‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 115 sur 125 · Im Pa»ion$ de r4m$» V* partie, «ri · texte numérisé non relu

Im Pa»ion$ de r4m$» V* partie, «ri

4tt DB LA NATURE

de saint Thomas» un corps de doctrine excellent qu'il avait d6 connaître, lorsqu'il étudiait chez les Jésuites au collège de la Flèche. Quel que aoit le respect dû à son génie, nous osons dire qu'il est loin d'avoir surpassé, ni même égalé ces modèles qu'il répudiait comme indignes de lui. Non^seulement etiec saint Thomas Tanal^se des passions est poussée beaucoup plus loin; non-seulement elle se présente dégagée des détails physiologiques dont l'ouvrage de Descartes est rempli ; niais Tordre de génération et les rapporta naturels de nos sentiments sont mieux compris, mieux expliqués. A l'exemple d'Aristotc , l'Ange de râcole a bien vu que l'amour, c'est-à-dire Télan spontané de l'âme vers ses fins» était le fonds de la sensibilité; aussi il y rattache toutes les passions, qui ne sont pour lui que les modes successifs et divers de ce sentiment fondamental. Descartes n'eut-il pas au contraire une inspiration moins heureuse, lorsqYi'il reconnut six passions primitives, dont la première était Tadmiration? Sur ce point Bossuet se s^are ouvertement de lui et prend pour guide le docteur Angélique.

La science, il faut le reeonnattre, s'enrichit, de siècle en siècle , d'observations qui éclairent d'un jour nouveau la nature de l ijonmie. Que ne doit-elle pas aux Écossais, par exemple ? Que de faits ignorés ou mal décrits leur sagacité patiente n*a-tpelle pas mis en lumière ! Ce serait manquer de justice envers ces laborieux et habiles génies que de prétendre qu'ils

BT DBS FACOLTfo »B L'AHB.

n'ont rien ajouté à l'héritage du paaeé. Pour notre part, DOtts ne faisons pas difficulté d^avouer que

leurs ouvrages contiennent sur la sensibilité une foule de détails précieux qu'on ne trouve pas ailleurs. Mais la gloire que nous revendiquons pour saint Thomas et pour sou guide suprême Aristote, c'est d'offrir avec de larget développements une théorie des passions fondée sur la connaissance plus exacte du cœur humain , et qui permet de coordonner les découyerte^ partielles dues aux pro^s de Texpé-:

CHAPiTM YL

nocnni MORAti.

I. Diniy fin darnière d0 rbomme, principe inbatantiel da bim. Examen d'âne objection. La doctrine de saint Tbomaa fevoriae-

l-eUeTégoYsme? — II. Action de Dieu sur la volonté. Sens philOM* phique du dogme de la grftce. Ili. Solidité delà partie praline de la morale de saint Thomas.

Nous avons maintenant à mettre en lumière l'excellence de la morale de saint Thomas; tâche aossi déiicate que la discossion de Ba doctrine felî* gieuse; car, en morale comme en théodicée, TAnge de rÉcole a été l'interprète ûdèle de la tradition ca- Iholique, et soit qu'on adopte ses sentimentSt ou qu'on les repousse, l'approbation et le blâme portent plus haut que lui, et paraissent remonter jusqu'à lËglise.

Le principe fondamental de la morale de saint Thomas, c'est que les créatures ne peuvent pas remplir le cœur de l'homme; c'est qu'il est fait pour connaître et pour posséder Dieu, et que dans cette possession seule il trouve -la béatitude.

Le Christianisme nous a rendu ces idées si fami-

IMKSTRINB MORALE. 4i5

lières que les pbiloso|)lie8 ont pour ainsi dire perdu l'habitude de s'y arrêter. Soit qu'ils les jugent trop éTÎdentes ponr avoir besoin d*ètre démontrées, soit, au contraire, qu'ils les repoussent comme des notions banales à l'usage des enfants et du vulgaire, ils se montrent généralement disposés à les passer sous silence, et à y substituer des maximes nouvelles d'une métaphysique plus abstraite et plus obscure.

