‹ La philosophie de Saint AugustinChapitre 155 sur 318 · Sermo CCXLII, cap. iv · texte numérisé non relu

Sermo CCXLII, cap. iv

les ignorer? Mais, me répondrez-voiis peut-être : \oiisne serez pas sage, si vous les ignorez. Pourquoi les savoir? Puis-je, à un moment quelconque, être meilleur que lorsque je serai au ciel? Si au ciel, alors que je serai meilleur et plus parfait, j'oublie tout ce que j'ai appris ici-bas, de même ici-bas, je serai meilleur en ignorant ces choses ; laissez-moi donc les ignorer. Vous dites qu'habitant le ciel j'oublierai tout, laissez-moi sur la terre oublier toutes ces choses. Puis, je vous le demande, ces amies, dans le ciel, savent-elles qu'elles souffriront de nouveau les misères de cette vie, ou ne le savent-elles pas? Choisissez celle des deux hypothèses que vous voudrez. Si elles savent qu'elles souffriront de si grandes misères, comment sont-elles heureuses, en songeant à leurs malheurs à venir? Comment sont-elles heureuses si elles sont sans sécurité? Mais je vois bien Thypothèse que vous choisirez; vous direz qu'elles sont dans Tignorance de l'avenir. Vous louez donc cette ignorance, que pourtant vous ne voulez pas présentement souffrir en moi, puisque vous m'apprenez, sur la terre, ce que vous prétendez que j'ignorerai dans le ciel. Vous parlez de l'ignorance de ces âmes. Mais si elles sont ignorantes, et si elles ne croient pas devoir souffrir, leur erreur fait donc leur félicité. Car ce qu'elles doivent souffrir, elles pensent qu'elles ne le souffriront pas; mais ne point penser juste, qu'est-ce autre chose qu'errer? Encore une fois, leur erreur fera donc leur félicité ; leur bonheur ne sera point un bonheur éternel, mais un faux bonheur... Cependant, voici quelque chose de pire encore, quelque chose de lamentable ou plutôt de lisible. Yoyons, sage, voyons, philosophe (et supposez que j'interroge un Py-

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thagore, un Platon, un Porphyre ou quelque aulrc de leurs pairs), pourquoi philosophez-vous sur la terre? Pour arriver à la vie heureuse, répondra-t-il. Et quand posséderez-vous cette vie heureuse? Lorsque j'aurai, dira-t-il, laissé ce corps sur la terre. Ici-bas donc on mène une vie malheureuse, mais avec l'espoir d'une vie heureuse ; au ciel on mène une vie heureuse, mais avec l'espoir d'une vie malheureuse. En conséquence, l'espoir que nous avons malheureux est bonheur, tandis que l'espoir que nous avons heureux est infortune. Quel délire. Et quelle pitié qu'on estime de semblables folies ! . . . Nos adversaires prétendent que, par amour des corps, les âmes purifiées, épurées, assagies, retournent aux corps. Est-ce donc ainsi qu'aime une âme purifiée? Et un tel amour n'est-il point une extrême souillure ^ ? »

Ne parlons point, par conséquent, de toutes les inepties de la métempsycose, de cette nécessité, par exemple, qui ramène le même homme, un nombre indéfini de fois, par une série indéfinie de transformations. ccSocrate a été, Socrate sera encore une infinité de fois, conversant avec les mêmes interlocuteurs, disant à la même place, en des instants pareils, les mêmes choses ^ ! »

Une doctrine est jugée, qui ne peut promettre aux âmes des justes qu'une féhcilé menteuse, ou plutôt une misère véritable. Nul ne saurait donc accepter cette dure condition de vivre sans cesse, à laquelle Platon assujettit même les gens de bien ^. Elle a paru si étrange à Por-

1. Sermo CGXLII , cap. v, vi. — Cf. De Trinitate, lib. IV, cap. xvi, et De Civilale Dei , lib. XII , cap. xiii.

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