‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 54 sur 125 · DERNIÈRE PÉRIODE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE PÉRIODE

che du langaf^'e ordinaire. Son style se distingue par la facilité, rabondaace, el une certaine élévation qui souveot» il est Trai, dégénère en emphase. Enfin, malgré des habitudes un peu déclamatoires, il n'oublie pas qu'il a cultivé les mathématiques avec succès, et, autant que la matière le permet, il imite la méthode des géomètres, et énonce, à leur exemple, sous la forme d'hypothèses, de véritahles principes d'où il déduit les conséquences.

. Bradwardin part de ces deux vérités fondamentales qui sont développées dans son premier chapitre ; i** Dieu est l'être souverainement paifaii et souverainement bon; T il ne peut pas y avoir de progrès à Tinfini parmi les causes. Le développement de ces notions est un corollaire divisé en quarante parties qui sont employées à réfuter autant d'erreurs sur la religion, comme l'athéisme, Tido» latrie, laverroïsme, etc., et à prouver les vérités opposées à ces erreurs, c'est-à-dire les perfections de Dieu, la providence, la création du monde dans le temps, la possibilité des miracles^ la personnalité de ràme humaine, la vie future. Après ces longs prolégomènes qui, par le fonds, sinon pour la forme, ressemblent à toutes les apologies coimuesdu cliristianisme, Bradwardin aborde la question qui iait le principal objet de son ouvrage, et explique Taction di\iue sur le monde, en d'autres termes, le concours de Dieu aux opérations de la créature. Dieu, suivant le docte théologien, partici[)e à tous les effets produits

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par les causes secondes, et non-seulement il y participe, mais SM f)art est la plus directe et la plus immédiate. C'est Dieu qui, directementi meut les corps; c'est loi qui, directement, touche les âmes. Il agit quand nous agissons, et avant nous; son action est plus proche que la nôtre du fait que nous pensons avoir seuls produit'.

Mais c'est principalement dans Tœuvre du salut des hommes que Bradwardin aperçoit la souveraine influence de Dieu. Sans doute Thomme est libre; il possède le double pouvoir do caK ukr ses actes par la raison, et de s'y déterminer par la volonté % et le sentiment de ce pouvoir est empreint si fortement dans les cœurs que l'existence du libre arbitre esl avouée également par les tliéologiens et par les philosophes. Mais que pourrait la liberté abandonnée à ses seules forces? Elle ne peut acquérir de mérite que SI elle est soutenue par la grâce; encore une grâce générale accordée à notre âme, lors de sa naissance,

1. Lib. I, c. H, cor. 3, p. 165 : t Deus immédiate quamlibet rem conservât, nec immédiate tantiim, verum et immediatius quolibet alio ronsf'rvjintp. » (lap. m, cor. 1, '2 cl 3, q. 171 : c L'nde con.se- ([uiinr nuiiiiiesle (juod ;u.!],i res pote>t uliqutd facere bine Deo, et quo 1 nnlia res potesl aln|iii<l facere nisi Deus per se et immoUiale faciat illud idem, imo et inanediattus quolibet alio faciente. * Ibid., c. IV, p. 174 : » Sanis oculis repcto manifestum quod uihil potesl quidquam movere, sine Deo idem per se et proprie commOT^lei et sine Deo imroediale idem movente, imo et imncdiatios alio motore qaocumque, immédiate inquam et immediatius. »

S. Lib. 11, c I, p. 444 : « Liberam arbitriom potest definiri aeu deaeribi boe modo quod ipaum est polentîa rationalia rationahiliter judicandl et volootarie exeqoendi. *

