De Mnaica, lib. VI, cap. i
DE l'existence de DIKl'. 267
Du moins je me souvenais toujours de vous : et je ne pouvais douter qu'il n'y eut un être auquel je dusse m'attacher, quoique je visse bien pourtant que je n'étais pas encore tel que je devais être pour m'y attacher, parce que le corps qui est corrompu appesantit l'âme, et que cette maison de terre accable l'esprit lorsqu'il veut s'élever dans ses pensées [Sag., IX, IS).
J'étais aussi très-assuré que, depuis la création du monde, vos grandeurs invisibles, votre puissance éternelle, et votre divinité souveraine ont été rendues intelligibles et comme visibles par l'ordre qui reluit dans tous les êtres que vous avez créés. Car recherchant ce qui me fait discerner la beauté des corps tant célestes que terrestres, et quelle est la règle qui est présente à mon esprit lorsque selon la vérité je juge des choses qui sont sujettes au changement, et que je dis : cela doit être ainsi, et ceci doit être d'une autre sorte; je trouvai qu'au-dessus de mon esprit, qui est sujet au changement, il y avait une vérité immuable qui est éternelle.
Ainsi allant par degrés, j'étais monté de la connaissance des corps à celle de l'âme sensitive, qui exerce ses fonctions par le moyen des organes. De là, je passai jusqu'à la puissance intérieure, à laquelle les sens rapportent les objets extérieurs : ce qui est la borne de la connaissance des bêtes. Puis je m'élevai jusqu'à cette partie supérieure de l'âme humaine, qui, par le raisonnement et le discours, juge de tout ce que lui rapportent les sens. '
Mais cette puissance elle-même remarquant qu'elle
n'était pas immuable, fit un effort pour s'élever jusqu'à l'intelligence d'elle-même. S'affranchissant donc de l'habitude, s'arrachant à la foule des fantômes qui la troublent, elle chercha à découvrir quelle est la lumière qui l'éclairé dans la connaissance du bien immuable, lorsqu'elle d-éclare avec assurance qu'il doit être préféré à celui qui est sujet au changement. Ce qu'elle n'eût jamais fait si elle n'en avait eu quelque connaissance, et si elle n'eût espéré parvenir ainsi jusqu'à cette vue de voire être, que l'esprit humain ne saurait envisager que d'un rapide et tremblant regard.
Je vis alors en esprit, ô mon Dieu, vos invisibles beautés dans les choses visibles que vous avez tirées du néant ; mais je ne pus y arrêter la pointe de mon intelligencee : l'éclat de votre splendeur m'éblouit ; et retombant dans mes faiblesses accoutumées, il ne me resta de ce que j'avais aperçu qu'un souvenir agréable et comme le désir de goûter les mets déhcieux, dont je n'avais senti que l'odeur, mais dont je n'avais pu encore me nourrir...
Seigneur, je vous aime : et ce n'est point avec doute, mais avec certitude que je sais que je vous aime. Vous avez frappé mon cœur par votre parole, et aussitôt je vous ai aimé. Le ciel et la terre, et tout ce qu'ils contiennent, me disent aussi, de toutes parts, que je suis obligé de vous aimer; et ils ne cessent de le dire à tous les hommes, afin qu'ils soient inexcusables [Rom.^ i, 20). Mais il faut plus encore pour que vous ayez pitié de celui dont il vous plaît d'avoir pitié, et pour faire miséricorde à celui auquel il vous plaît de faire mi-
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séricorde. Autrement, le ciel et la terre publient inutilement vos louanges, puisqu'ils ne parlent qu'à des sourds.
Or, qu'est-ce que j'aime lorsque je vous aime? Ce . n'est ni tout ce que les lieux offent de beau, ni tout ce que les temps présentent d'agréable. Ce n'est ni cet éclat de la lumière qui charme les yeux, ni la douce harmonie et les concerts variés, ni la suave odeur des fleurs, des aromates et des parfums, ni la manne, ni le miel, ni tout ce qui peut plaire dans les embrassements de la chair.
Ce n'est rien de tout cela que j'aime, quand j'aime mon Dieu, etj'airne néanmoins une lumière, une harmonie, une odeur, un mets délicieux, et un embrassement, quand j'aime mon Dieu. Mais cette lumière, cette harmonie, cette odeur, ce mets, et cet embrassement ne se trouvent que dans l'homme intérieur, là, où mon âme voit briller au-dessus d'elle une lumière que l'espace ne renferme point, où elle entend une harmonie que le temps n'emporte point, où elle respire une odeur que le vent ne dissipe point, où elle savoure un mets que ne diminuent point ceux qui s'en nourrissent, où elle s'unit à un objet infiniment aimable dont la jouissance n'apporte point de satiété.
