‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 111 sur 125 · ET DES FACULTÉS DE L'AME · texte numérisé non relu

ET DES FACULTÉS DE L'AME

les passions qu il exprime? Nullement; mais il commande à son corps de les exprimer, et son coqpà obéit. 0 en est de même dans une fonle d*autreft cas. Nous n'avons pas conscience d'agir, au moment où nous agissons sous la pression de Tinstinct ; maïs nons avons le pouvoir soit de renouveler Tacte avec con* science et liberté, soit de le coinprimer. La conclusion à tirer est fort simple, c est que tous les actes de eette catégorie, bien qu*ils ne soient pas en généra) accompagnés de conscience , relèvent néanmoins de la puissance motrice de Tâme; sans cela, comment Tâme pourrait-elle se substituer à la cause inconnue, quelle qu'elle fut, des opératiuiis instinctives /Comment pourrait-elle tantôt les accomplir elle-même avee une perfection désespérante, tantôt les arrêter complètement? L'àme n'exerce pas ce pouvoir sur ce qui se passe hors d elle dans les objets extérieurs qui ont leur nature propre et qui sont soumis à des lois particu* lières j supposez que le principe de l'instinct ait de même une existence à part, ce principe va se développer à sa manière, et Tâme à la sienne, sans qu'elle ait la faculté ni de l'arrcter, ni de le remplacer, sans qu'elle empêche et sans qu'elle exécute elle-même les actes qu'il a pour mission d'opérer.

Ainsi , quand on pénètre dans Tétudc de la vie, on voit le domaine de l'âme s'étendre peu à peu , et sa puissance pénétrer par des sentiers inconnus, jusqu'îiux opérations qui au premier aspect send)laient lui échapper. A mesure que la sphère de son acùvité

Diyiiizeo by GoOglc

(l06 0£ LA HATURK

8*agrandit, le principe vital recule et s'efface: il disparaîtrait entièrement» comme une hypothèse inutile, •i les phénomènes organiques pouvaient auiai 8*ex-

plujuer par la sourde énergie de l ame. Exaiuinons.

bèê que nous sommes sous l'inÛuence de la paa- ■ion ou du besoin^ c'est un fait d'expérience facile à véniier (jin; nous acrompiissons de nous-mêmes, avec une intaiiUhie précision, certains mouvemeuts dont tout à riieure on Tient de voir des exemples. Les émotions lortes ne soiU pas seules douées du pouvoir de nous agiter, il n'est pas un sentiment de l'homme qui ne le réfléchisse dans Tor^isation par quelque mouvement correspondant. D'où vient cemouvenn ni ? De quelle, manière a-t-il lieu ? Lu question pour le moment n'est pas là. Quel que soit le mode d'agir de l'âme, elle n'est pas plus tôt afTectée en bien ou en mal, émue par la colère ou Tamour, par la crainte ou par, l'espérance, qu'immédiatement, en Tcrtu d'une action aussi mystérieuse que soudaine ^ le corps se met à Tunissou de l'esprit et éprouve une modilication parallèle à la modification interne. Les cartésiens ayaient parfaitement remarqué cette circonstance, et on ne saurait trop admirer avec quel soin vraiment minutieux, de La Forge par exemple, compte tous les nouTements que le corps accomplit à propos de chaque passion de l'àme^

1. Voy. le Traité de l'esprit de l'homme^ de ses facultés et fonctions, et de son union avec le corpt êwWUU iê$ frtnctpM d$ Âéné iteicar<M« ]>«r Louia de La Forge.

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Un autre fait également avéré, eat Imiluence que la répétition exerce sur noi actes^ cette diepoeition énergique à les accomplir qu elle dév eloppe en noua, diepoâilioû doat chacun a pu obfierver eo soi et cliez les autres les merreiUeui elfeU» et qui a été justement appelée une seconde nature, puisque par les changements qu'elle apporte dans nos inciiuatious et dans notre oonduite, elle fait de nous, pour ainsi dire, un être nouveau. L'habitude, en se répétant, se fortifie. Hc6iâter à la pression du sentiment qui la possède , est pour Tàme une œuvre laborieuse^ et dans laquelle, souvent elle succombe; pour ]>eu que la sensihilité ait d^énergie, la lutte n'est pas seulement pénible^ elle devient déchirante. Mais lorsque Thabitude joint son pouvoir à celui de la passion , quand ces deux forces réunies assaillent la volonté , et que le corps lui-même ayant répété plusieurs fois le même mouvement , a contracté la facilité de Taccomplir , pareil ù une feuillu de papier qui reprendrait toujours les mêmes plis ) alors sans doute , Time conserve encore cette inépuisable activité qui est le fonds de son être, mais elle ne règle pas Tusage qu'elle fait de sa puissance; elle est dominée et entraînée. C'est là le sort douloureux de ces milliers d'âmes qui ayant cédé aux ' attraits du vice une preoiière fois, puis une seconde, puis une troisième , et s*étant fait une habitude de la perversité, se débattent misérablement sous le joug d'inclinations tyranxuques qu'elles ne se croient plus la force de vaincre*

