‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 34 sur 125 · DES THOMISTES ET DES SG0TISTE · texte numérisé non relu

DES THOMISTES ET DES SG0TISTE

supposer qu'il a existé au commencement du xiv' siècle deux théologiens portant le nom dé Pierre et tous deux oatîfs dé Verberie , il faut bien admettre que celui dont nous possédons les ouvrages est le mênie dont le nom ligurc en lète de l'acte authentique con* serTé par Du Bonlay. Casimir Oudin soutient également, et il nous parait avoir démontré, quePierre de Verbene ne fut ni ai'chevêque d'Aix , ni cardinal , ainsi que les biographes le répètent à l'envi , sans produire aucun témoignage contemporain à lappui . de leur opinion, tjuoi (ju'il en soit, il nous reste sous le nom de Pierre de Verberie des Questions quodlibé* Uqws et de Tolumineux Commentaires sur le Maître des sentences ' , qui ont eu au moyen âge une grande célébrité et qui sont encore quelquefois cités par les théologiens d'une époque plus récente.

Quand on étudie ces deux ouvrages, ce qui pourrait faire douter que lauteur ait été franciscain, c'est qu'il se prononce en maint passage contre Duns Scot. Au fidèle attachement de François de Mayronis et d'Andréa pour le maitre illusti'e qui venait d'élever si haut la gloire des Frères mineurs, succède une disposition toute contraire qui se traduit par de graves et fréquentes dissidences. Mais i^ierre Oriol n'est pas pour cela plus porté en faveur de saint Thomas. Il bat en brèche le thomisme avec autant et plus d'ardeur peut-être que les doctrines de Scot. S'agit-il par

1. Pétri Aurêoli Verberii^Ordiniê Minorum^Commm^tariiinlibrQê Stntwtianm; Jiom«, 1596-16Û5| în-foL, 4 Yol.

exemple piohlème de l iiidi\ jdualiou / Il reprend toutes les opinious émises par les Bcbolas tiques; il les réfute les uoes après ies autres ; et quelle est sa con* clusion ? C'est que rindividualicni ihî résnlu pas de l'addition d'un élément qui s'ajoute à l'espèce pour la déterminer ; c'est que Tindividu est par lui* même ce qu'il est. La cfuestion n'en estdone pas une, et chercher comuiunt il se fait que la chose (fui existe en dehors de Ventendement soit singulière, c'est ne . rien chercher*. Cette solution , pourvu qu'elle soît bien comprise, nous parait au fond très-exacte; mais les arguments par lesquels Oriol la soutient portent plus loin que le problème de rindividualité, et en lee pressant un peu, il ne serait pas diiiiciie d en laire sortir le nominalisme pur. Aussi ne doit*on pas s'étonner que la doctrine de Platon sur les idées soit qualifiée par notre philosophe de Terbiage monstrueui, aUquid monsiruosum et vaniloquiumK

Et toutefois, chose remarquable 1 en dépit de cette tend.iini nominalipto si fortement accusée chez Oriol, il est de tous les sciiolastiques peut-être celui qui s'est montré le plus faTorable à l'argument de saint Anselme pour r»'\is(encc divine. Au lien de s'associer aux dillicnltés dont cette déuionstratioo airait été l'objet de la part de saint Thomas et de

1. Sentent . , lib. II, dist. 19, art. 3 : t Qua rore nliiiuid per quid res qa» extra intellectum ml, est Bingularis, nibil est qu»rere. »

2. Sentent., lib. I. «ii t 37. }>. R55 : a Ide* si.ul inU-llt'xit Plato, suQtaiiquid monâtruoâuin el vaniluquium. a

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Duns Seul, li s aitache à en dégager le côte sérieux et fondé, eo faisant voir que nous parvenons à la notion de Dieu, en vertu d'une induction cachée, ou, suivant *8es propres expressions, d'un syllogisme imperceptible, quodam imperceptibili syllo^smOy qui, de la vue des choses bornées et imparfaites, élève du premier coup l'esprit de tous les hommes à la concepliou de Têtre pariait, iaûni, souverainement digne de nos respects et de notre adoration ^ Nous sera-t-il permis de signaler Tînialogie frappanle »|ui existe entre ces expressions et les théories les plus récentes de la philosophie moderne sur la manière dont i*idée de Dieu s'introduit dans rintcllicence luimaine ?