Cependant la recherche de la fin dernière de rhomme n'est-olle pas l'objet principal de la science des mœurs, et ei»i*il indifférent que cette ûn soit définie la vision, c'est-à-dire la possession de Dieu?

Les moralistes de l'antiquité se demandaient en i quoi consiste le souverain bien; les moralistes mo- • demes se demandent quelle est la règle à laquelle \ l'homme doit conformer ses actes; saint Thunias j veut, avant tout, nous faire connaître notre fin der- I nière. Sons trois formes différentes, c*est au fond ' i le même problème qui se reproduit; mais il est posé par saint Thomas d'une manière plus profonde et plus vraie que par les anciens qui nous paraissent eux-mômes l'emporter sur les modernes. En effet» la recherche d'une règle des actions humaines suppose la distinction du bien que Thomme doit faire, et du mal dont il doit s ahstciiir. Évidemment, si le bien et le mal se confondaient, toute règle serait superflue, et nous n'aurions aucun motif pour agir d'une façon de préférence à une autre. Mais en quoi le bien consiste-tpiU si ce n*est à remphr sa

4te OCMITltlIIK HOMALt.

desliQée? Il faut donc avoir donné la déiioition piéalable ie ia destinés de rhoniQie poar établir scientifiquement quelles sont, par rapport à lui, les choses oiauvaises ou bonnes^ et poqr déduire de là les règles qui doivent diriger sa condoile, et qui donnent naissance à ses différentes obligations. Tant que ialin pour laquelle il a été créé reste unmyâtère^ la question da souTeniia bien ^t celle de ses devoirs sont insolubles; la science des mœurs n'a qu*une base incertaine et chancelante. Après les réserves que nous avons faites dans le cours de cet ouvrage contre la méthode de saint Thomas, il n'était pas sans intérêt pour nous de constater qu'en ce qui touche le devoir^ le saint docteur , loin d'intervertir Tordre des questions, l'avait plus fidèlement observé que pas un philosophe ancien ou œodernei

Mais laissons de côté la question de méthode, et altaebons-nuus au foiid nitme des choses; elles sont assez grandes, assez élevées pour mériter toute notro atlentioii.

ÎMeu, qui est le principe des êtres, n'en estril pas également la fin'/ La destinée de l'homme ne conp sisle4peUe pas à le connattre et à le posséder ? En dehors de ces vérités, quelle valeur spéculative et quelle portée pratique la morale conservc-t-elle?

Les écoles qui a'arréient à la eensatioa, qni pUr

Diyilizeo by GoOglc

DOCTIlIflE lOIIAtB. ktf

cêni ie iouveraîn bien dans la volupté^ couune Ari»> lippe, ou dans le bîen-ètre, comme Épieure, eont ?é-

duilcs à se passer de la divinité. La première, ou plutôt la seule leçon qu'elles nous donneut, est de eombiaer notre ^ie de manière à nous assurer en ee monde la plus grande somme de jouissances possible. Elles se montreraient peu conséquentes avec elles-mêmes , si elles nous prêchaient la vertu au nom d'un autre principe que Tégoisme, ou si elles faisaient luire à nos yeux d autres récompenses que les Joies purement terrestres.

La sainte voix de la nature, cunime disait ilousseau, a toujours protesté contre ces humiliantes dootrines« Mais sans étouffer le cri de la conscience humaine, et sans avilir le noble sentiment du devoir en le réduisant aux calculs de l'intérêt personnel, le philosophe ne peut-il pas encore se méprendre sur la nature des rapports qui unissent la vérité morale et la vérité religieuse?

