‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 102 sur 125 · ET DU PRINCIPE DE L'INDIVIDUATION · texte numérisé non relu

ET DU PRINCIPE DE L'INDIVIDUATION

d'autre principe m d autre cause de leurs différences que l'acte créateur qui leur a donné rêUre, Ils sont créés ; donc nécessairement ils sont finis, déterminés» distincts les uns des autres.

La conclusion à tirer, c'est que les débats si souvent passionnés des scholastiques sur le principe dellndividtiatîon ne pouvaient pas donner de fruits sérieux, et sont restés la partie la plus inutile de leurs travaux. Non^seulement nous n'adoptons aucune des solutions proposées par les différentes Écoles, pas plus celle de saint Thomas que celle de Duus Scot^ mais nous écartons jusqu'à la question elle-même, comme ayant été posée mal à propos. Nous n'y voyons qu'une occasion d'exercice , uu thème pour la discussion , qui pouTait être mieux choisi ; et bien que l'École ait déployé en ces matières une souplesse et une dextérité merveilleuses, nous estimons que hi plalosopliic cuntemporaioe doit appliquer ses eiïorts à de plus grandes questions, à des difficultés moins factices.

Mais laissons Tétude ingrate en elle-même du principe de riûdividiiation , et voyons si, quant à 1 Objet final de ses recherches, saint Thomas n a pas été plus heureux. Que se proposait-il en dernière analyse , sinon la défense de la personnalité humaine contre | le panthéisme psychologique d'Averro^? Le but en ' soi était lexcellent, et il y a marché d*un pas si ferme.

aSO DES UMYËKSAUX

par dt98 Toiei m directes, que toute TÉeele, après lui, n'a fait, comme on Ta vu, que suivre sa trace.

Le panihéisme a revêtu les formes les plus diveraes» tour à tour logique et abstrait chez PannénidCy indi* uant au matérialisme avec les stoïciens , voile dans Ploiin par le myaticismet aévère comme la géométrie chei Spinoaa. Ce qu'il offre d*original dans l'Averroisiiie est un point de départ psychologique. Une fausse théorie des opérations lu te ilectuelles a engendré le système du philosophe arabe. Par une interprétation hasardée de la doctrine péripatéticienne,* il croit que renteademeul ne fait pas partie de [ essence de 1 àme: il le pose en dehorsd'elie, el admettanlqull esllemème pour tous les hommes, H est amené à méconnaître la personnalité el la durée, immortelle du sujet pensant.

Gomment saint Thomas a-i-il léfxité Àverrote? Sans doute il n*a pas dédaigné Tarme de raisonnement que son adversaire avait lui-même employée; mais malgré sa préférence pour le procédé syllogistique, il a su cette fois' en appeler à la conscience et opposer son manifeste et invincible témoignage aux dangereuses chimères d'une fausse métaphysique.

Tout homme» reinarque le saint docteur, sait avec certitude qu'il pense. Mais pour penser, il doit avoir en lui-même le principe de la pensée ; sinoncomment pensem**t-il? Admettez que le principe de ma pensée existe en dehors de moi ; wUce encore moi, dans cette hypothèse, qui réfléchis, qui conçois, qui juge, qui me aouviena, qui raisomie? r^'est-ce pas pluft5t cette

£T DU PRISIC1P£ D£ L'iNDlViOUATlON. 391

cause étrangère et supérieure que je confonds à tort avec moi-même? Comment dooc puis-je encore m*attribuer mes pensées? Comment puis'je même les connaître? Sans doute, elles ne m'appartiennent pas réeUemeut, et leur Ûot devrait s'écouler devant moi sans que je le visse y puisque , d'après Averroés , la cause de la connaissance t Tentendement, ne fait pas partie de ma nature.

Saint Thomas fait le même raisonnement pour la volonté. Je veut aussi certainement que je pense ; mais ma volilion suppose ma pensée, puisque, si je iic conuaiâsais pas à quelque degré la chose que je veux, je ne la voudrais pas. Donc si ma pensée , comme le prctejid Avcrroës, ne m'appartient pas, ma volition ne saurait m 'appartenir* Le principe qui en moi veut et se résout y n'est pas moi » mais bien cette cause m^âtt rieuse à laquelle j'emprunte mes idées, et qui est en mémo temps la source de mes déterminations volontaires ; â*où il suit qu'il n'y a plus pour Thomme de liberté, ni par conséquent de devoirs, ni de droits.

C est à l'aide d'arguments semblables que le docteur Angélique renverse les fragiles constructions d'Averroës. La philosophie contemporaine ne procède pas autrement lorsqu'elle combat le panthéisme : la meilleure réfutation qu'elle en donne consiste à le placer en présence des tûtè du sens intime qu*il suppniiie ou qu'il altère. Le fond de Tobjeclion n'a pas changé depuis le xiii" siàcle» bien que la forme ait été perfectionnée.

392 DBS UNIVBIISA^

Lorsque saint Thomas aborde cette autre proposition d'AverroâB, que rentendement est le même pour tous les hommes, il n'est pas embarrassé de &ire ressortir les étranges conséqueiK es qu'elle entraînerait. Une cause identique et une» qui se suffit à eli&-mèmet sans instrument étranger» ne saurait exercer» partout où elle afîit , qu'une opération unique. Donc , dans rbypothèse de l'unité de Teutendement , tous les hommes auraient les mêmes pensées et les mêmes volontés; tous, au même instant, apercevraient les mênies objets, voudraient ies mêmes choses, feraient les mêmes actes. On verrait s'établir parmi eux cette immuable uniformité de jugement et de conduite dont labsence fournil au scepticisme sou arme babituelle contre la certitude humaine.

Saint Thomas pousse raverroïsme à Tabsurde :

qui [jounait l'en hhuiier? Les systèmes se jugent aussi par leurs résultats, et il n'est pas sans intérêt de montrer que Terreur, dès le second pas qu'elle fait, tombe fatalement dans la démence. Observons. toutefois que saint Thomas, avant de s'attaquer aux conséquences de la doctrine d'Averroës^ a commencé par rétablir des faits qu'elle dénature ou méconnaît H a . pris soin de prouver que l'entendement fait partie de . la nature humaine, et que chaque homme a le sien; de

sorte que l'hypothèse de Tunité de rentendement,

quelques suites qu elle ait d'ailleurs, est, prise en elle-même, une erreur manifeste, démentie par l'expérience la plus certaine et la plus immédiate,

Page 1