L'IMMORTALITÉ
mouvement, sans compter son essence une et indivisible. En d'autres termes, ce qui subsiste en elle, c'est : 1° l'unité fondamentale, participalion de l'Unité divine; 2° la pensée, participation de l'Intelligence divine ; 3° la vie, participation de la vie absolue ou de l'Ame divine. Ce qui est mortel, c'est le côté par lequel l'âme regarde non plus Dieu, mais le corps et la matière.
La veille du jugement de Socrate, dit Platon dans le Pkédon, on avait « couronné la poupe ^ du navire que les Athéniens envoyaient chaque année à Délos en sou* venir des victimes ravies par Thésée au Minotaure. La loi défendait de faire mourir aucun condamné jusqu'à ce que le navire fût revenu. Trente jours s'écoulèrent entre le départ et le retour du vaisseau, entre la condamnation et la mort de Socrate.
Le jour où eut lieu le dernier entretien du maître avec ses disciples, ceux-ci s'étaient réunis plus tôt que de coutume ; car, la veille au soir, ils avaient appris l'arrivée du navire, et ils étaient convenus de se rendre tous le lendemain dans la prison aussi matin que possible. En entrant, ils trouvèrent Socrate, auquel on venait d'ôter ses fers; sa femme Xantippe était assise auprès de lui et tenait un de ses enfants entre ses bras. A la vue des disciples de Socrate, elle se mit à se lamenter et à pousser des cris. Socrate, trouvant ces scènes de désespoir indignes des dernières heures d'un philosophe, ordonna aux esclaves d'emmener Xantippe et resta seul avec ses amis.
Socrate s'assit alors sur son lit, et, pliant la jambe d'où l'on avait ôté la chaîne : « Quelle chose étrange, dit-il, que ce que les hommes appellent plaisir ! et comme elle s'accorde merveilleusement avec la douleur, qu'on croit pourtant son contraire ! Quand l'un arrive, l'autre le suit de près. A la douleur que les fers me faisaient subir, le plaisir succède. »
En mettant ces paroles dans la bouche de Socrate,
Plnlon a sans doute voulu nous donner d'abord une image de h vie sensible el lerreslre, donl reulrctien nièbpliysique qui va suivre dous démoDlrcra lu vunitc. Tout est mélangé, lout esl mobile dans ce qu'on a|ipellti ini])mpreijienl l'exislunce |)r6seiile : on souffre, on jouit, on souffre encore; rien de stable el d'assuré. Est-ce donc là une vie libre î Non. On aura beau enlever à un homme enchaîné les fers qui le fonl souffrir, on ne lui aura pas pour cela donné la vérilable dclivranee, car il ne connaîtra que le plaisir ne d'une peine el dont la peine doit renaître. Le monde sensible esl une perpélufllc succession Je contraires : vivre dans ce monde, c'esl donc devenir el non pas être.
La mi^me conclusion ressort d'un autre récit symbolique prêté par Platon à Sacrale. Ce dernier raconte qu'il avait eu toute sa vie un même songe : tantôt sous une forme, tau lût sous une autre, une voix connue lui recommandait toujours une même chose : « Socrale , exerce*loi à l'art des Muses. » Socrate avait toujours cru que cet art était la philosophie. Pourtant, depuis qu'il était dans sa prison, voyant sa mort reculée par la fûte d'Apollon, dieu de la poésie, il composa uu hymne en son honneur, puis mit en vers quelques fables d'Ésope. C'était comme une sorte d'adieu aux choses dont les hommes embellissent leur vie terrestre. Mais Socrate, en racontant ainsi la manière dont il vient de cultiver la poésie, laisse à entendre qu'il existe un art bien supérieur et une muse plus digne d'être appelée hbèratrice. C'est l'art de délivrer son âme des liens du corps et en quelque sorte de mourir à la vie sensible pour vivre de la vie intelligible ; la muse libératrice est la sagesse, et l'heure de la délivrance finale est ce que nous appelons la mort. Aussi Socrate, en terminant, dit-il à ses disciples que le poète É venus ne doit pas craindre en lui un rival. < Voilà, mon cher Cébès, s'il avait cette crainte, ce que lu aurais à lui répondre; dis-lui aussi de Ec bien |)rjrter, et s'il esl sage, de me suivre. >