Mais cei» sublimes aperçus ne sont qu un é( lair qui ne laisse aucune trace dans les autres parties du sys* tème. Ooand il parle des attributs divins, Orîol ne semble piuâ se rappeler que la divinité nous apparaît comme le type des perfections dont la créature nous offre les pâles reflets. Il reproche à saint Thomas d'avoir enseigné que JJieu, guidé par la justice et la sagesse, fait tout ici*bas pour le mieux, et il exagère, si toutefois elle pouvait être exagérée, la doctrine de iJuas Scot sur le décret arbitraire qui a présidé à la

1. Sail., f, disL 3, art. 6, p. 146 : « Qvod Deum osso venit in mentem hominum naturaliter et quodam imperceptibili syllo* gisiDO. — Naturaliter bomines quodam subito argumente perspi-

ciente? asperlum spcundnm nrrlinom rorum sislunl in quodam stirriinn f]no(l Dotiin appellant, et in Je oriiur communis aniiui cuncepUu umnis secUe quod est aliquid adoraodum et sacrificiis veacrandum. »

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créattnn et à la coDservation de Tunivers. Nous ne pouvuQS mieux faire que de le laisser iui-mème exposer son sentiment : « La puissance qui appartient à Dieu, dit-il, est affranchie de la loi de Tordre* et du devoir; elle n'est soumise à aucune règle ; elle n'est en aucune manière obligée ni à agir, ni, quand elle agit, à agir dans un sens plutôt que dans Tautre. » Et quelques lignes plus bas : « On demande si Dieu agit toujours selou la justice, 8*il fait toujours ce que la justice et la raison veulent qu*il fasse, en un mot ce qu'il est dans robligatioii de faire, ce qu'il doit faire. Sur toutes ces questions, il faut répondre que nulle dette, nulle obligation de justice n*existe pour Pieu, que sa puissance, lorsqu'elle s'exerce au dehors» n'est p^is subordonnée à la loi de la raison, ni à l'égard dé ses actions, ni à l'égard de leur mode. Donc il ne faut pas dire que Dieu agit selon la justice, ni qu'ilfaitce qu'il doit faire» et ce que la raison exige qu il fasse; il ne faut pas non plus soutenir en sens inverse que Dieu agit contre la raison, contre la justiôe, contre la loi ; car il est naturellement ao-dessus do la loi, de la justice, de la raison et de toute autre r^ie, quelle qu'elle soit, même celle de la convenance» et on ne

peut jainuis dire qu'il suit convenal»le pour lui d a^ir ni que cela ne soit pas convenable', n Ainsi s'exprime dans son dur langage, Pierre de

1. Lib. I, disl. kk, p. 1060 : < Non est in Deo nisi potentia abeO' * lula ab omni ordine et omiii debito, nulli sttbjecta legoltB, nullo modo ad agere aut ad niodum aliquem obligata, etc., el«. »

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\ erbcne ; mais &a doctrine admise, que reste-t-il des perfecUoDB divines autres quë la liberté? Que faut-il entendre par la sa^^esse, la justice et la bonté de IHeu? Toutes les notions que le genre huinain se forme de la Providence ne sont-elles pas confondues ?

Dans toutes les directions oû s'élançait Tactive

curiosité des esprits, la doctrine de saint Thomas, propagée avec ardeur par Tordre de Saint-Dominique» trouvait donc des contradicteurs. Mais en déf)it des rivalités, et malgré d'incontestables services rendus à Tenseignement tbéologique par les disciples de Duns Scot, Tautorité du docteur Angélique Vemportait. Jjoin d'être affaiblie par les coups de ses adversaires, elle ne cessa de grandir dans l'Église, dans rÉcole et même dans les rangs du peuple. Ën italiCi la vénération publique entourait les restes du docteur Angélique, conservés par les bénédictins du monastère de Fossa-Nova où il était mort, et on racontait les guérisons merveilleuses opérées sur son tombeau. Les dominicains nourrissaient l'espoir que le plus illustre de leurs maîtres serait prochainement placé par rÉglise au rang des saints. En 4318, ils jugèrent que le temps était venu, et une dépu talion de l'ordre, à laquelle s'était joints les représentants de tous les États du royaume de Naples, vint à Avignon trouver le pape Jean XXll, pour le supplier de déférer au voeu Il 10

