t'hil., 2li
pas, et ne peuvent coexister. Or le plaisir peut coexister avec la douleur ; on éprouve du plaisir, dit Socrale dans le Gorgias, en acquérant quelque chose qu'on n'avait pas et qui vous manquait. Donc le plaisir et la douleur ne sont pas des contraires absolus; donc le plaisir, chose mélangée et multiple, n'est pas le bien un et sans mélange. Vidée du bien qui exclut d'elle-même sa contradiction, le mal. ( Quand tu dis : boire ayant soif, c'est comme si tu disais : goûter des plaisirs en ressentant de la douleur... Cependant il est impossible d'être malheureux quand on est heureux [parce que bonheur = bien absolu et parfait] ; donc goûter du plaisir n'est point être heureux, ni sentir de la douleur être malheureux, et par conséquent l'agréable est autre que le bon ' . »
Après avoir considéré les choses et les phénomènes, considérons maintenant avec Platon les individus où ces phénomènes se produisent. Dire que le plaisir est le bien, c'est dire qu'un homme est bon en tant qu'il éprouve du plaisir. Or uu homme peut éprouver du plaisir à faire une chose mauvaise, par exemple à fuir lâchement l'en' nemi. Donc il sera, par rapport à la même action, bon et méchantj bon en tant qu'il éprouve du plaisir, et méchant par ce plaisir même. Il faut donc, ou admettre une contradiction ouverte, ou conclure que le plaisir n'est pas le contraire absolu du mal, n'est pas l'Idée du bien, < ce bien qui, par sa présence, nous fait appeler bons ceux qui sont bons, comme nous appelons beaux ceux ea qui se trouve la beauté ' » .
Au-dessus de ces plaisirs mélangés, où la peine et la
1. Gorg., chap. li. — Cf. Phédon, sur l'union du plaisir et de la douleur.
2. Gorgias, chap. ui. Allusion évidente aux Idées. — Ces pages du Gorgias sont toules remplies de la métaphysique des Idées, bien que le mot d'Idée n'y soit pas prononcé. Pourtant ce dialogue est tout socratique de fond. Dira-t-on encore, avec Grote, que Platon ne vise pas aux Idées dans presque tous ses Dialogues, comme l'ont cru les anciens?
LA LOI MOnALË DANS PLATON 79
voluplé se l'Dpjirdtlieiil <jui)s uiifi niutm êlrauge, il y a Aen ])lui^irK [mv&. I> i|rii l;iit le vrni [Jaisir. ce n'usl pas mm intensité, o'est sa qualilè. Lt\ hlum'lteur la iilus vraie el la plus belle, nous le savons, n'esl. |jas celle rjui renferme le plus lie lilaiic mélangé, mais c'est la lilajjdieur la |)hi» pure, la |ilus ev('iii|ile île loul itiélaiige ; il en esl ainsi iJu plaisir. Or le^ [ilaisiri; simples ne {leuvenl Dnitre que ika ubjels eiJSieulicllenmnl t^iniptes : le^ belles cuuleurs, les belles lij^nres, les belles lignes, les beaux sons. Ces plaisirs lie sont pas nés Je la linuleur, leur privulion n'est pas pénible; ils ne sunl poiiil cuinme un renièJe au besoin;, euliii ils ne sont pus uécessairenienl mélangés de \mm. 11 eu est lie iiiènie tles ploisîjs Je lu srieiiee et Je ceuï Je la vertu, Os plaisirs sunl Ju génie fini, parée i)u'ils sniil teHi[M;i'és; el par rela iiiènie Us appioebenl Javaiilajfe Je la vérilé et Je lUêe, qui emporte toujom-s avec elle la Diesure.
Mais le plaisir, même Jaus son élal de pureté, cimserv» un earaelére qui l'exelul nécessuircnient Ju rang Je souverain bien el Je lin aitsolue. Happelons-iiiius qu'il y a deux sortes de choses : les unes qui existent |iuur plieaménies, les autres qui existent pour les premières; celleslà appartiennent à k catégorie de TtHre, celles-ci à la calcgorie du pbénoinêne et de la géiiéralîim. Or le (iliénomène a lieu en vue de l'existence, le sensible en vue de rînleliigible. Si donc l'enislentîe esl le bien, !e plaisir, qui deoie»t sans cesse et n'est jauiois, ne peut s'aptietur le bien. Sa nature variable, son origiiie inférieure, son caraotère relatif et dépetiJant, tout l'enipi^cbe J'étre eoufondu avec le véritaLle IjuI de la vie humaine.
lU. Si le (JaiEJr, à lui seul, n'est pas le bien, peut-être est-ce rinlelligence seule qui mériL; ce nom. Faisons donc pour rinteUigeuw! ce que nous avons fait pour le plaisir. Supposons une vie toute de raison, dont soit exclu tout élément étranger, « Quelqu'un Je nous vouJroit-il vivre,
ayant en partage toute la sagesse, toute l'intelligence, la science, la mémoire qu'on peut avoir, à condition qu'il ne ressentirait aucun plaisir, ni petit ni grand, ni pareillement aucune douleur, et qu'il n'éprouverait absolument aucun sentiment de cette nature ' ? » Cette vie d'insensibilité et d'apathie ne peut satisfaire le cœur; quoique supérieure à la vie de plaisir, elle est incomplète encore et ne peut se suffire à elle-mAme.
IV. Ce n'est donc pas dans un principe unique, mais dans le genre mixte {h tw jxixtw), qu'on peut trouver le souverain bien pour l'homme. Le bien en soi est sans doute infiniment simple, mais il est aussi infiniment riche en déterminations; ce qui l'exprime le mieux, ce n'est donc pas une chose exclusive, comme le plaisir seul ou l'intelligence seule, mais un mélange harmonieux de l'inlelligence et du plaisir. La dualité de ce mélange exprimera les attributs variés du bien; l'harmonie qui présidera au mélange correspondra à l'unité du bien. Ce mélange en proportions définies sera donc l'imitation la plus fidèle de l'Idée.
Unissons les connaissances les plus élevées aux plaisirs les plus purs, que la sagesse préside à cette union, qu'elle en écarte tout ce qui est excessif et intempérant, et ce mélange idéal sera comme « une espèce de monde incorporel propre à bien gouverner un corps animé ' ». On le voit, le souverain bien n'est autre chose que le monde intelligible lui-même dans toute sa variété et dans toute son unité.
Remarquons en terminant que Platon, dans l'examen des différentes sources du bien, telles que le plaisir et l'intelligence, ne fait aucune mention de l'activité et de la volonté libre. Il ne se demande point si le bien ne serait