Dès que notre intelligence B*est éleyée à la notion de la loi morale, elle comprend aussitôt que cette loi suppose un législateur suprême qui Ta promulguée en la gravant dans le cœur de Thomme, et une suprême puissance qui confirme son autorité par des récompenses décernées aux bons, et des châtiments infligés aux méchants. Dieu, en un mot^ appa* raît à la raison couime Fauteur et comme le vengeur de la loi. Assurément cette conception est capitale^ et les écoles qui l'admettent ne peuvent pas être accusées

faS8 1M)CT1UNB MORALE.

de dégrader la vertu et d'ébranler les bases de la moralité publique et privée. Mais sufiit-elle pour expliquer le lien étroit, intime, essentiel, qui rattache la perfection murale à sa source divine? Le législateur humain assigne à chaque membre de la cité la fin vers laquelle il doit tendre, et la rè^Me (ju'il doit observer; mais il n'est pas lui-même cette fin et cette règle. U encourage par des récompenses, mais ces récompenses consistent dans certains avantages extérieurs qui sont étrangers et inditlêfents à sa personne. Isoleron&'nous aussi la justice de Dieu et les lois éternelles? Croirons-nous ^que, pareil aux souverains de la terre, le législateur divin n'est pas l'objet nécessaire des commandements et des promesses qu^il adresse aux hommes par la voix de la conscience? Cette supposition n'abaisse-t elle pas la grandeur infinie de Dieu? Ne dérobe-trelle pas à l'âme humaine sa perspective la plus haute et la plus éclatante?

Ce n'est donc j)as assez do dire que Dieu est Tauteur de la loi morale et qu'il récompensera un jour la vertu, comine il punira le crime; il faut aller jusqu'à I reconnaître que Dieu est la substance même du bien, 1 la justice en acte, la loi vivante qui se connaît ellemême de toute éternité, et qui se révèle à la raison par ses œuvres et surtout par sun idée. Lorsque la philosophie s'arrête avant d'avoir atteint ces hauteurs, elle abandonne prématurément son œuvre inachevée, et la morale, n'étant pas rattachée à son principe substantiel, menace de s'écrouler, pareille à

DOCTRIIIB HORALE. 489

un moiiuiuciil d*où on aurait enlevé la pierre qui fonnait la clef de voûte de tout Tédifice.

Mais comment se représenter la perfection de Dieu sans croire auâbiiùt qu li est le terme de toutes les aspirations de la nature de Thomme? Notre intelligence connaît des vérités immuables, et cependant tout chauge autour d'elle ; notre cœur éprouve des désirs infinis» et tout ici-bas l'irrite sans le rassasier* Dieu seul peut remplir le cadre immense de nos pensées et de notre amour. La vertu est Teffort de Tàuie pour lui ressembler; le parfait bonbeur consiste à le posséder. Entre ces deux termes, le bonheur et la rertu, La raison établit une équatiou dout le secret se trouve en lui seul.

Dès lors, toutes les facultés de Tàme sont engagées dans la pratique du Lieu. Quaud le devoir nous apparaît sous la forme abstraite d'une loi qui commande ce qu'il faut faire et qui défend ce qu'il faut éviter, il ne parle qu'à la raison; sa voix est facilement étouffée par les passions et les intérêts. Mais quand le devoir se personnifie en quelque sorte dans un être vivant qui en est le principe et 1 uijjet, il n*a pas moins de puissance pour enchaîner la sensibilité que Tentendement. Ce que la raison entrevoit, la sensibilité 1 aime, s*y attache et en jouit; un secret mouvement du cœur accompagne et vivifie les contemplations de Tintelligence. Mais quel objet plus digne d'enflammer les désirs de Tàme que l'Être infini, source inépuisable de toute justice et de toute

430 DOCTAIKË MUhAUfi.

bonté? Aussi auemi sentiment n^est plus énergique^ aucuu n'a plus d'empire sur l'homme que le sentiment religieux* Quelles merveilles nVt^il pas produites I Que d'égarements corrigés! Que de eouragos relevés! Que soufTraDces apaisées! Tandis que les autres sentiments se refroidissent à la longue ^ la foi et la piété conservent leur ardeur et ne eessent paa d'upérer des prodiges.

Le prineipe que saint ïhotnas a établi se reeom* mande done aux méditations des philosophes pw ce double avantage d'être à la fois le |ilus élevé et le plus pratique de tous. Si Ton remonte i'éehelki des eonceptions, on ne peut donner une plus haute déiiiiiliou de la ûn de Tàuie, qu'en la faisant con*^ sister dans la poesession de Dieu. Si l'on descend à rapplieation, il n*est pas de règle de conduite qui exerce plus d'autorité sur les hommes. Le moraliste qui ne s'appuie pas sar ces sublimes idées ne saurait fonder logiquement la science des mœurs; mais veutil réformer ses semblables et les plier à la vertu ^ ces mêmes maximes^ que la raisoa dans son Toi le plus hardi ne peut dépasser, sont encore les plus eOicaces pour le règlement des caractères et des passions.

