PKEMIERS DÉVELOPPEMENTS D£ LA DOCTRINE
De même il faut que la forme traverse pour ainsi dire le milieu de la iquantité pour atteindre la matière qui riiidiviiiuaiise; mais la matière et iiuii la quantité est la cause principale de Tindividuation* En effet, elle est le sujet» la base de l'être» tandis que la quantité est un pur accidciil qui se superpose à ce fond peruiauent de Texistence. Gilles de Rome va même plus loin, et par un de ces retours si familiers
à la sii})tilité scolastique, il déclare que la quantité, à pénétrer au toud des choses, serait bien plutôt propre . à diminuer qu'à engendrer Tindividualité. Qu'est-ce, en effet, que Tindividu, sinon ce qui répugne à la quantité, puisqu'il n'est pas susceptible d*être divisé? Que la quantité vint à disparaître, la matière conserverait une indivisible unité , elle recevrait, comme nousTavons dit, une forme unique qui ne pourrait pas se multiplier : dès lors il n'y aurait plus de genres, plus d'espèces coexistants ou successifs, il n*y aurait qu'un seul être offrant le type de l'individualité suprême et absolue. Gilles de Kome joue ici sur les mots* Il est trop évident que si rien n'était distinct, tout serait confondu ; mais il faut pousser loin l'abus du sophisme pour soutenir que cette confusion de toutes choses serait l'expression la plus haute de 1 existence individuelle
1. SentmU,^ p, ISl : c Nalitts dicetet qood per clypeum percu" teretur clypeatus , quia si non essel clypeus, fortius percoteretor cly peatus : acctdit ergo dypeafo percuti per clypeum. >
2. Ibid, : c Si non etaet quantîtas, et non r«cipere(ur forma in
A Técard de rindivîduation de l'âme humaine et des purs esprits, Gilles de Rome ne s'écarle pas des maximes du thomisme; mais il trouve dUngéoieuses réponses à opposer aux adversaires, à ceux-là surtout qui admettaient une matière spirituelle dans Tâme de Thomme et dans les pnrs esprits. Qu'est-ce que la matière? Cest la puissance pure. Or, la puissance pure, dégagée de tout accident et de toute forme, n^admet pas de degré ni de différence. Toute différence, en eiîet, suppose ractoaltté de la forme. Donc la matière ne peut pas être ici d'un genre plus infime, ni là d'un genre plus élevé ; elle est partout identique à elle-même : de sorte que si Tàme humaine ou les purs esprits comprenaient un élément matériel, cet élémeut serait de même nature que la matière des corps ^
materia qoantSt inagis iiaberet esse individiiniii qoam muic babet.
Nam si ci'se individu iim est esse non dividoum, id est non divisum et plurificatum, quia si materia sine qnantitale reciperet formam, nunqaam reciperet niai unam formam, nec illa plurilicari posset, ncc Bub eodem génère, nec sab eadem speciet nec successive, nec
simul. »
1. Sentent., dîst. 17. q. i, ail. 3. t. II, p. 38 : « Ex hh aut<Mn omnibus Molumus plus liaberi' nisi (jijod in animn, vel in quncumque re inle'.lectuali , vol non est ibi prupria materia qujj siL pura potentia, vel, si sit ibi laiiîi inaleria, ill.t absolnUi ah onini forma non habebit pcr quid différai a materia corporis sic accepta. Propter qaod essentielîter erit eadem materia hsBC et illa. a Gilles de Rome semble quelquefois admettre dans Tâme la présence d'nn éltoent matériel ; mais alors par la matière il entend la substance abstraite qoe ses propriétés déterminent, comme dans le passage snivant : c Anima pro auo génère babet materiam» quia habet' aliquid se ha* bena ad modom materitt. Nam aient materia canis sul^icitur sus
18 PREMIERS DÉVELOPPEMENTS l>K LA OOGTRIMË
Ainsi râiiie,' aux yeux de Gilles de Rome, est un être tout spirituel. Elle n'est distinguée des pures intelligeDces qu9 par la prédisposition à s'unir au corps ; circonstance qui n'altère pas plus son essence propre qu'elle ne compromet ses espérances d'immortalité. Gilles de Rome tient si fortement pour la spiritualité de Tâme , qu'il a écrit un long chapitre, aûu d'établir qu'elle a été enseignée par saint Augustin, et que malgré le sens apparent de certaines propositions éparses dans ses ouvrages, jamais le saint évèque n'a matérialisé le principe de la pensée*, comme quelques-uns le prétendaient; paradoxe intéressé qui fut renouvelé et fit un instant fortune au siècle dernier, dansles rangs des encyclopédistes.