L'iMMOnTALITÉ
f Quel conseil tu donnes là à Événus ! » s'écrie Simmias, ne comprenant point le sens profond de cette parole et croyant que Socrate conseille à Événus de se donner la mort. Telle n'était point la pensée de Socrate : en disant à Événus de le suivre, il lui disait de s'exercer comme lui à la mort en mourant de plus en plus aux choses corporelles et en se détachant de tout ce qui est sensible, même de l'attrait des muses inférieures, comme la poésie. Simmias semble croire que la conclusion d'un tel dédain pour la vie des sens, c'est le suicide. Mais autre chose est de rompre brusquement les liens physiques du corps, autre chose de dénouer peu à peu ces liens plus tenaces, quoique invisibles, qui nous attachent moralement uu corps : passions, préjugés, vices, en un mot tout ce qui rend l'âme esclave. Socrate, avec les pythagoriciens, condamne le suicide. Le corps, dit-il, est une « prison » oii Dieu même a placé notre âme : il ne suffit pas de sortir pour être libre, car une âme attachée à la matière aurait beau quitter cette vie, elle emporterait encore avec elle sa prison. En outre, dit Socrate, Dieu est « maître » de nos destinées, qui font partie de l'ordre universel ; nous avons notre place sur la terre et nous jouons notre rôle dans le monde : quitter la vie par le suicide, c'est se révolter contre l'universelle sagesse, et cela sans connaître les desseins de Dieu sur notre destinée extérieure. Tout ce que nous savons, c'est que notre destination intérieure est la vertu, et tout ce que nous pouvons faire, c'est d'échapper peu à peu à la vie sensible dans celte vie même par l'anéantissement des passions et la délivrance de la raison. — Ces idées pythagoriciennes ne sont pas sans analogie avec les antiques doctrines de l'Orient sur les moyens de parvenir à l'anéantissement de soi, doctrines que le christianisme devait plus tard répandre dans l'Occident.
S'il en est ainsi, ce que nous appelons la mort, selon Platon, est vraiment la vie ; ce que nous appelons la vie
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(isl vritiincul lu inurl ; en il'nulres Icrraes, la morl du corps esl In vin <h IVime, el l'nmc, coii^iilt'réL' en fllléluriiii:', est immortelle: pour mieux dire l'ritîn, l'ànic est supérieure au temps et aux vicissitudes delà • géiiéraliim » ou de la « deslruetion » : elle est i éternelle » . Le Phtdon a pour objet les preuves de celle «éternité, que les «lifii-iplfs rie So<Male deritimdent h. leur inailre comme le naturel sujet de ee dernier enlrelieo.
Socrale va développer ces preuves jusfpi'ù l'instant où le serviteur des Onze viendra enfin lui leudre la coupe. Ce uinmenl prévu sera sans cesse rappelé par Platon dans le eoiirs de la discussion philosophique : tantôt c'est le serviteur des Onze qui recommande y Socratede ne point trop s'animer dans la discussion, |)Our que le poison conserve mieux sa vertu; lantill c'est Socrate iiui se compare lui-même au cygne chantant avant de mourir; pins loin, jouanl avec les cheveux de Phédnn assis à ses pieds, Rocrnie lui rappelle en souriant le deuil du lendemain qui l'ohligiTa à couper celte belle chevelure; plus lard encore, c'est Critou qui demande à son maître comment il faudra l'ensevelir. Ainsi se laisse entrevoir sans cesse, comme le dernier personnage de ce drame, la mûri qui anéantit ou délivre. En même lemps que la dinleelique nous élève vers la lumière iulelligihle, vers l'éternel et le divin, celte ombre, par intervalles, paraît et disparaît; mais, à mesure que Socrate nous entraine plus haut avec lui, la mort perd son as])ect mystérieux et terrible; à la fin tout s'éclaire, toute tristesse humaine a disparu ; la divine sérénité du sage pénètre la pensée de ceux qui l'écoutent , et il semble que, comme lui, nous ayons pris conscience de notre éternité.
