Lois, II
pression du beau, la fia véritable; et le plaisir, un simple résultat qui n'a de valeur que par les sentiments dont il est l'effet. Le seul but de l'art, c'est la beauté idéale.
Dans la danse, par exemple, » la beauté provient d'une juste imitation des beaux corps et des belles âmes, tandis qu'ordinairement l'imitation ne tombe que sur le corps; voilà la beauté en ce genre, et le contraire ne peut être appelé beau > . Ce passage est en harmonie parfaite avec la théorie qui précède : l'imitation doit être juste, et ien outre elle doit prendre pour objet le beau.
Seulement, il faut bien comprendre ce que Platon entend par cette beauté.
. L'objet que les arts représentent le plus souvent, c'est l'âme humaine, avec toutes ses passions. Or l'âme n'est belle que dans la mesure même oii elle est bonne. Pour Platon, le beau est identique au bien, et en particulier la beauté de l'âme est identique à sa perfection morale. Platon ne s'aperçoit pas qu'il peut y avoir dans l'âme et dans ses facultés naturelles des éléments de beauté autre que la beauté morale, produit de la raison et de la volonté. Grâce à cette observation incomplète, il aboutit à transformer l'idéal de l'artiste en celui du moraliste. La science du beau est absorbée dans la science de la vertu, sous prétexte que l'Idée du beau en soi est identique à l'Idée du bien en soi.
De là découlent deux grandes conséquences, l'une relative à l'esthétique, l'autre à la politique.
L'idéal de l'artiste est le bien morale le devoir, loi suprême de la volonté. Un tel idéal se confond avec la conception de l'ordre; il est sublime, mais abstrait. La vie, avec le développement varié de ses puissances, la sensibilité, avec toutes ses passions, sont bannies entièrement de l'art. Les poèmes, par exemple, deviennent des recueils de maximes philosophiques. C'est un idéalisme tellement austère qu'il est incompatible avec les vraies conditions
THÉOBIE DE L'ART 21
de l'art '. Gomment s'étonner de retrouver dans l'esthétique de Platon les mêmes tendances que <lans sa métaphysique? La théorie des Idées aboutit à concentrer toute réalité dans ce qui est un, étemel, immobile : l'universel est tout, l'individu n'est rien. D en devait être de même dans la théorie de l'art. Point de passions ni de mouvement; pas de caractères vivants et individuels, mais la majesté de l'universel et la perfection uniforme d'une vertu surhumaine. Entre l'art matériel qui se confine dans l'imitation du réel, et l'art abstrait qui se perd dans la philosophie morale, Platon n'a point vu d'intermédiaire.
Les conséquences politiques sont plus graves encore que les conséquences esthétiques. C'est l'asservissement le plus complet de l'art à la volonté du législateur. Â la place de ce que Platon appelait la théâtrocratio, il nous propose une sorte de théocratie, ou plutijt, s'il est permis à son exemple de fabriquer un mot nouveau, une sophocratie.
Suivons-le dans l'appréciation des différents arts, et nous y verrons se produire cette double conséquence de sa théorie.
IV. Les arts ont pour but < la discipline du plaisir et de la douleur « au moyen du beau. < Les Dieux, touchés de compassion pour le genre humain condamné par sa nature au travail, nous ont ménagé des intervalles de repos dans la succession des fêtes instituées en leur honneur ; ils ont voulu que les Muses, Apollon leur chef, et Bacchus, les célébrassent de concert avec noiis *. »
Tous les plaisii-s qui proviennent de la vue et de l'ouïe et qui ont pour objet les formes, les mouvements et les
1. Nous ne pouvons admettre les raisons par lesquelles M. Lévèqne prétend justifier Platon du reproche d'idéalisme abstrait dans l'art. M. Lévêqtie lui-même uvoiic que l'Ialon a sacrifié l'élément de la puissance à celui de l'ordre. {Ibid., t. II.)