C'est par de tels etiselgnements , adressés à tous les hommes, que le Christianisme a conquis le monde; e'est ainsi qu*il a charmé tant de nobles gé^ nies et qu'il a dompté Ténergie sauvage des peuplée germains. La gloire de saint Thomas est d'avoir

OOOTUME HUAAUfi. 431

doDâé la théorie de ces divins préceptes qui avaient cbatigé la face de l'univers ; ils revivent dans sa dcMïtrine sous le froid appareil de Targumeutation êcliolaslique.

On a quelquefois reprodié à saint Thomas ce qni^ suivant nous 9 fait la supériorité de sa morale. Il s'est trouvé des écrivaios pour preteudrc que placer la lin de rhomme dans la béatitude , e'était confondra rbontfète avec Futile^ ramener la vertu à ramour-^ propre et ignorer lc6 coodilioiis les plus eiemeutoires de la moralité ^ Reproche vraiment étrange et qui montre à qnelles méprises, l'exagération d'Une idée vraie peut eritraîuer de bons esprits l Comme si TAnge de l'École n'avait pas expliqué son principe de manière à prévenir toute équivoque I Gomme si une pliilosophie qui nous ensei^mo à reporter en Dieu toutes nos espérances pouvait être taxée d'^oïsme !

1» Nous avons èu le r^ret de trouver cette critique dans une thèse présentée il y a quelques années à la Faculté des lettre de Paris, par M Léon Monlet, qu'une mort prématurée a enlevé depuis à renseiîînemcnt t't à la philosophie f'rincipiiii qutbm constat Thom» Aquinatis Elhica Commentalio, Parisii-?, in-8). Yoy.

p. 27 et suiv. L'auiour va justprà dire que la doctrine do Sr»!nt Thomas conduit à la néf^nllnn de la vertu et qu'elle ôle i> I homme de bien sa dt>rnière consolation dan^ le malheur, t Ex Thoiiiii' propositis nnllam œsevirtulem coîligî possit, ut illa iiuinii consolalione qua uiia 111 rébus adversis subslenlaniur, jam orbemur, p. k3. » Quelques pages plus haut, il avait écrit que dans Tœuvre de saint Thomas, il n'y a pas de place pour la morale : c Afflmrore non dabliaveriia nollam esse locum doecrinn morali in opère quod inalituit D.Thomas, p. 19. > Il eel incroyable que de pareils jugements aient |na éire potlèa pa^ en écrivain laborlam, inatreit et dit- Ungné*

Sans doute la passion vaincue et le devoir Tolohtairement accompli, même au prix des plus duulou* reux sacriBeeSy c*est la destinée» c'est le triomphe de la nature de l'horome. Mais saint Thomas a-t-41 donc méconnu la beauté du désiutéressemeut el de l'héroïsme? A Texemple de tous les grands hommes du Christianisme, n'a-t-il pas prêché Tabnégation et le dévouement ? 11 est vrai qu'il a accepté i homme tel que Dieu Ta créé» et qu'il a &it la part de ce désir immense de félicité qui est au fond de toutes les âmes. Mais il a placé la première condition de la félicité dans la vertu » ety.par une vue plus haute» il assigne à la vertu, pour suprême récompense, la possession de Dieu\ Ce serait une critique bieu méticuleuse et hieu étroite que celle qui ne serait pas rassurée par cette doctrine, qui la jugarait au^^es*

