Cf. Euthyd., 281, e, sqq
4. Elle va vers la vcrilé et le bien, sans savoir comment ni par quelle voie. G'esU'aveugle marchant dans le droit chemin : s'il n'erro pas, c'est que sa bonne fortune ou quelque dieu bienveillant le protège. Rien de plus instable d'ailleurs qu'une telle vertu, qui n'est que Vombre de la vertu véritable (Af^non, 100, a). Elle ressemble à ces statues de Dédale qui sont fort belles, mais ne peuvent tenir en place. En outre, comme cette vertu n'est point réDéchie et n'a pas la science, d'elle-même, il s'ensuit qu'elle ne peut s'enseigner aux autres. Elle ressemble à la poésie ou à l'inspiration artistique, faveur de la nature ou des dieux, qui ne peut s'acquérir par l'éducation (Oeîa tioipa itapayifvoitévTi, Ménon, 97, a). Aussi les plus grands citoyens d'Âtliéues, les Pcriclès, les Thémistocle, les Cimon, n'ont point rendu plus vertueux par leurs exemples et leurs conseils le peup'e qu'ils guuvcrnalcDl. Ils n'ont pas même réussi à rendre
procède de la science , peut s'enseigner parce qu'elle se criiiniiît ellc-mAme. Mais ici encore il y a une distinction à fui le. La vertu née de la science ne s'enseigne que dans la iiwsure où la science môme peut être enseignée. Or nous Kuvnns qu'à la rigueur la science ne se transmet pas d'une ânii? à l'autre, puisqu'elle est une réminiscence, un paseag{! de la virtualité à l'actualité. Mais, sous un autre rapport, elle peut être enseignée par le moyen des interrogfitions, qui la font passer de l'état implicite à l'état ex]i!icite. Il en est de mAme de la vertu. Elle réside origiiiL'Ilement dans l'âme en tant que faculté; elle est naturelle comme l'idée et le désir du bien; il suffit donc, pour devenir réellement vertueux, de cette bonne dircclion de l'ei^prit qui nous fait apercevoir le bien. Aussi le dialogue consacré à la réminiscence est-il celui-là même oîi la vertu est représentée comme un don de Dieu qu'il s'agit de meltre en œuvre *.
Celte interprétation est confirmée de la manière la plus remaïquable par ce passage de la République : « Il ne suj^rît pas de donner à l'âme la faculté de voir : elle l'a déjà ; mais son organe n'est pas dans une bonne direction, il ne regarde point où il faudrait : c'est ce qu'il s'agit de corriger. — En effet. — Les vertus de l'âme autres que la science sont à peu près comme celles du corps. L'âme ne les recevant pas de la nature, on les y introduit plus lard par l'éducation et l'exercice '. Mais la science semble
meilleurs et plus sages leurs propres enfants. C'est la confusion de cette vertu de Vopinion avec la vertu de la science qui explique la conclusion du Protagoras, dont Socrate nous indique le caractère relatif. (Voy.les phrases ironiques qui terminnntle dialogue. Voy. aussi notre travail sar le Second Hippias.)
1. La conclusion du Af^non est d'ailleurs tout aussi provisoire que celle du Protagoras. « Nous ne saurons le vrai à ce sujet, dit Sncrate, que lorsqu'avant d'examiner comment la vertu se trouve dans les hommes, nous entreprendrons de chercher ce qu'flle est en elle-même. » Tr. Cous., 231.
a. Platon les appelle dans le Phâdon « vertus politiques, nées de la pratique et de l'habitude », 54.
