Uuuréau, De la pkil0$, Kholastiquet l. U, p. ^3 et »uiv
ilES THOMISTES ET DES SCOTISTES. là»
A Paris même, le centre de la controverse, d'où les doctrinesi les influences et la renommée rayonnaient sur le reste de la chrétienté, l'École dominicaine trouvait d'utiles auxiliaires dans la communauté des Pauvres Madrés étudiant en théologie, fondée par Robert de Sorbonne vers i 250, et qui était devenue en peu d'années une institution respectée et puissante'. Dans les querelles qui s'élevèrent entre l'Université et les ordres mendiants, les sorbonistes prirent parti pour rUniversité, et ce fut de leurs rangs que sortireiiL le- intrépides cliampiijiis des maîtres séculiers, Guillaume de Saint-Amour et Gérard d Abbeville. Mais, sur les questions de doctrine, ils subirent à des degrés divers l'ascendant de saint Thomas. Comment ne pas reconnaître un sectateur de l'Ange de l'École dans ce Siger de Brabant, que Dante fait appeler par saint Thomas lui-même, au sein de la béatitude céleste, « réterneiie lumière de Siger, qui, professant dans la rue du Fouare, mit en syllogismes d'importunes vérités -:
....La luce eterna di Sigieri
Che, leggondo nel vico degli Strami,
SiUogizzo inyidiosi veri*f >
Un autre maître de la maison de Sorbonne dont les ouvrages n'ont pas encore vu le jour, mais qui eut de son temps une immense autorité comme chancelier
1. Sur Robert de Sorbonne, voy. VBiii, liiL â^taPrance, t. XIX> p. 391 et Buiv.
2. Parod., v. 136. Sur Siger de BraiMuit, oublié de le ptuptrt
de l'Église et de rUnWereité de Paris, Godefroy des Fonlaines, malgré des dissideoces profondes de doctrine avec rÉcoie dominicaine sur la théorie de Tindividuation, ne cachait pas son admiration sincère pour le génie et les œuvres du docteur Angélique. Dans ses Questions quodlibétiqwSf rappelant la condamnation portée en 127G, par Étîenne Tempier, contre quelques articles de la Somme de Théologie^ il exprime le regret que le nouvel évêque de Paris n'ait pas Jugé à propos de révoquer la sentence de son prédécesseur. Il fait remarquer que les ])roposition8 si rigoureusement condamnées ne blessaient ai la foi, ni la morale, et que la censure dont elles ont été Fobjet autoriserait le vulgaire à penser que la doctrine de lliomas d'Aquin est tout entière erronée et dangereuse. Godefroy proteste que cette doctrine est aussi élevée que féconde, et que les étudiants peuvent en retirer les plus grands avantages. 11 décerne à Tauteur les épithètea de docteur très-vénérable et très- excellent, reverendissimus et excellentissimus. Après les ^iaints Pères, qui font autorité dansl Égiitsc, il ne connaît pas de maître plus digne d'être écouté. N On peut, continue-tpil, appliquer à Thomas d*Aquin ces paroles de Jt siis aux apôtres : Vous êtes le sel de la terre. Sa parole est Tarome qui corrige, qui développe et qui conserve la saveur des autres doctrines; si elle venait à disparaître, les leçons de tous les
des hifltorienBf il faut lire la savante notice de M* Victor Leclorc» au Um XXI de VBkMn UU^dêlm Fnmce, p. 96 et sniv.
DES TH01liST£S ËT D£S SGOTISTES. 127
autres mattrefi n'offriraient qu*un aliment bien fade
aux étudiants, studenles in doclrinis aliorum sapO' rem modicum invenirenl \ » Cet aveu, échappé à la loyauté d*un rival, marque exactement le degré auquel Tautorité de saint Thomas, comme théologien et comme philosophe, était déjà parvenue dans les écoles de Paris, vers 1286, époque où Godefroy des Fontaine;;^ publiait ses Questions quodlibétiques.
Tandis que le nombre des disciples de saint Thodias allait en s'augmentant au sein des universités^ et qu'il était salué par un puissant parti comme le prince des théologiens, sa doctrine trouvait pour iun terprète en Italie un grand poëte dont les chants devaient rimmortallser.