1. La doctrine de saml Tliumas sur ia vie et sur ia destinée a été irèà-éloqucmmcnt exposée et ju^^ti^iét' par le P. Lacordaire dan^ les confiances qu'il a prèdiées à Toulouse en 185^ et qui viennent d'élre publiées. Je me boroe à exlriira de la firemièra coalérenoe les lignée suivantee : « Sans doute il reete toujoureqoe la feiidté est noire fio dernière, puisque Dieu eet ta félidlé même; mais il reste aussi que notre fin deroière est dans la perfeaion, puisque Dieu, qai est la souveraine béatitude, est en même, temps la perfection infinie* Semblables à lui dans notre nature, nous ne pouvons séparer dana nos teodanceà ce qui est en lui au même titrâ et au même degré. L'amour do la felicîié n'est pas la cause première qui noua fait aimer le bien, ei l'amour du bien n'est pas la cause première qui nous fait aimer cl rechercher la félicité. Ce sont deux mouvemenle mis en notis, d'une source unique, contemporains dans leur expanbion, égaux dans leur puissance, et qui, s'aidant l'un l'autro sur le terre, ont l'un el l'autre en Dieu, après un temps d'épreuve, leur iiiimuahie satisfaction. »

DOGTRINB MORALC. 433

BOUft de la vraie notion du devoir et qui ne verrait pas ce qu'elle a de Balutaire et de féeond.

Au XVII* siècle les quiétîstes blâmaient les sentiments de crainte et d'espérance qui ae mêlent cliez tous les hommes à l'amour de Dieu : ils Toulaient que |)our être méritoire cet. cimour fût dégagé de tout alliage charnel, que Tàme aimât Dieu uniquement pour lui-même y sans impression de plaisir, sans re*

ganl .'iu bonheur qu'elle trouve dans la possession de TEtre ioiini. Li chimère de i amour pur ne reviUelle pas dans la prétention de ces philosophes qui enseignent le culte abstrait du devoir dégagé de toute émotion douce et heureuse? Ne sont-ils pas, si j'ose le dire, les quiétistes de la philosophie, et ne pouvons-nous pai> leur opposer ce que Bossuet répondait

. « Quelle illusion est celle-ci d'accoutumer les âmes

à regarder comme intéressés les saints géraisseniLiiU de rÉglise pressée, dans cet exil, du désir de posséder son époux au milieu des joies du ciel? d'estimer un saint Paul mercenaire, lorsqu'il est avide du bonheur d'être avec Jésus-Christ, comme d'un gain qui anime son espérancè : et les martyrs mercenaires ausisi , lorsque se voyant , avec le même saint Paul , des victimes destinées à la mort et prêtes à être immolées, ils se sentent plus puissamment excités par la récompense prochaine?... Si les âmes ne trouvent en Dieu d'autre nourriture de leur piété que la seule idée purement intellectuelle et très-abstraite de TËtre u 38

434 DOCTRINE MOHALE.

infini...» que reste-t-il autre ôhose contre le dessein

de l'auteur, mais par des conséi[iionces cei laines, que d'établir le déisme, ce qu*à Dieu ne plaise ! en éteignant tous les sentiments de ia piété chrétienne , ou en la faisant coiisisler dans de vains discours et dans des pointillés*?... Combien serait-il plus cou« forme à la saine doctrine , continuait Bossuet, d'éta* blir Famour pur et chaste, en enseignant aux parfaits. Don à rejeter la vue du salut et la récompense étemelle , mais à se purifier autant qu'il est possible des désirs terrestres, et des consuiliscs qui sans cesse combattent en nous l'ardeur de Tamour de bieuf et à marctier d*un pas égal dans les Toies dn salut, au milieu des prospérités et des adversités du monde, ou même dans les sécheresses et dans les consolations de la vie spirituelle, et dans les vicissitudes d'une àme tantôt fervente et tantôt abattue et découragée*? >i

Nous convenons que saint Thomas ne s^est pas livré à Vanalyse méthodique , à la discussion régulière des idées morales. Il n a pas dégagé ia notion dtt bien des autres conceptions de l'entendement humain I ni décrit ses caractères , ni recherché son origine, ni raconté ses transformations successives au sein de l'inteHigence. En un mot il n*a pas fait Tœuvre de Kant; il n'a pas composé une critique de

1 . Sommaire de la doctrine de Mijr l\irchm>éque de Cambrwi^ f 6. CEuv. comp^ édii. de YonaillMj t.XXVmi p. dOStt mif. a. Ibid,t $ 10, p. 319.