Voilà ce que j'aime, quand j'aime mon Dieu. Et qu'est-ce que cela? J'ai interrogé la terre, et elle m'a répondu : Ce n'est pas moi; et tout ce qu'elle contient m'a fait aussi la même réponse. J'ai interrogé la mer, les abîmes, et tous les êtres vivants qui les peuplent, et ils m'ont répondu : Nous ne sommes pas ton Dieu ;
cherche au-dessus de nous. J'ai interrogé le souffle des vents, et l'air avec tous ses habitants m'a répondu : Anaximène s'est trompé; je ne suis pas Dieu. J'ai interrogé le ciel, le soleil, la lune et les étoiles ; et ils m'ont répondu : Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches. Je me suis adressé enfin à tous les êtres qui environnent les portes de ma chair, et leur ai dit : Puisque vous n'êtes pas mon Dieu, apprenez -moi du moins quelque chose de lui; et ils se sont tous écriés d'une voix éclatante : C'est lui qui nous a faits [Psalm. xcix, 3).
Pour les interroger, je n'ai eu qu'à les regarder ; et leur beauté a été leur réponse. Je me suis alors tourné vers moi-même, et me suis dit : Qui es-tu? Et j'ai répondu : Je suis un homme. Car je suis composé de corps et d'ame, dont l'un est extérieur, et l'autre intérieur. Lequel des deux devais-je plutôt interroger, pour chercher mon Dieu que j'avais déjà cherché par tous les êtres corporels depuis la terre jusqu'au ciel, et aussi loin que j'avais pu envoyer les rayons de mes yeux^ ainsi que des messagers?
L'âme, qui est intérieure, vaut mieux que ce qui est extérieur. En effet tous les messagers corporels s'adressaient à elle, qui était comme dans son tribunal, jugeant de toutes les réponses que le* ciel, la terre et tout ce qu'ils contiennent m'avaient faites, en me disant : Nous ne sommes pas Dieu, et c'est lui qui nous a créés. L'homme intérieur connaît ces choses par l'homme extérieur : et c'est ainsi que moi, qui suis eet homme intérieur, moi qui suis un esprit, je les ai connues par les sens du corps. J'ai interrogé ensuite tout l'univers
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au sujet de mon Dieu, et il m'a répondu : Je ne suis pas Dieu, et c'est lui qui m'a créé.
Cette même figure du monde n apparaît-elle donc pas à tous les êtres qui ont des yeux? D'où vient cependant qu'elle ne tient pas à tous le même langage ? Car il est hors de doute que les animaux grands et petits la peuvent voir ; niais ils ne sauraient l'interroger, parce qu'ils n'ont point en eux de raison qui soit établie au-dessus des sens pour interpréter leurs informations. Les hommes, au contraire , sont capables d'adresser ces questions, afin de comprendre les invisibles beautés de Dieu par les choses visibles qu'il a créées. Mais comme ils s'attachent à ces créatures, l'amour qu'ils ont pour elles les soumet à elles, et fait que leur étant soumis, ils ne peuvent plus en juger.
Or, les créatures ne répondent qu'à ceux qui sont en état déjuger quand ils interrogent. Car quoiqu'elles ne changent point de langage, attendu que leur langage n'est autre chose que leur nature, et qu'elles ne se montrent point différentes à celui qui ne fait que les voir et à celui qui en les voyant les interroge, néanmoins, en leur apparaissant à tous deux d'une même sorte, elles sont muettes pour l'un et elles parlent à l'autre ; ou, pour mieux dire, elles parlent à tous, mais elles ne sont entendues que de ceux qui consultent la vérité au dedans d'eux-mêmes^ sur ce qu'elles leur apprennent du dehors. En effet, la vérité me dit : Le ciel, ni la terre, ni aucun corps n'est ton Dieu. Leur nature le prouve à tous ceux qui la considèrent, puisqu'il n'y a point de corps qui ne soit moindre en l'une de ses parties qu'en son tout. C'est pourquoi, ô mon âme
(car c'est à toi que je parle) ! tu ne peux douter que tu ne sois beaucoup plus excellente que le corps ^ puisque c'est toi qui le soutiens et qui l'animes ; ce que nul corps ne peut faire à l'égard d'un autre corps. Or, ton Dieu est la \ie même de ta vie *. ))
1. Coiifcssioninu lib. Vil. cap. xvii; lib. X. cap. vi ; lib. VI, cap, x,
Qu'il y ait un Dieu, et qu'il n'y ait qu'un Dieu, c'est là ce qu'Augustin tient pour indubitable. On ne doit adorer qu'un Dieu , qui est l'unique dispensateur de la félicité, comme le sentent ceux-là même qui ignorent son nom '. Les plus savants hommes de l'antiquité n'ont même pas eu d'autre opinion. S'ils avaient pu secouer le joug de la coutume, ils auraient reconnu et proclamé qu'on ne doit adorer qu'un seul Dieu qui gouverne le monde parle mouvement et l'intelligence ^ Et apparemment, dans les conseils de la Providence, toutes leurs railleries contre la pluralité des dieux étaient moins destinées à ouvrir les yeux au peuple qu'à rendre témoignage à la vérité ^
Or, en même temps qu'on affirme que Dieu est, et qu'il n'y a qu'un Dieu, n'est-il pas certain que plus ou moins confusément on affirme ce qu'est Dieu?
Quel est, écrit Augustin, le Dieu, objet de notre culte?
« Nous n'adorons point un Dieu qui se repente, qui soit envieux, qui éprouve du manque, qui soit cruel, qui trouve dans le sang des hommes ou des troupeaux de la volupté, qui se plaise aux hontes et aux crimes,