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I. — PriEUVE SOCRATIQUE ET PLATONICIENNE DE L'IMMOH- TALITÉ PAR LA NAIUIIË DE LA VERTU, QUI IWLIVIIE l'aME DU CORPS.
Platon a disposé, dans le Phédon, les preuves de l'immorlalité selon l'ordre dialectique qui lui est habituel. Tournant au profit de sa propre doctrine toutes les théories antérieures, il complète chaque argument de ses devanciers par la considération des Idées. De là, dans l'argumentation du Phédon, trois parties principales, où dominent tour à tour l'esprit socratique, puis l'esprit pythagorique, enfin l'esprit purement platonicien.
Platon se place d'abord au point de vue moral que Socrate préférait. Il cherche si la nature même de la vertu, telle que Socrate la comprenait, n'a point pour conséquence l'immortalité de l'âme.
La vertu, selon Socrate, c'est la science du bien, qui se traduit d'elle-même en courage et en tempérance. Or la science du bien est-elle autre chose qu'un affranchissement des passions et de l'égoïsme du corps? La vraie science est « l'application de la pensée à l'essence des choses >, au bon, au beau, au juste; or le corps est un obstacle à une telle science, car il nous oblige à voir les choses dans leur apparence et non dans leur réahlé. Aussi faut-il se délivrer de la tyrannie des sens pour acquérir la sagesse; il faut mourir matériellement pour vivre intellectuellement. < Libres par ce moyen et affranchis de la folie du corps, nous connaîtrons par nous-mêmes l'essence pure des choses, et peut-être la vérité n'est que cela; mais à celui qui n'est pas pur il n'est pas permis d'atteindre la pureté... Or purifier l'âme, n'estce pas la séparer du corps, l'accoutumer à se renfermer et à se recueillir en elle-même, en renonçant à ce com*
merc« et en vivant, soil dons celle vie, sail flans l'aulre, seule cl dégagée do corps commp d'une chaîne? El cette délivrance, celle séporalion de l'àme et du corps, n'estce pas là ce qu'un appelle la morlî — Assurément. — Et les véritables philosophes ne sonl-ilspas les seuls qui travaillent vérilablcnienl à celle (inî... — Il est certain que les véritables philosophes ne travaillent qu'à mourir, et que la mort ne leur parait nullcmenl terrible. >
En même tem[»squc, par la sagesse, J'àme reprend sa liberté et s'affranchit de ses organes, elle acquiert le courage et !a tempérance, ces deux vertus que Socrale croyait inséparables de la sagesse même. Le vrai courage, dit Socrale dans le Pkédon, n'est point celui du vulgaire, qui affronte une douleur par peur d'une douleur plus gronde : ce n'est là que le courage de la peur. Le courage dij^nc de ce nom est celui qui vient de ce que l'âme, ayant la science du bien rûel, est par là même délivrée de la peur des maux imaginaires. Or le philosophe qui s'exerce continuellement à inouiir, possède seul ce courage. De même, la vraie tempérance ne consisle pas à modérer ses plaisirs en vue d'un plaisir plus grand : le vulgaire, en agissant de la sorle, t n'est tiimpéranl que par intempérance ». La sagesse seule, on donnant à l'âme la jouissance du vrai bien, la délivre das jouissances inférieures.
Sage, courageuse, tempérante, l'âme est vertueuse, par conséquent libre, par conséquent séparée de lu matière : la vie du philosophe est une mort anticipée. Dès lore, que pourrait la mort physique sur une âuic qui s'est déjà elle-même séparée de la matière? En d'autres termes, selon ce premier argument, dès que nous avons conscience de noire verlu, nous avons conscience de notre liberté, conséquemmenl de notre puissance absolue sur nous-mêmes et de l'impuissance des choses cxlériiiurcs sur nous. Spinosa ne fera que traduire la pensée dcPlalùn en disant : < Nous sentons, nous éprouvons que noua
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sommes élernels, » C'est la sagesse, selon Plalon, qui nous donne ce senlimcnld'ôternilo.