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MCTRINE MORàLE. 498

la raÎBon pratique, pas plus qa*il n'avait tracé la critique do la raison pui e. Mais iî y aurait plus que de la rigueur, il y aurait un injuste oubli des lois de rhisttnre à bUtmer nn philosophe da iiii* siècle de. n'avoir pas entrepris ce qui n'a pu être fait que ' quatre siècles plus tard et dans des couditioas toutes différentes. Onand le scepticisme a tont enyahi, quand il a sapé les vérités les plus fondamentales, il faut bien reprendre Tédiitce par la base; il faut pénétrer jusqn*anx éléments les pins intimes de la pensée; afin de raffermir, s'il se peut, la ((Ttitiide ébranlée. Ce fut la, comme on sait, après le pyrrhonisme effrayant de David Hume» un des motifs de l'entreprise philosophique de Kant. Mais dans un siècle de foi» à une époque où les bases de la science et de la croyance étaient solidement établies » Tidée même d'un pareil travail ne pouvail venir et elle n'est venue à l'esprit d'aucun philosophe ; nous n'exceptons même pas Raymond LiiDe » ûm% le Grand Aft , sorte de jeu logique, avait nn tout autre caractère. Ajoutons que si la méthode critique a l'avantage de donner plus de rigueur i rexposïtion des Yérités momies » elle présente aussi l'incontestable danger de réduire la science des mœurs et de la vie à une sorte d'algèbre luilexible qtii ne tient aucmi compte du sentiment et dont les formules souyent obscures sont impoissantes contre le cœur de Tbomme. Les disciples de Kant que leur entfaoosiaame nVifoi^e pas, croient-ils qu'il ait échappé entièrement à ce péril? Ce sont assurément

436 DOCTRINB MORALV.-

d'admirables livres que la Critique de la liaison pror» tique elles Principes métaph^^iquei de la Jf oraie / mais Tie seraient-ils pas encore plus achevés, si je ne sais quel souffle parti de Tâme, animait le système? Ky remarque-t-on pas , même pour le fond , et non pas seulement dans la forme, une austérité ou plutôt une ' séciieressé excessive qui condamne ces beaux ouvrages à rester sans influence pour ramélioratioo morale de la société? Sous sa méthode si aride, saint Thomas cache du moins une doctrine vivifiante qui s adresse à tout rétre de l'homme > qtt*elle régénère et qu'elle sauve.

Mais saint Thomas ne nous apprend pas seuh ment à chercher en Dieu notre fin dernière et notre lelicité; il ajoute que pour accomplir nos destinés en ce monde et dans l'autre, la grâce de Dieu est nécessaire, une grâce qui n'est pas la récompense de nos mérites, mais qui va an-devant même des bonnes intentions , qui éclaire^ dirige, soutient et sanciliie la volonté.

La question , nous Tavons remarqué , est surtout du domaine de la théologie, et ce uiotii seul nous diàpense d*y insister longuement; toutefois n'a-t^Ue pas aussi une partie éminemment phikwophique? Ls genre humain que les philosophes ont la juste prétention d'instruire, n'esi-il pas en droit de leur de-

mander qu'est-ce que valent les facultés de l'homme , el si par elles-m^mes , sans le secours de Dieu , elles

sont capables de le conduire vers ses Uns ?

C'est le tort commun de la plupart des écoles modernes d'avoir détourné leurs regards de cette importante recherche, suit qu'elles l'aient jugée inutile et vaine ^ soit que les difficultés de l'entreprise les aient effrayées. Je ne parle pas seulement des écoles empiriques que lesprit géuéral de leurs doctrines met ici tout à fait hors de cause ; mais le même reproche peut être fait à des philosophes que l'étendue et la hauteur de leur punit de vue semblaient élever au niveau de pareils problèmes, et qui cependant les ont négligés. Parcourez les ouvrages de Kant, vous n*y trouverez pas une li^nc sur la portée et les limites naturelles de nos iacultés actives. Comme Tillustre philos()[)he démontre la liberté par la loi morale , il conclut nécessairement (jiuî les préceptes de la loi peuvent être tous accomplis par les seuls efforts de la liberté. Il ne paraît pas se douter que la condition de la volonté aux prises avec la <^râce a él< le sujet de la dispute la plus épineuse qui ait divisé et passionné les honmies.

