Lois, VI
3. Le Timée donne lieu à tant de dirftcuttÉB analogues, quil n'est pas inutile d'expostr les rÈgles qui nous ont déjà guidé el doivent uous guider encore dans l'iule rprélation de ce dialogue. Il y a dans le Timée un mélange évident d'ullégoi'te et de Bcieuce, de symboles pylliagoricii'ns et de doctrines plataniques. Toutes les fois que le Timie conSrme les autres dialogues, il devient une autorité ineuuteslable. Muiï, ijuaud il aenible contredire ta doctrine hattituelle de Platon, nous ne devons pas £tre ilupes de la lettre; il Tant dégager la véritable doctrine de Platon des symboles qui la recouvrent. Si d'ailleurs on aboutissait à une conlradicLion insoluble (ce qui est rare), il Taut donner la préférence aux autres dialogues sur le Timée.
tl y a en apparence, dans le Timée .-
1" Un assez grand nombre de principes : le démiurge, les Idées, la matière, la génération ;
2" Une aoccession de périodes assex nonil)reiiscs dans la formation du monde.
L'auteur y divise donc tootes cliôses, et semble principalemenl occupé ù. faire d'un plusieurs.
Maison sait combien Platon recommandait de revenir ensuite il l'unité, et combien ses divisions sont provisoires. Aiusi, aprËs avoir paru siéparer le modèle et l'ouvrier, il en parle ensuite comme s'ils ne faisaient qu'un. Une réduction de ce genre, opérée dans le Timée même, doit ùlfù considérée comme al)solue : aussi en avons- nous fait un arf;o nient sans réplique contre Th.-H. Martin.
Iktaisles divisions sont loin d'avoir le mâmo caractère absolu. La multiplicité des principes formateurs et dus périodes de
FI
'' IjP
LA PHrLOSOPHIE DE PLATON
Mnis Plalon iV-cIiirc liii-m^me que h gi^nénilion a toujours ciislè ' ; or n'esl-il pas absunle qu'il ail pu nmsidf^ror lu fît-norafion enmmc exislanl sans <]iif te l(;nips eiisiàl? Ni! nous rt'préswnln-t-il jias la gi'nnnilion qui s'agilail en rk>s(»rdre, mi'lanl el sqiaranl lonl, avant In naissance lin Cosmos, c'eâl-à-dirc du monHe (ordonne'? Ne dit-il pas que la génération enislail avant le cipl, itplv oùsavivî Tli, Martin entend par là que la gènf-iation esislail ai^anf le temps, — absurditf^ si grandi' qu'on ne peut l'allribuer à Platon, d'aulnnl plus qu'elle est en contradiction ave<! tout le reste lie sa doctrine. Ce qui naîl avec le ciel, ce n'est pas le temps proprenifjnl dil, mais la mesure ilu temps, le lcni[ts ortlonné et ré^lé par le mntivenienl des astres. Voilà l'explication de toutes les diflicultés du Timée. » L'auteur et le Père du monde, voyant l'image des dieux éternels en mouvement el vivante, se réjouit, et dans sa joie il pensa h la reii re encore plus semblable à son modèle. ' Ainsi le monde existait déjà au moment où Dieu va faire le temps. Plus, loin Platon dira que le temps est né avec le monde. Celte contradiction suffirait pour prouver que la successijn du monde cl du temps est toute synibolique el qu'elle est Ift pour lu clarté sensible de l'e.tpositioii. « Le modèle élaul un animal éternel, Dieu s'efforça de rendre tel le pioude lui-mi^me, aulanl qu'il est possiLle. • — Est-ce un bon moyen que de laisser s'écouler une durée infinie avant
formalion, si commode jiniir leoscicuBmeDl, o'exiirinrae [«s H vraie pensée de Plalon. Ce qui le prouve, c'est que celte multipiicité constituerait une vérilatjle contradiction de l'tdlon' avec tui-mSme si on la prenait au sérieux, tandis qu'en la regardanl comme provisoire, esolériquc ut pythagorique, ou rentre dans la doctrine générale des Dialogues,
L'euseignetnent rend toujours inévitabli; la uourusion apparente de l'ordre logique dos choses avec leur ordre réel, et cet inconTènienl est plus sensible encore dans Platon, où l'allégorie est si fréquenle.
1. ri»!., p. !n, d. .\rislotc dit également que, d'après Plalon, le ttiouveiiieul n'a pas commencé. Met., XI, p. 1070.