dOS BK LA NATOUB

A mesure que Thabitude s'enracine ^ le seatiment qui accompagnait ses premiers déTeloppements devient plus obscur et finit par s'éteindre tout à fait. En générai, la conscience de nos actes est proportionnée à l*effort qu'ils exigent de la part de l'àme ; quand l'effort s'aiTuiblil , elle diminue elle-même ; quand il cesse, elle disparaît, et Thomnie arrive a cet état que nous signalions plus haut, dans lequel ses organes se meuvent sans (}u'il le saclie, encore qu'il soit la cause de leur mouvement.

Les faits qne nous venons de rappeler ne sont ignorés de personne; chacun, je le répète, a pu vériâer leur exactitude en soi-même ou chez autrui. Ils constituent autant de lois parfoitement établies de la nature de l'homme.

Je pars de ces lois et je les applique à la diMculté qui nous occupe.

Imaginez un penchant ou un hesoin inhérent à la nature humaine , qui n'agisse pas à de longs inter-* valles, mais tous les jours» à toutes les heures , à toutes les minutes , dont l'empire s'exerce dès le premier moment de Texistence , qui précède par cousequent de beaucoup l'instant où la volonté acquiert un certain degré d'énergie ; n'est^îl pas constant, d'après ces mêmes luis que nous venous de rappeler, que , dès le début de la vie , nos organes feront les mouvements qui sont la traduction de ce penchant ou de ce Lesoiu, conformément auxjois générales de l'union deTâmeetdu corps; qu'ils continueront de les aceom-

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plir sans interruption pendant les longues années où la personnalité de Tenfant sommeille; que de cette

répétition continuelle des mêmes actes, résultera et pour le corps et pour Tàme une habitude d'autant pins inyincible que ces actes auront été plus souvent répélos et qu'ils |)rocéderout d'un penchant ou d'un besoin primitif et essentiel de notre constitution ; qu'enfin cette habitude afEaiblira à proportion le sentiment, et quelle lauia tout à fait détruit à un jour donné, puisqu'il suffit en général d'un assez court délai pour faire évanouir la conscience de nos opérations les plus laborieuses? Au moment où la personnalité s'étant assise, Tàme voudra prendre en main le gouvernement d'elle-même, elle y rencuiitrcra d invincibles obstacles précisément en ce qui concerne ces opérations f mélange d'habitude et d'instinct ; ou plutôt façonnée par un long exercice à les accomplir sans le savoir, elle les laissera aller et suivre leur cours , à peu près comme il arrive à une personne qui est préoccupée en marchant» de continuer sa marche sans y penser; de sorte que tous ces actes qui émanent directement de i activité de Tâme, seront ignorés de TÂme, ne seront point gouvernés par l'âme et paraîtront reffet d*une autre cause que lïime.

Ën étudiant les fonctions de la vie organique à la lumière des considérations qui précèdent, peut-être nous persuaderons-nous que l'hypothèse d'une force Titale distincte de Tàme ^ n Mt pas justifiée sufûsam-

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ment par ce motif que Tâme n'a pas coDscienee des phénomèoes de l'orgauisatiuu et qu'elle u en est pas la maltresse.