Celle preuve morale de l'immorLalilé n'a pas loujours élé tiien comiprise; Spinosa lui-mwme, quoique ici voisin de Platon, semble vouloir le réfuter ailleurs, en disant que la sagesse n'est pas, selon l'expression du l'hédon, € une méditation de la mort », mais de la vie. D'abord, ce ne sont point là les paroles de Platon : c'est seulement la traduction inexacte donnée par Cicéron dans les Tusculanes, et reproduite par lous les philosophes chrétiens. On a cru que Platon conseillait de méditer sans cesse sur la mort et sur les récompenses ou les peines de la vie future. Or Plalon ne veul pas dire que le philosophe doive passer sa vie à méditer sur la mort ; loin de là : selon lui, le safîe y songe à peine, et il ne s'exerce qu'à mourir dès à présent par le détachement des liens sensibles, c'esl-à-dire à vivre de la véritable vie. Platon eût donc très volontiers admis avec Spinosa que la sagesse est une méditation de la vie et non de la mort, puisque la vertu est réellement la vie iniellecluelle.
En outre, Platon ne représente point l'immortalité comme une sorte de récompense extérieure qui viendrait s'ajouter à la vertu au moment de k mort : ici encore, il diffère de ia doctrine chrétienne. Selon lui, la vertu trauve déjà en elle-même sa récompense : car la vertu est une délivrance, et toute délivrance est une joie, Aussi a-l-el!e en soi, et des la vie présente, le principe de son immortalité, dont la vie à venir sera la simple manifestation. Loi et sanction ne font qu'un dans la vraie sagesse : nous rendre vertueux et libres, c'est nous rendre heureux et immortels.
La doctrine du Phédon reçoit une lumière nouvelle 4e ce y:as7age du Tkèétète, an Soc rate dit : « Nous devons lùchcr de fuir au plus vite de ce séjour à l'autre; or celte fuilc, c'est la ressemblance avec Dieu, autant qu'il dépend de nous, et on ressemble à Dieu par la
LA PHILOSOPMIK DE PLATOX
juslice, la sainteté et la sagesse. Il y a <lans la nature «lus cim.ses (li'int itiudi'-lcs : l'iiii «iiviu et lii en heureux, l'Hiilra suiisi Uicii et niiitériiblu (la inaliére). > Les liùmiuesiujustes ne s'en iloulenl [xis, et l'excès de leur fulie les empêche de sentir «jue leur cfluduile [ileine d'injusliee « les rappitielie du second et les éloigne du lueiiiier ' • .
Wotinsera lidèiew cette pensée île suii maître, lorsque, voulant enseigner à l'Iiomme raHrauchisscmenl îles pasijiuus, il s'écriera : ■ Fuvuns, fuyous dauK notre cliêi'c liatrie; mais cnnirneul fuir, eomiuenl y revenir? Nos pieds sont impuissants pour nous y eunduire; ils uc sauraient que nous transporter d'un coin Je la terre à l'autre. Pour revoir celle chère patrie, il n'est besoin que d'ouvrir les veux de l'ànie en fermant les yeux du corps '. »
Si Sucrate el Platon, un lieu de représenter la liberté de l'âme connue une liherlé trop exclusivement iulellecluelle, y avaient vu l'aclion d'une puissance vraiment volontaire, ils auraient donné de riitimorlalilè ta raison la [lins iiaulc en la concevant connue le fond de la liberté morale et de la moj'alilé même.
L>ans la Jiépublitjue se li'ouvera une preuve analoffue, pins belle encore que celle du PItvdon. Il y a pour toutes choses, dit Platon dans le X" livre, un bien el un mal : l'un conserve, l'autre altère ou détruit. Or une, chose ne peut périr que par son jiropre mal; par exemple, ce ne sont pas les mauvais aliments qui îont par eux-mêmes périr le corps . ils suscitent seulement dans le corps le mal qui lui est propre et qui peut seul le détruire. » Jamais nous ne prélendrons que les aliments, qui sont d'une nature difféiente de celle du corps, aient, par leur mauvaise qualité, la verlu de le