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ne suffit-elle pas; il faut une grâce particulière, spéciale, un don actuel ' de la bonté divine. La grâce

nécessaire pour vouloir le bien est nécessaire aussi pour y persévérer; et, dans ce cas comme dans Tau*ire, elle est toute gratuite. Elle dépend si peu de nos mérites que, pour exprimer ce qu'elle a de prévenauL, il ne sufût pas de dire qu'elle frappe à la porte du ecBor de Thomme, qu'elle l'ouvre à demi,' et que la volonté aclièvr son œuvre* : la voU>nté n a pas m^me cette force : la grâce pénètre tout entière, par sa seule vertu, l'âme qu'elle a touchée. Dès lors^ il ne faut pas chercher ailleurs que dans le décret divin la raison suprême des dons qui sont accordés à ceux-ci, refusés à ceux-là. Dieu prodigue ses faveurs, ou les retire, ou les diiidnue tni iivé de sa volonté; il élève les uns et il abaisse les autres avant que les premiers se soient rendus dignes de«ses bienfaits, ni les derniers de sa colère ; indépendamment de leurs œuvres, il perd uu il sauve les hommes; il les prédestine à la félicité ou à une soullrance éternelle

Tel est le fond de la doctrine que Rradwardin opposa aux tendances pélagiennes qu'il se lamentait

1. Lib. I, c. XXXV, XXXVI, xxxvn, xxxviii : « Contra quo>i(]am Pelagianos dicentes quod Deus prapvenit hominefn in gratiae collatîone puisa iido, el homo ipram aooepiionem gratiie aperiendo et ooii- MRitiendo ex se temen polsanti, et sic ipsam quodammodo promereodo* »

9. ibid,t c. XLiv : t Quod nullas pnedeitioalur eut reprobatar propter opéra qu» Jheeret, si uHerius viveret, nec nllus salfatiir propter opéra vel damnatur. >

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DE LA PULOSOPfllS SCHOLASTiai^E. ±\H

de trouvor chez ses contemporains. Dans cette ^quisse rapide d'un système aujourd huà oublié, on a dû recoDDaitre plus d*uii Irait emprunté à eaint Tliomas, Tun de» maîtres que Tarchevêque de Cantorbéry cite le plus souvent après saint Augustm et Pierre Lombard. Mais le docteur Angélique fuyait les opinions extrêmes, et, surtout dans les matières délicates, il savait apporter ces sages tenipérameuts, qui sont le préservatif le plus sûr contre Terreur. Son disciple n'a pas la même modération ni la même justesse. 11 étend si avant le domaine de la grâce qu'il ne laisse aucune place au libre arbitre, et en même temps il pose d'une manière si absolne le dogme de la prédestination qu'il est bien près d'enseigner le mépris des oeuvres. Les Pères de la réforme^ Luther et Calvin, ne sont pas allés plus loin, et c*est aYcc raison que les écrivains ecclésiastiques ont signalé les rapports frappants de la doctrine protestante sur la liberté avec le système du théologien anglais ^

1. Voy. n*Argeiitré, CoU* judie, âê Noo, EmribuM^ t. I, p. 333. Poor se rendre compte de la (laDgerease portée ân système de Thomu Bndwardin, il suffit de jeter les yeux sar les erreurs de Jean de Mérirourt, de l'ordre de Clteaux, condamnées en 1347, par l'Universilé de Paris. EIIps renferment la négation la plus explicile du libre arbitre et de la responsabililf^ des artions humaines. En voici quelques-unes r a Qiiod Deus facit quod aliquis peccet et ait peccator, et hoc vult voluiitaie beuo plariii; — Quod nulluspeccat volpndo aliqualiler aliter quam Deus vtlit eum velle; — 0"od Deus aluinid reprobat quod ipse vult volunlale Leneplaciti, — Quod quomlihet peccantem Deus vult peccare voluniate bene placiii, et tacii oum peccare et vult quod ilie peccat, clc, etc. » D'Argentré, ibid.^ p* tkk; Du Boolay, Hist. Acad, Paris., t. IV, p. 298.

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Ajoutons que Bradwardin trouva de nombreux eon* iradicteurs» et que son autorité ne parvint pas à s'affermir dans TÉcole, bien que TÉgliae n'ait jamais condamné son livre.

Cependant d autits débats, iiHiins graves qnanl au fond des questions, agitaient les universités chrétiennes, surprises et confondues |>ar la renaissance du nominalisme.