Ida LUTTE

des Frères pr^heurs et de toute la chrétienté. Le

procès de ccUiouisaLiuii dura enviiuu cinq années. ËDÛD en 1323, toutes les informations étant réunies et la cause instruite, le souverain pontife prononçi. Le 17 juillet, il se rendil au couvent des Frères prêcheurs d* Avignon, où il fit Té loge de Thomas d'Aquin en présence du roi de Sicile, de plusieurs princes, seigneurs et prélats, et des ambassadeurs étranfrers. Le commissaire délégué par le général des dominicains eut la parole après le pape, le remercia au nom de l'ordre de Sainl-Domioique, et célébra à son tour la louange de Tincomparable disciple d'Albert le Grand. Dautres orateurs vinrent successiirement payer leur tribut d^admiration au docteur Angélique i de ce nombre furent l'arche vêque de (^a|)oue et celui d*Arles, l'évèque de Londres et un frère prêcheur do couvent de Toulouse, Raymond Béquin , alors maître du Sacré-Palais, depuis paUiarche de Jérusalem. Mais ce qui ajouta surtout à la pompe de la cérémonie, ce fut le panégyrique prononcé par le roi deSicilr. Robert, et dans lequel il montra que Thomas d'Aquin avait mérilé 1 honneur que TÉglise lui décernait : 1* parce qu'il avait édi&é le monde par la bonne odeur de ses vertus; 2" parce qu'il eonliMuenut à Téclairer dans toute la suite des siècles par 1 éclat de sa doctrine. Le lendemain 48 juillet» le pape célébra pontificalement la messe en l'honneur de saint Thomas, dans la calhedrale d Avignon, et tit de nouveau son éloge en présence du roi et de la reine de Naples

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ei d un immense concours de peuple. Ce fut alors que lean XXII prononça, dit-on, cette parole mémorable

si souvent rappelée par les disciples du docteur Angélique : a Autant il a écrit d articles, autant il a fait de miracles, Quùt artietifos icripsity tôt mimeuta fecit. ce Le rnêm? jour ia huile de canonisation l'ut adressée à tous les patriarches, archevêques et évêques de la chrétienté

Thomas d'Aquin , béatilic par le saiiit-siége aux applaudissements de l'Église, ne pouvait pas rester sous le poids de la sentence que quarante-quatre ans auparavant Etienne Tempier avait portée contre sa doctrine. Bien que la condamnation s'appliquât à des thèses d'une importance très-secondaire dans le vaste ensemble de l'oBUTre philosophique du saint docteur, elle avait eu trop d'éclat pour être maintenue. Désormais la cause des Dominicains était devenue celle de VÉgUse. Leurs intérêts particuliers se trouvaient d'accord avec la dignité du saint- siège pour réclamer Tinfirmation d'un jugement porté sans le concours de Tautorité pontificale contre un théologien de l'ordre, élevé au rang des saints. Les thomistes s'agitèrent dans ce but auprès de TUniversité de Pttris. Taperçois Une trace de leurs démarches dans la requête présentée par le chapitre de l'Eglise de Paris à l'évêque, Étienne de Borest, afin d'obtenir

1. Touron, La vie de saint Thomas d'Aquin^ p. 330 et suiv.; l'abbé Bareille, HihtufV'dc la vie ds $ainl 1 humas â\i<jHiti, p. 378.

Sur Raymond Béqiua. Voy. Êcbard, Script, Ord. Pr»dic,f 1. 1, p. 561.

ikH LOTTE

(ju'il rapporlat la sentence do son prédécesseur. L*atïairo fut iustruite avec soK'iinité : La faculté de théologie se réunit extraordioairemeot en préaeDce des déléiiués (le l'évêque, et elle reconnut que saint Thuinas n'avait Jamais écrit ni enseigné rien qui fût contraire à la foi et aux bonne» mœurs. Ëtieone de Borest rendit alors la sentence épiscopale que Du Boulay nous a conservée^ el à laquelle nous avons emprunté les détails qui précèdent. Voici le teite de cet important document :

« Etienne, par la permission de Dieu , évéque de Paris, à tous ceux qui ces présentes verronti salut en iésuB-Ghrist. L'expérience, cette maîtresse de la vie, nous apprend par des niai ques certaines que des choses qui avaient été ordonnées avec prudence doivent être changées par une prudence plus haute, lorsque les cireonstanoes ne sont plus les mêmes. Quelques-uns de nos prédécesseurs, d'heureuse mémoire^ dans la prévision des dangers que certains articles pouvaient offrir, s'ils étaient mal compris, ont lancé contre ces articles des censures accompagnées d excommunication, qui ont paru atteindre la doctrine du bienheureux Thomas d*Aquin, de l'ordre des Frères prêcheurs. Ayant lu attentivement les termes de la sentence^ affligés du préjudice qu*elle portait à la ranommée du bienheureux Tho« mas, à la gloire de la sainte K^lise romaine et à la vérité^ le vénérable doyen et le chapitre de notre Église de Paris, ont député vers nous mattre Ambaui

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