lA LOI MORÀLS DANS PLATON
appartenir à tjtialqufi chose de plus diom, t/iii ne perd îamats de sa finr.e. et qui, selon la direction qu'on lui donne, Jevienl rililu ou inutile, tivûiilngeux ou nuisible. N'as-lu ptiinL inicore remarqué jusqu'où va ta sagacité de ces hommes à (jui l'ou a (Jouué le nom d'iialiiles malliounôtes gens? Aveu (juelJc (léuéiratiou leur misérable petite âme démêle tout ce qui les iutéresse! Leur âme n'a gias une mauvaise vue ; mais, comme elle est forcée de servir il'iiislrutneul à leur malice, ils sont d'autant ]ilu3 mnlfaisuuls «ju'ils Buul [>lu8 subtils et plus clairvoyanls... Si tlèa l'eufauce on coujiuit ces penchants nés avec l'être mortel qui, comme autant de poids de plomb, entraînent l'àme vers les plaisirs sensuels et grossiers et abaissent ses regards vers les choses inféi'icures ; ai le principe meilleur dont je viens de parler, dégagé et alTriiuchi, était dirigé vers la vérilé, ces hommes l'apercevraient avec la même sagacité que les choses sur lesquelles se porte maintenant leur attuulion '. »
Concluons que la vertu, comme la science, peut être enseignée non par voie de transmission, mais par voie de directiim.
La counaissancc scientifique du bien, une fois qu'on la possède, se converti l cl' elle-même en laits et en actions extérieure!*, par le mouvunient qu'elle iuqirime à l'énergie huiDuine. La vertu de la raison devient lu vertu du coiur, ou courage. D'où vieonenl, eu effet, la crainte et la lâcheté? De ce que nous croyons apercevoir un mal véritaille dans des clmses qui ne sont puint mauvaises en elles-mêmes, ]iur exemple la douleur, la maladie, la mort, Dissipez cette illusion de l'esprit, l'idée et l'amour des vrais biens l'euiporterout sur la crainte des maux imaginaireti.
C'^ n'est pas tout. La connaissance des vrais liiens nous pi'énmuira uouli'e les séductions de ce bien faux et trom-
i. Rip., VII, tr. Cousin, 7a.
m LA PHILOSOPHIE RE PLATON
\ii-m i[[['ii\\ nninme la vniupli». La srience. qui engemlriiil II' irminifri' par son rapport aux maux tip|inrcfils. c-ngeii- (In;ra la li'ni[)f;rance par son rapport aux faux liiens. • Ces vains f;inli"iini's n'Rxciternnf plus Jans Ii.'s hmei de-! Irnnsp{U'ls violinits p( (les rivalité insenséos. cihiudi.' le fantôme ij'lli'lénft pour lequel ies Troyens se liallireiil, faute de eonnaîlrn l'Hëtêne vérilalvle '. »
C'est ninsi qno In science, par une fécondité merveilleuse, engeiiilre les vertus. Sans Iji sagesse, le courage et la tempérance ne seraient plus que Hes viecs. Le vulgaire appelle tempéranls ceux qui savent ineuaf^er leurs jouissances, et qui rcnanconl à un plaisir ilans la crainte d'Être privés rl'un plaisir plus grand. Il ap[ielle également couriiffeux ceux qui subissent un mal dans la crainte d'un mal plus terrible. Étrange tempcrauce «pie celle qui jirocède de l'intempérimce! Étrange courage que celui qui a son principe dans lu peur! « Ce n'est pas un bon échange pour la vertu que de changer des voluptés pour des voluptés, des tristesses pour des tristesses, des craintes paur des craintes, et de mettre pour ainsi dire ses passions en petite monnaie. La seule bonne monnaie, contre laquelle il faut échanger tout le reste, c'est la sagesse. Avec celle-là on achète tout, on a tout : force, tempérance, justice; en un mot, la vraie vertu est avec la sagesse '. »
Si, d'une part, il n'y a point de tempérance ni de courage en dehors de la science, d'autre part les vertus du cœur et de l'appétit ne sont pas sans influence sur la vertu de la raison, La sagesse de l'homme n'est jamais une sagesse parfaite et immuable ; eUe peut augmenter, elle peut diminuer, elle peut même se penlre, La cause en est dans le mélange sensible de notre nature, dans les appétits corporels qui peuvent nous faire illusion en nous faisant poursuivre les faux biens au lieu des biens
i. liép., IV, i54.