‹ La philosophie de Saint AugustinChapitre 224 sur 318 · Conjessionum lib. XI, cap. x-xir · texte numérisé non relu

Conjessionum lib. XI, cap. x-xir

2. M. Saisset, Traduction de la Cité de Dieu, Introduction, p. 82.

qui n*a pas de premier anneau, une création coéternelle au créateur.

Augustin a connu les périls de cette alternative. Il a rencontré les Alexandrins, Plotin, Porphyre, Jamblique, qui, pénétrés de rimmutabiliîé divine, en avaient déJuit l'éternité de la création, quoiqu'ils ne voulussent pas admettre, avec les Épicuriens, Téternité de la matière. Persuadé comme eux que la nature divine implique ruiimuîabilité divine, il s"est séparé d'eux lorsqu'il s'est agi de lYteniité de la création.

a O'Jant à ceux qui, tout en avouant que le monde est Fouvrage de Dieu, ne veulent pas lui reconnaître un commencement de durée, mais un simple commencement de création, ce qui se terminerait à dire d'une façon presque inintelligible que k monde a toujours été fait, ils semblent, il est ^rai, mettre par là Dieu à couvert d'une témérité fortuite, et empêcher qu'on ne croie qu"il ne lui^^oit venu tout d'un coup à l'esprit quelque chose qu'il n'avait pas auparavant, c'e^t à-dire une volonté nouvelie de créer le monde, à lui qui est incapable de tout changement; mais je ne vois pas comment cette opinion peut subsister à d'autres égards et surtout à l'égard de 1 âme. Soutiendront-ils qu'elle est coéternelle à Dieu ? mais comment expliquer alors d'où lui est survenue une nouvelle misère qu'elle n'avait point eue pendant toute l'éternité ?... S'ils confessent qu'elle a été créée dans le temps, mais qu'elle subsistera éternellement... et qu'ainsi, après avoir éprouvé la misère, elle n'y tombera plus, lorsqu'elle sera une fois délivrée ; ils avoueront sans doute aussi que cela se fait sans qu'il arrive aucun changement

dans les desseins immuables de Dieu. Qu'ils croient donc de mémo que le monde a pu être créé dans le temps, sans que Dieu en le créant ait changé de dessein et de volonté '. »

En réalité, la raison ne peut accepter ni un monde coéternel à Dieu, ni un Dieu qui ait créé le monde dans le temps.

Pour démêler, s'il est possible, cet embrouillement, il n'y a qu'un moyen, c'est d'approfondir les notions de l'éternité et du temps.

i . De Civitate Dei , lib. Xï, cap. iv.

La plupart des difficultés relatives à la création se ramènent à cette question : qu'est-ce que le temps? Car ceux qui les proposent ne demandent d'ordinaire que deux choses : 1° Que faisait Dieu avant la création du monde? 2° D'où lui est venue tout à coup la volonté de créer le monde? Si l'on y prend garde, toute l'objection repose sur la notion de temps. On distingue de l'idée de la création l'idée du temps. Le temps apparaît comme un milieu antérieur à la création, et au sein duquel Dieu en créant, a exercé son activité.

Or, Augustin déclare purement imaginaire la distinction de l'idée de la création et l'idée du temps. Concevoir le temps indépendamment de la création, c'est, à son sens, réaliser une abstraction.

c( Quoique nous croyions qu'au commencement du temps Dieu a fait le ciel et la terre, nous devons néanmoins entendre qu'avant le commencement du temps il n'y avait pas de temps. Dieu en effet a fait aussi les temps, et ainsi avant qu'il fît les temps, il n'y avait pas de temps. Nous ne pouvons donc pas dire qu'il y a eu un certain temps, où Dieu ne faisait encore rien. Car, comment y avait-il un temps que Dieu n'avait pas fait, puisque Dieu lui-même est le fabricateur de tous les temps? Et si le temps a commencé à être avec le ciel et la terre, on ne peut trouver un temps où Dieu n'avait point encore fait le ciel et la terre. D'autre part, lors-

qu'on demande pourquoi il lui a plu tout à coup de créer le monde, on parle comme s'il s'était écoulé un certain temps pendant lequel Dieu n'aurait rien fait. Et pourtant, il n'a pu s'écouler un teiiips que Dieu n'avait pas encore fait; car celui-là seul peut faire les temps, qui est avant les temps... Les temps ne sont pas éternels comme Dieu est éternel ^ »

Effectivement, il ne faut pas plus se figurer des temps infinis avant la création du monde que des lieux infinis au-delà du monde.

(( Que ceux qui, admettant avec nous un Dieu créateur, ne laissent pas de nous faire des difticultés sur le moment où a commencé la création, voient comment ils nous satisferont eux-mêmes touchant le lieu où le monde a été créé. De même qu'ils veulent que nous leur disions pourquoi il a été créé à un certain moment plutôt qu'à un autre, nous pouvons leur demander pourquoi il a été créé où il est plutôt qu'autre part. Car s'ils s'imaginent avant le monde des espaces infinis de temps, où il ne leur semble pas possible que Dieu soit demeuré sans rien faire, qu'ils s'imaginent donc aussi hors du monde des espaces infinis de lieux ; et si quelqu'un juge impossible que le Tout-Puissant soit resté inactif au milieu de tous ces espaces sans bornes, ne sera-t-il pas obligé d'imaginer, comme Épicure, une infinité de mondes, avec cette seule différence qu Épicure veut qu'ils soient formés et détruits par le concours fortuit des atomes, au lieu que ceux-ci diront, suivant leurs principes, que tous ces mondes sont l'ouvrage de

Page 1