Cepeudant sans invoquer les lumières do la révélation, et en se renfermant dans l'ordre des faits naturels que l'expérience nous atteste, combien ne trouve-t-on pas d'indices certains, irréfragables, d'une action tutélaire et souveraine qui favorise et qui féconde les libres mouvements de la créature?

438 DOCTRINE HOEALK.

Notre âme prétendrait ea vain se suffire à elle- même et agir dans Qoc^idépeadanceabBolue de tomtes choses. Elle ne pâment pas à i'iaoler du reste de Tuaivent ni à échapper aux impressious souvent inaperçues ' qu'elle reçoit de tout ce qui Tenviroiàne. Dane ses déterminations qui paraissent le plus spontanées « elle est excitée par des mobiles secrets qui, à sou insu» la provoquent à agir* Le cri de ta oonscience lui démontre clairement qu'elle est libre ; mais cette liberté si présente et si clière au cœur de Thomnie sommeillerait souvent, si elle n'était pressée par un aiguillon extérieur. C*est ainsi que la plupart des hommes, bien qu'ils soient les maîtres de leurs actions, se trouvent en partie déterminés par mille eirconstanees qui contribuent à décider de leur sort. Quelle influence •n'exercent pas sur eux la naissance, le tempérament, le climat, réducation, les eouseils^ les etemples^ IV* pulence et la pauvreté, la santé et la maladie? Le milieu dans lequel nous vivons venant à changer, voilà que nos idées et nos sentiments suivent un autre cours ^ ee sont d'autres goûts ei d'autres habitudes, un caractère difTérent^ une nouvelle carrière, misérable ou fortunée , éclatante ou obscure , criminelle peuVétre ou héroïque.

Prenez l'existence la moins agitée; vous y apercevrea en foule des incidents que la seule force de Ja volonté n'expliquera jamais/^Pourquoi Tesprit comme le cœur a-t-il ses mouients de sécheresse et de stàrilité dans lesqueb l'activité morale se trouve comme

DOGTUiNË MORALE. 439

suspendue? Pourquoi eu d'autres instants l'ime se

sent-elle comme dilatée et s'ouvre-t-elle fecilement aux impressions les plus généreuses de la vérité et de la vertu ? Quelle est la cause qui tour à tour nous aveugle et nous éclaire , abat notre courage et le relève , plonge notre âme dans la tristesse et Tinonde des plus douces espérances? Si ces effets surprenants sont Tœuvre de l'homme, d'où vient qu'il ne peut pas les maîtriser à son gré?

Mais quand une &me abandonne ses anciennes voies où peut-être elle allait se perdre, comme un saint Paul, un saint Augustin ou une La Yallière, c'est alors surtout qu'on reconnaît la présence d'une force qui est supérieure à la volonté, bien qu 'elle agisse le plus souvent de concert avec elle. Pour la translbrmation des caractères, ces coups terribles qui bouleversent une existence ne sont pas nécessaires; il sufût de l'événement le plus ordinaire et le plus indiUérent» une rencontre ^ une lecture , une conversation , une

peine de cœur, un souveair. Par une fonversiun subite, on voit la mollesse faire place aux austérités, la licence au respect de la règle, Tincrédulité à la fbi, l'égoïsme au dévouement, le vice à la vertu. Comment • s'eilectue ce changement ou plutôt cette renaissance morale? La volonté n'y est sans doute pas étrangère; mais elU; n'agit pas seule , elle est attirée par un ckarme invisible î derrière la scène, il y a un acteur caché » dont la main dirige les ressorts qui la font mouvoir.

kW DOCTRINE MORALE.