Cependant, par une inconséquence qu il faut peut'ètre imputer moins à la raison du philosophe qu'à son siècle et au j)Ouvoii' de rexciuple, ce dt'fenseur rrsolu du spiritualisme proiesse que toutes nos idées tirent leur origine de la sensation , et que l'entendement n'en possède aucune qui n'ait passé par les sens, nihil est in inlellectu quin prius fmnl in sensu. Nous ne connaissons au moyen âge aucun écrivain» sans même excepter Oooam, qui ait soutenu plus ouvertement cette fameuse maxime , et qui l'ait exposée en
formff> et perfiritiir per ipsam, sic substantia animae perficitur sni* potenliià et perficiUir per ipsas; ul non sit ox hfx* in 00 pioprie maieria) sed «il aliquid se babena ad modum maigris. » lind,, p. kO.
1. Sentent., 17. q. i, art. 3, dub. 3 : » Au D. P. AuguaUniu» unimani habeiv maleriaui seil^e^il. »
Dft SAINT THOMAS D*AQIIIN. - i$
moins rie mots et avec plus de clarté que Gilles de liome daas le passage suivant : « Notre entendement à l'origine , ressemble à une table rase, sur laquelle aucun caractère n'est encore tracé. C'est pourquoi Aristot^ dit que rien n'est dans l'entendement qui n'ait été dans le sens. Le sens est done la cause première de la pensée; en sorte que rien ne peut arriver à i iotelligence qu'eu imssant par la sen* sation*. d
A mesure qu'on pénètre dans la doctrine de notre pliiiû&ophe , ou y trouve des pailies singulièrement remarquables» et qui justifient le renom qu'il a eu de son temps et qu'il a conservé bien après sa mort. Ainsi, quelque foi qu'il professe dans la toute-puissance de la grâce» il se garde de contester Taotivité des eréatoresy ou plutôt il la ju^e si étroitement liée à leur existence que, suivant lui, autant vaut leur onleYer l'être que la propriété de leurs opérations Nous avons déjà entendu les déclarations si formelles de saint Thomas sur ce point difûcile ; le langage de Gilles de Rome n'est pas moins positif dans le même sens :
« Quelques-uns ont accorde trop peu aux créatures, ou même leur ont refusé toute espèce d action. . . •
1 Sentent., (list. 28, q. i. art. 3, t, IT, p 360 : « In sui pririiordio Onf.^llotiuH nostor; est sicul tabula i.IîJI in qua itihil pst piclum ... tt i JtM) îîit pliilosophua quod nihil est in mit Ih-rtu quod prius non fuent in sensu. Ksi er^o sensu? pruna r, ii;,d intoUectus, ui nihil veniat ad inlellectum nisi transeat per aeusum. »
ÎO PRBMIBBS DÉVBLOPPBlBlfTS DE U DOCTAIME
Mais cette opinion ne peut se soutenir. Contester aux choses leur action propre» c'est nier lear nature et leur essence propre. Gomme le remarque le Commentateur, toute nature a sa vertu propre, toute vertu son opération propre; quand on supprime l'opération, on supprime la vertu^ et avec la vertu» la substance; qui tollil operationem proprtnw, tollit et virtulrtn, rt qui viritUemy substatUiam, Donc, s ii est déraisonnable d'admettre que les choses n*ont pas de vertu ni de substance propre , il ne Test pas moins de penser qu elles n*ont pas une opération propre. Aussi le Commentateur ajoute que cette opinion est tellement étrangère à la nature hunsaine que ceux qu! la professent ne peuvent avoir Tesprit sain*. »
La doctrine de Gilles de Rome sur Torlgine du mal offre aussi quelques traits dignes d*ètre signalés. A lexemple de saint Thomas , il considère le mal comme une simple privation. U le compare aux ténèbres; qui sontla privation de la lumière; au silence, qui est la [>rivation de la voix, Il nie qu'on puisse le faire rentrer dans la catégorie de Tètre, sinon de Tètre par accident *. Maintenant» quelle que puisse être la nature du mal, d'où vient-il ? quelle est sa laison ?