L'entreprise philosophique de Guillaume Occam devait avoir pour résultat, de déplacer le terrain de la controverse, en détournant les esprits, eomme nous lavons fait remarquer du problème de Tindividuation, et en les reportant \m celui de la nature des universaux. Depuis la polémique opiniâtre qui avait passionné et fatigué le xii* siècle, et qui s'était terminée par la condamnation d'Abélard et la dispersion de ses disciples, on avait cessé de rechercher si les genres et les espèces étaient des choses ou des mots : La question paraissait jugée, et les logiciens les plus ardents à la dispute se contentaient de l'effleurer, moins comme une difficulté sérieuse en elle-même, que par une sorte d'hommage envers les souvenirs du passé. Le nominalisme d'Occam ranima cette querelle éteinte ; il rendit de l'opportunité à des problèmes vieillis, et Tancienuc scliolastique, attaquée à rimproviste et ramenée de deux siècles en arrière.

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se vit dans l'obligation de rallier toutes ses forces afin de triompher de Taudacieux sophiste qui, Gomme autrefois Roseelîn, avait prétendu réduire la science humaine à de pures dislinclioas verbales*

La position des écoles rivales s'en trouva -singu-

lièrement modiGée. Les disciples de saint Tiiomas et ceux de Duns Seot, habitués à se combattre, se trouvèrent réunis dans rintérét d'une commune défense. Qu'importaient des dissidences particulières sur des points de détail» lorsque le fond même de la science était en jeu? Confondus sous le nom de réalistes, dominicains et franciscains renouvelèrent, pour soutenir le choc du nominaiisme, i alliance ({ui avait existé à l'origine entre les deux ordres contre les maîtres séculiers de 1 l nivcrsité de Paris. (Cependant la conciliation ne fut pas si complète, ni le rapprochement si étroit que tous les dissentiments aient été effacés : sur le problème de Tindividuation et les questions qui s'^ rattachent , la lutte continua.

Les historiens sont unanimes à reconnaître que le nominaiisme obtint, dès qu'il reparut, un succès trèa-populaire et qui fut de longue durée. A partir du XIV* siècle, on compte une succession de maîtres qui rembrusôereut, et parmi les(|uelâ se trouvent les noms les plus considérables de l'École. Occam eut des disciples jusque dans les rangs de ses adversaires naturels. Ainsi, le dominicain Robert Uolcoth

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(|ui professa dans l'université d*Oxford, et peut-être à ctiUe de Cambridge, est cité au nomlure des cham* pions le» plas éminents de la noQTelle philosophie. Il a laissé un Commentaire sur le Maître des Sentences, et plusieurs autres écrits theoiogiques imprimés ou inédits don! la bibliothèque des Frères prôchenrs a donné le catalogue ^ La théorie de l'universel n'est pas le seul point où il se sépare des doctrines de son ordre. Au lieu de prociaroer» comme saint Thomas, raccord de la Térité philosophique et de la vérité religieuse, il enseignait que les maximes des philosophes peuvent être vraies selon Ui raison naturelle, et les maximes opposées des théologiens être vraies aussi selon la raison sui uaturelle Il n'était pas éloigné de soutenir que Dieu peut mentir \ et il reconnaissait à sa justice le droit d'admettre au partage des récompenses futures même les actions qui auraient été accomplies sans la gràee ^ En morale, il subordonnait le mérite et le démérite à Tintention; encore vouiail-ii que riuLealiuii iut pleinement éclai-

1. Serift. Ord. Prsdtcat., t. I, p. 631; FabriciiiSp Bibl med, êt inf, Lat.t 1. 1» p. 307 et t. lU, p. S73.

2. c Neque dicas cum Roberto Holcœt in i SenUm. phîloso* phorum rationes veras esse poase secundum ratlonem oaturaleai, aiiiculoa vero tbeologicos vprit^ftem sibi vindicare secundum ralio- 11010 supernaiuralem » J. Mazoniustn Univ. Platouis et Aristoteliê philosophiam, p. 201, pas^^ago cité par M. Uauréau, De la phOonhphie scholaslique, t. Il, p. kl^.

3. c Nullî dubium quin Dtuu po^sit a^^seroro falsum scienter et cum inlenlione fallendi crratiiram. " In II Sentent. ^ q, li, art. 8, m. 3, Ap. D'Arjïeniré, Cull"cl. judiciorum^ t. I, p. 3^12.

k. Script. Ord. Fnedic, l. l, p. 631.

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