1. Quixnib., XIT, q. v : Utrwn episcopus Pariiimsiê pêccei in hoe quod omittil corriffen qmsdam axiieulos a prsdeceasore suo eondeni' natoi? ... Salva revereotia aliquorum doctonim, excepta doctrina sanotorum rt eorum quorum dictn pro authoritalibus allrgantur, pr.Tdicln doctrina (fratiis lliomii') intor ca-loras vîdetur utilior et laudiibilior repiitanda : ut vere doc.toii qui luiii ■ dortrinam srripsit possit dici in siiii^ulan el illud quud Dontinuâ di\it iii plutali Apoâlolis, Matth , V : Vos eslis sal lernF . . Ouia pt»r ca quiv. in bac doctrina continentur, quasi omnium docluruui aliorum duotrina: corriguntur, sapidu} reddunlur et condiuatur : et ideo si iâta doctrina de mediû auferretor, studenles in doclrinas alionim saporem modicom ioVenrant. > Passage cité par Écliard» SeripL Ord, Brmdie»^ L I» p. 296. CooBultoz la notice que M. Lajard a consacrée à Godefroy dea Fontaines au lome XXI de YBittoire Uuéroirê dt la Franc», Cf» Haurâan, Db la phil. tehol., 1. 1, p. 291 et suiv*
Au sortir des euceintes lugubn s de l'enl'er et du purgatoire, Dante, guidé par Béalrix» a pu s'élancer vers les sphères resplendissantes du paradis. Déjà il a parcouru trois sphères liunineiisos, et il vient de pénétrer dans un quatrième soleil habité par les âmes des docteurs qui ont vécu dans la méditation du (.loiime divin. Tout à coup, de la iruii-laiitle de lumière dont la tête de Béatri\ est environnée, une voix s'échappe, c'est la voix de Thomas d'Aquin. Lê disciple d'Alhert. l Anj^e de l'École semble dominer cette famille élue des intelligences que Dieu rassasie éternellement de la vue de sa vérité. C'est lui qui développe les replis mystérieux de la science incréée : on dirait qu'il continue au ciel son enseignement interrompu ici*bas; « il est parmi les saints, comme Aristote parmi les philosophes, le maître de ceux qui savent ^ «
Mais pénétrons au cœur de la Divine comédie^ sous les formes tour à tour sublimes et gracieuses de la
poésie, essa\ons de retrouver les pensées les plus austères du philosophe et du théologien, puisque, suivant le premier vers de l'épi la phe inscrite sur son
tombeau, aucun des secrets de la lliéologie n avait échappé au grand poète, theologus Dantes nulUus
1. Ozauam, Danicet h philosophie ralholniue au treizienu' ftitcla, nonv, édil., Paris, 18^5, in-8, p. 319. Sur le» rapports de Dantopt (le saint Thomas, voy^, «mssi une thèse de M. Bach, IM l'état de l'âme dvpuis le jour dé Ut mort jusqu'à celui du jugement dernier d'après DanU d «ttne Thùmaê^ R<Nieii, 1835, io-S.
I»BS THOmSTBS ET DES SGOnSTBS. 1^
(lo(jmafis i'xpçrs. Quelle est l'influence philosophique et religieuse qui éclate pour aioai dire dans toutes les parties ^e la compositioD , sinon celle de saint Thomas ? Je ne parle pas de la doctrine du poëme sur les rapports de la raison et de la foi , sur le plan de la création, sur la destinée future de l'homme, ni sur les autres questions fondamentales que le cbristiaiusme avait tranchées d'une manière BouYcraine, et dont les solutions, consacrées par Torthodoxie, étaient universellement admises; c'e»t principalement dans les matières controversées entre les dominicains et les franciscains qu'on aperçoit Faction profonde exercée sur Dante par le docteur Angélique.
S'agit-ily par exemple, de Tunité de la forme substantielle chcE rhorome, ce point si vivement débattu dans les universités chrétiennes? I>e poëte, qui revient plusieurs fois sur ce sujet, s'exprime toujours en fidèle thomiste.. Nous le laisserons parler afin de mieux faire voir comment le chantre de Béatrix entendait et exposait la philosophie. Il vient d expliquer la formation des membres par la vertu active que le san<^ puise dans le cœur. « Tu ne vois pas encore, coQtiaue-t-il, comment d'animal cette vertu devient homme. Cest là un point qui a déjà ^^aré un plus sage que toi ; car, dans sa doctrine, il sépare de Tàme la faculté intellective posbible, parce qu'il ne voit dans l'àme aucun organe propre à cette faculté. Ouvre ton esprit à la vérité qui vient, et sache qu'aussitôt u »
que dans le fœtus les ressorts du cerveau sont en
étal de fonctionner, le moteur siijurine se tourne vers lui, joyeux d'un tel prodige de la uature, et lui souffle un esprit nouveau plein de vertu qui absorbe en sa substance tout ce qu'il trouve là d'actif; et il »'en fait une seule àme qui vit* qui aeut et qui se replie sur elle-même »
A ce lan«;age didactique et abstrait, on reconnaît le dialecticieu exercé qui tiequenta l^s écoles de Paris, où , dans une journéCi dit-on, il soutint quatorze thèses contre tous venants , et étonna l'assistance par la souplesse et la précisiuu sujicrieure de la discussion. Dans ce tournoi scholastique , il n'est pas difficile de conjecturer quelle est la cause pour laquelle Dante a combaltu.
Nous ne trouvons pas seulement dans la Divine comédie les opinions du docteur Angélique, mais les preuves nic'iiic& tlimt il s'ebt servi |»our les soutenir. Comment le poète démoutre-il 1 unité de i àme et repousse-tr-il le sentiment contraire ? En rappelant que, sous l'imprestiiua du plaisir et de la douleur, l'âme, tout entière au sentinaui qu elle éprouve n'aperçoit plus ce qui se passe dans ses autres facultés; tant il est vrai que ces facultés ne constituent pas autant d êtres distincts, mais se conrondenl dans ie sein d'une substance identique et une ' I Nous avons trouvé une