'a pas eu Tidée nette de trois hyposteses ou personnes, et encore moins de trois dieux. Il n'est même pas absolument .certain qu'il ait séparé les trois degrés suprêines de la dialectique des degrés infi* rieurs.
Cependant, outre que Pythagore attachait un caractère sacré au nombre trois, la dialectique aboutissait naturellement à une espèce de triplicité. On sait que, pour Platon, le problème capital est la conciliation du mouvement et du repos. Pour opérer cette conciliation, il faut nécessairement un troisième terme; et ainsi de toutes les oppositions dialectiques. Aussi, dans le Sophiste, Platon pose Vêire comme supérieur au mouvement ejt au repos (1). Dans le Parménidey
M. Jules Simon ne considère pas la théorie de TUnité et du Bien comme fondamentale dans Plalon. « La polémique d*Ari3tote prouve a\ec évidence, dit-il, que le to h érixeiva rîi; cùaïaç ne tenait pas plus de place dans l'enseignement de Platon que dans ses écrits. » Il nous semhle au contraire que Platon considère cette doctrine comme la plus élevée de toutes, et qu'Aristote, qui Tadopte en partie, dirige toutes ses objeclioii? contre l'Un prétendu abstrait, et contre la multiplicité des Idées dans l'intelligence divine. — Même erreur dans M. Grote, toc. cil,
(1) Kn général, étant doimée une Idée quelconque, elle est la mèm* qu'êlle-m'-me et nxilvi' que iet^ autres; elle réunit donc le même eiV(^^
PLATON ArJ'llj A^^iS 1.4 TRINITÉ? ^83
on s'en f^qvient, la prçmjèrq hypotl^ège est celle de Vétre-un qui est le bien ; la deuxièine celle de Tuq idéa- Içmçiit piultiple, oii les Alexandrips ont \n l'intelligence; 1^ trQisièiQQ celle de Tunité réellement iQultîple par l'effet du mouvement dont elle enveloppe la possibilité, ce qui s'applique à l'âme, Cestrpis preinières hjpot)i^ses spBt netteïpent séparées de toutes le^ ^utrçg.
Enfin, dans la deuxième et la septièrne lettrei, qui» si elles ne spnt pas d§ Platoi), ont été composées dans
son éicole peu de tewps après lui, or commence à parler énigmatiquement de trois principes, de trois roU' < l.e roi de tout préaide à toutes cliques ; il e^t la^n ï de toutesçhose^, et le principe de toute beauté, [C'e^t évidemment le J^iein de Platon, raison première et fin dernière.] J^e second principe préside aux choses > de second ordre, et le troisième à celles de trpi- « sième ordre (1), » Dans la neuvième lettre, au-dessus du dieu qui mène toutes chpses, présentes pu futures, et qui est proprement la causey on place spu père et son seigneur, que la véritable philosophie fait connaître (2). Tout cela rappelle le passage du Philèbe qui nous montre que la nature de Dieu, roi de l'univers, renferme et, une intelligence royale et une âme royale.
On ne peut nier que les ternaires alexandrins se trouvent en germe dans Platon, nourri lui-même des idées de Pythagore et toujours préoccupé des nom-
^rt?^ Videatiié et la différence. Do là la nécessité d'uo terme supérieur et synthétique qui ramène l'opposition à l'unité : ce terme e»t le Bien.
-ftTaî. %,2, 312, d.
(2) Tôv T«v tcfkrcfùH 6tôv inYSfACva tûv t« ovtwv xat twv |/.i>.).5mtwv, toû te ir^i- |ACVoç xoî xWxvi tr%Tcp« )Q^piov tm{i.vûvTaç. ilW, ri.
524 THÉODIGÉE DE PLATON.
bres. Nous avons rencontré dans sa philosophie les rapports ternaires suivants :
r Système de la multiplicité (Ioniens) ; — système de l'unité (Éléates) ; — nécessité d'un système qui les relie par Vidée (le Platonisme).
2** D'où il suft que l'Idée des Idées, ou le premier principe des choses, contient éminemment: — l'unité,
— la multiplicité, — et un rapport intime qui les relie dans les profondeurs de sa substance.
Dieu est : — le Bien, — l'Intelligence, — l'Ame.
Dans l'intelligence, qui est identique à l'intelligible, chaque Idée particulière, prise parmi les perfections du Bien, contient comme l'Idée suprême : — une multiplicité qui est la matière, — une unité qui est la forme, — et un rapport qui.est l'Idée même.
Les nombres eux-mêmes contiennent : — l'unité,
— l'infini, — et leur rapport.
La dialectique : — fait de plusieurs un par l'induction, — d'un plusieurs par la division , — et exprime le rapport par la définition.
L'intelligence tout entière est : — une en eUe-même,
— multiple par ta multiplicité des Idées;— elle retour de la multiplicité à l'unité constitue la pensée.
L'âme divine, productrice du mouvement, est d'après le Parménide : — une, — multiple, — une et multiple.
L'âme intelligente du monde reproduit : — l'unité, par l'essence du même ou la raison; — la multiplicité, par la sensation ; — le rapport de l'un au multiple, par Vessence intermédiaire ou le raisonnement discursif. (V. le Timée.)
Ces trois facultés ont pour objet: — les Idées, — les phénomènes, — et les genres intermédiaires ou mathématiques, c'est-à-dire les nogibres abstraits.