COSMOLOrîlE PLATONICIENNE
de prodiiii'c l'onlrt' ilii If^mps rt le nifiiiileî « Or. ff\\o natiirp «leinelle du l'animal inlcllijîifiii.?, il ii'filnil [las pij^silile (le la donner com[)lètemenl à ce qui est pntjenffri'j (r^> fEWTjTw). » L'iHeriiilé, en effet, est imnniaMo et alisutue; VHiv. engendré, fiM-il sans cummencemenl dans la durée, est mobile et dépendan!. Il a un commencement logique, sinon chronologique. C'est ce que Platon a parfnilemenl compris. * Dieu résolut donc de faire une image mobile de I éternité, et, en mfme temps qu'il met l'ordre dans le ciel, il forme, sur le modèle de l'éternité qui repose dans l'unité (iji/vovtoi; Iv iv£), une image éternelle {«ïtSvtovïîxdvï) qui se développe suivant le nombre (xa-c' «piïfAow Eoûsavl ; et c'est ce que nous avons appelé le temps. » Estce l'auteur de cette théorie aussi subtile que rigoureuse qu'on pourra soupçonner de contradictions grossières? Ne voyons-nous pas reparaître ici la doctrine du Partnènide ? « L'éternité est Vunit''; le temps est le nombre, c'est-ij-dire une chose tout à la fois une et multiple, indivisible et divisible, immobile et mobile. Le lemys n'est pas éternel selon l'unité, à'Siov; mais il est éternel selon le nombre, aîwviov. Cette expression serait contradictoire si le commencement du temps n'était pas logique et symbolique. Les jours, les nuits, les mois, les années, n'étaient pas avant que le ciel fût né, et ce fut en organisant le ciel que Dieu organisa leur génération (tJiv yivi<t(v aùrôlv u.ï)/avat«i) . » Plus loin r c Les astres sont nés pour marquer et maintenir les nombres qui meisurenl le temps, ce sont les organes du temps. » C'est donc V organisation du temps, la succession des jours et des nuits, des mois et des années, le temps régulier et mesuré, qui accompagne la génération du ciel. ( Le passé, le futur, continue Platon, ne sont que des formes phénoménales du temps (eïS») YEYovdta), que, dans noire ignorance, nous transportons mal à projtos à
la substance éternelle (r^viiStov oùii(av) Celle-ci n'est
sujette à aucun des accidents que la génération impose à la mobilité sensible, à ces formes du temps qui imite
rélernilê et se meut dans ud cercle mesuré par le nombre... Le temps a donc été fait avec te ciel, alin que, nés ensemble, ils [jê ris se ni ensemble, ii jamais leur destruction doit arriver; et il a élê fait sur le modèle de la nature éleraelle, aliji qu'il lui ressemblai le plus possible. Le modèle est exîslaul pendant toute l'éternité; et le ciel a êCê, est et sera pendant toute la durée du temps ' . > Ce passage est formel, el si l'on prétend encore que le temps, le ciel et le monde n'ont pas toujours existé, il faut dire alors que le chaos qui les a précédés na pas existé dans le temps. Qu'est-ce alors, sinon une chose idéale, sans aucune réalité concrète et clironolo<;ique, imaginée pour les commodités d'une encposllion à demi allégorique '?
Veut-on un nouvel exemple du caraclcrc arlifieie! de ces divisions? Après avoir terminé sa théorie de la durée, Platon ajoute : • Toutes les autres choses, ^us^u'à la naissance du temps {[«/pl XP"**" ^svéiiewc), avaient été eïéculées lldèlement d'après le modèle, honnis que le monde ne contenait pas encore toutes les espèces d'animaux ; c'élait la seule dissemblance qui restât encore '. » Qu'esl-ce adiré? que Dieu a d'abord fait les corps, puis l'âme. le temps et le ciel, puis les animaux. Ce désordre peut-il exprimer la succession réelle des choses? Évidemment, PlaloQ ne fait que résumer sa propre exposition, toute
t. Tim., 38, a, h.
2. l'iulon, suivant son habitude, ac sert des formei luythoiD^iques pour exposer sa Lhcorte. Xpàvo; ;iet' Oùpavoti y^Yoviv, (as, b.) Chronus est ne avec Uranus. On sait que, J'aprùa ta piytholagje, le Ciel engcnijre le Temps, qui engendre JupHer on l'dme inteitiaente (Jti monde, destinée ù détrôner ta Nécessité, à vaincre le temps. Platon corrige ces symboles en faisant naître ensemble Urauiis et Ctironus, de maniÈre à maintenir cependant une sorte de génération idéale du temps par le ciel. V.n outre, il place au-dessus d'Uranus le inodtle élernel du Uiao et des Idées, inconnu h la myltiolof^îc. Jupiter n'Cïït plus c|iie l'âme du Monde qui s'agitait d'aburd en désordre, puis s'ordonna selon les lois de rinlelti|;ence.
01 IjVf Gv
COSMOLOGIE PLATONICIBHNB
symbolique. Il u dil lui-iiii"'iiie nuparuvant, à propos de celte exjinsitiijQ : « Dieu ne lil pas Vhme la Jerniêre, selon l'ordre que nous avouB suivi dans noire exposition... Mais nous qui participons beaucoup du hasanl, nous parlons ainsi à peu près au hasard '. » Le lecteur ne peut se plaindre de n'avoir pas été averti.
Profilons (]i ne nous-nit'me de cet averlissement, dans le diflîcile problème de l'anlériorité du chaos par rapport au Cosmos, ou de l'élei-nité du monde.
Platon distingue au début du Timée ' deux genres ; l'Être qui est toujours, et la f,^énération qui devient toujours. La géuération est sans commencement dons le temps. Quant au monde ordonné, ou ciel, comme on voudra l'appeler, il est né, yÉf ovev, ayant eu une certaine origine {dît' àp/7it Ttvàî àpÇaijisvoç). Ce comraencenient est- il chronologique ou logique T Faut-il attribuer au philosophe qui a écrit le Pannénide la doctrine du chaos primilif, si illogique en elle-même et, de plus, en contradiction formelle avec la théorie des Idées?
La génération, avant l'action du Démiurge, était désordonnée; soit, mais enfin elle avait une forme quelconque, elle n'était pas la matière pure et sans forme (iv^àson) ; elle avait même une âme motrice ; elle constituait déjà un monde réel et sensible; comment donc n'avail-elie pas encore reçu l'empreinte des Idées? 11 y a donc du sensible, des formes réelles, des cléments corporels ayant une nature propre indépendamment des Idées? Le sensible, alors, n'a plus sa raison dans l'intelligible : il y a de la réalité en dehors des Idées, et Platon abandonne sa doctrine la plus chère en faveur de la conception la plus grossière, le chaos. Le voilà revenu aux premiers temps de l'école ionienne, comme s'il n'avait connu ni les pythagoriciens, ni Parménide, ni les objections de l'école cléate contre le chaos.