Ces fonctions d*où dépend Texislence terrestre de l'homme, coixespondent nécessaircmeat chez l'âme à des tendances actives. Quoi I mes yenx se ferment à la lumière trop vive du soleil; mon bras s'étend quand je vais tomber ; la douleur m'arrache un cri ; la tristesse me fait Terser des pleurs ; mon âme ordonne spontanément au corps tous les actes qui sont utileSy même de loiD, à sa conservation; et lorsqu'il s'agit de la vie^ elle n'éprouverait pas une inclination puissante à agir ! Qu'est-ce donc que cet amour de rexistence, cette crainte de la mort, ces instincts originels et indestructihles qui se retrouvent à des degrés divers clicz tous les liommcs? Puisque notre âme est constituée de manière à opérer instantanément , sous la pression de tout ce qui rentonre, les actes particuliers que le soin de nvlvn conservalioii exige, n'est-îl pas naturel qu'elle ait l'initiative de toutes les fonctions essentielles à rezistence? A peine le corpe

esL-il eu voie de se former, à ce monit riL liicuimu où k principe intelligent s'unit à la matière, ce principe qne la conscience n'éclaire pas encore, réagira donc fatalement sous l^aveugle inipulsion de sourds désirs et de besoins innéSi et le résultat de sou action invo« lontaire sera la mise en mouvement de la lakchina entière. L'i lToi t de l'âme durera toujours, parce que s'il sinterrompaitf la vie serait arrêtée. U deviendra

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donc par la iv])etiLiun une habitude, la plus aiicieiine la plus çoDbtaûte de toutes. Dès lors pas de coa- * science et pas de liberté , ni dans le présent» ni dans ravenir. l.a double puissance d'un penchant irrésistible et d'une babitude à laquelle chaque moment qui passe ajoute un degré de force , dérobera à Tempire de. la vulunté Tensemble des opcialious nécessaires à la yie, bien avant que rintelligence ne s'éveille* Aussi quand elle, parattsa, elle ne remarquera pas ces faits qui s'opèrent sans effort, et si dans le cours de Texistenoe elle vient à en rechereher la cause , cette cause lui échappera* En un mot, bien que nous n^ayons pas conscience des phénomènes physiologiques, et que nous ne les maîtrisions pas^ il ne faudrait pas se hâter de conclure de cette circonstance , qu'ils n'émanent pas de ractivité de 1 ame ; puisque ce silence du sens intime peut être l'efifet du plus énergique des besoins « et de la plus invétérée des habitudes , qui le com* binent pour étouffer le sentiment et pour soustraire ropération à l'influence de la volonté*

Nous venons d*expo8er les raisons de Sût qui nous paraissent enlever une grande partie de la valeur à cette objection y que l'âme n'ayant pas actuellement conscience des fonctions vitales , n'en est pas et ne peut pas en être le principe. Supposons pour un moment l'objection écartée, et apprécions en ellemême la doctrine , qui réunit dans Tâme tontes les puissances de la vie, force motrice , sensibilité , entendement* Celte doctrine a-t-elle donc en soi quelque

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chose (le déraisonnable qui obligi' de la repousser et de reconnaître chez riiomme deux ceotres d*ac* tivité?

Je sais toutes les préventions qu'elle rencontre, et je ne conteste pas que ces préventions ne reposent sur des motifs très-sérieux. Comment, dira-t-on, attribuer à la même cause des faits aussi essentiellement divers que le sont par exemple tels actes intérieurs de volonté, de pouvoir, de jugement et de réflexion, et telle fone-

tion ou niouveiiient organn[ue représente à i'iaiagînation et aux sens * ? La physiologie et Thistoire naturelle ne fonmisBent-elles pas d'ailleurs des exemples nombreux qui révèlent dans l être animé une puissance de vie entièrement distincte de Tàme spirituelle*?

A ees graves o})jeetiorjs , les péripatctlcieus et les . thomistes peuvent opposer les avantages que leur système présente sous d'autres rapports*

Ne maintient-il pas 1 unité de l'homme un peu altérée , il faut bien le dire, par les théories qui multi» plient sans nécessité les substances et les causes? L'bommc est double puisqu'il est corps et esj)rit; mais il est simple aussi. Ce n'est pas la commodité

1. Marne da Binn, jVoutwttflf coiuidirûUons sur fei n^parU du phiytiquê et du mond ds fAoïrniM, publ. par M* Cooiin, Paris, 183%,

in-8, p. 49.

3. Voy. l'oorrage de M. le docteor Lordat, Bcponses àdtio^fiê' tiou!? faites contre le principe de la dualité du liijnamisme humain^ Montpellier, 1854, in-8, et le récent ouvrage de U. Flourens De ia Vie et de l'inteUigence, Paris, 1858, io-12.

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