Observons les caractères de l'opération mystérieuse qui s'accomplit daas ce caa au foud le plus intime de l'àme. En général qous ne ravons préparée par aucune démarche, par aucun effort; elle noujs surprend à Timproviste ; la voloaté se sent atteinte , subjuguée , entraînée , avant même que la raison ait pu réfléchir sur l'événement qui détermine sa soudaine métamorphose. Cette opération est donc purement {gratuite; elle devance nos mérites, elle prévient nos désirs et

notre espoir. Les âmes qu'elle luucho et qu'elle régénère ne peuvent pas considérer le changement qui s'accomplit en elles comme une récompense qui lenr serait due; elles n'avaient pas plus de droits que celles qui sont abandonnées à leur propre sécheresse ou à leurs habitudes corrompues. Enfin cette opération est d'une souveraine cflicacUé qui n est pas circonscrite dans le présent^ mais qui s'étend à Tavenir. Quand elle a porté le trouble dans un cœur, il en eonsejrve longtemps la marque féconde; rarement il retourne à ses anciennes voies; les objets qui autrefois l'attiraient le plu8| ont désormais perdu pour lui lenr séduction; il appartient tout entier à la religion et à la vertu.

Quel nom donnerons-nous donc à cette puissance inconnue qui opère de pareils changements chez 1 homme? L'appeiierous-nous le hasard? Mais le hasard est un mot vide de sens, derrière lequel s'abrite l'ignorance ou Timpiété. Ne craignons pas d'emprunter à ia théologie ce nom de grâce qui exprime, ce

DOGTIUIIB MORALE.. 441

qu'il y â de préveDant et de gratuit dans Faction tu- (élaire à laquelle Tàme est exposée, et disons stoc saint Thomas et avec le Christianisme que pour ac* complir ses ûqs, même terrestres, i'iiomnie ue peut pas^ daus sa condition actuellei se passer de la grftce divine.

C'est principalement à la lumière des saintes Écritures et de la tradition chrétienne que TAnge de l'école a envisagé la doctrine de la grftce; mais à ce point de vue, qui est celui de la pure théologie, il a déployé une fécondité, une profondeur, et surtout une eiaclitude que nul autre maître n*a surpassée ni peut-être égalée. Si nous avions eu à écrire Thistoire du dogme catholique, nous aurions à chaque pas retrouvé la trace du thomisme. A Dieu ne plaise que nous donnions aux pliilosopiies le conseil et l'exemple de suivre les théologiens dans les sinuosités de leurs discussions sur ces matières ! Trop souvent la doctrine de la grâce a suscité dans le sein de l'Église des controverses ardentes qui ont été un sujet de douleur pour les âmes sincèrement religieuses. H serait doublement à regretter (fue la philosophie renouvelât ces débats, en s'aventuraui trop au loin dans des voies difficiles, qu'elle n'a pas mission de parcourir. Mais il y a ici un écueil encore plus dangereux peutêtre que la témérité, c'est rindilïéreuce qui mène à la négation et au doute. 11 ne faudrait pas que sous piL texte de circonspection, et tout en paraissant n'écarter qu'une question étrangère à ses études, la phi-

442 OOCTIUiNË iiORAU.

losophte ae (rouv&t, eu dernière analyse» a^oir aup-

primc le dogaie essentiel de la nécessité de la irrâce'.

En résumé; quand oous cou&idéroos la doctrine morale de saint Thomas sous ses aspects les plus gé» néraiix, nous trouvons à y relever deux maximes foodamentales : 1 la lin de l'homme coasiste dans la possession de Dien; V la grâce de Dieu est néeessaire à l'homme» dans sa présente condition, pour atteindre sa ûu. Apres dix-huit siècles de CtirisUanisme, ne semble-t-il pas étrange de recommander d^aussi simples vérités aux méditations des sages? Et cependant» puisque ces vérités sont encore contestées, méconnues ou négligées, il faut bien les rappeler à la philosophie de notre âgej il faut ramener l'attention des esprits vers les ouvrages et la doctrine du maître illustre qui les a enseignées, il y a six cents ans, avec le plus d'autorité, et qui peut encore servir de modèle et de guide à la science contemporaine.

Mais le moraliste qui se propose de régler la conduite de l'homme ne s'arrête pas sur ces hauteurs

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