‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 76 sur 125 · DEPUIS LA FIN DU XV SIÈCLE · texte numérisé non relu

DEPUIS LA FIN DU XV SIÈCLE

la lutte n'était pas égale. L'éruditioo, la solidité,

l'élégance de la forme, la sagesse pratique des décisionS) toutes ces qualités que la Compagnie de Jésus possédait à un si haat degré, ne suffisaient plus pour retenir uu iiour ramener les esprits troublés et impatients. Comme si une force invisible l'eût poussée, la philosophie s'élançait, au prix des plus cruels sacrifices, vers un but inconnu. Nous avons signalé Teotreprise téméraire et la triste destinée de Thomas Campanella et de Jordano Bruno, sortis tous deux de Tordre de Saint-Dominique; combien d'autres âmes en Italie, en France, en Angleterre et eu Allemagne, éprouvaient à la même époque la même satiété avec les mêmes ardi urs, et se repaissaient d'utopies que leur nouveauté rendait séduisantes! Mais ces utopies elles-mêmes, capricii uses créations du génie , ne survivaient pas à leurs auteurs : le sentiment de curiosité qui les ayait accueillies et un moment soutenues, s'efifaçait peu à peu, et leur fruit le plus certain était de fournir au scepticisme de nouveaux arguments contre Tintempérance et la fragilité de la raison de riioninie. Pour calmer les esprits, pour obtenir d'eux une adliésion sincère, durable et fécunde, il fallait une doctrine aussi large que celle de l'École, mais plus rigoureuse et moins hérissée de formules ; soucieuse des choses plus que des mots, et cependant jalouse d'éviter les mots obscurs et équivoques; en possession d'une méthode régulière, sans tenir la

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pliilosophie reul'ermée dans la seule questiuji de la méthode; appuyée enfio sur laconnaiwance de l'âme humaine, c'est-à-dire sur une base que chacun de

nous porte eu soi, et qu'il peut à tout instant vérifier*

Cette doctrine si laborieusement cherchée, René

Descartes, dans les premières années du xvti* siècle, renseifine à la France, et par la France à l'Ëurope* n débute par cet immortel Discours de la métkodef qui paraît ne contenir que le récit de ses pensées, et qui, sous la forme d'une confidence» nous apprend à ne pas marcher au hasard, à ne nous fier qu*à révidence, à tout diviser, compter, peser. Après avoir énoncé ces règles d'une admirable simplicité, mais qui, bien entendues, suffisent, dans Tordre scienliliquc, a tous les besoins de l'esprit hiiriKun, Descartes les applique, et, pour premier résultat, il donne à la philosophie un nouveau point de départ et une base inébranlable, minimum quid inconcussum, dans les profondeurs les plus intimes de la conscience. Il montre que, de toutes les vérités , la première en date pour Tesprit de Thomme est celle de sa propre existence, étroitement liée au fait de la pensée, et que, par conséquent, le premier devoir du philosophe» c'est d'étudier la pensée et ses lois , aiiu de connaître par ce moyen la portée véritable de renteodement, ses li^ mites et les règles qu*il doit suivre, en raison même de sa nature. Appuyé sur ce l'oud solide de

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l'exiftteace persouiielle. Descartes établit les grandes Yérités qui sont la foi commune du genre humain : la spiriliialilé de 1 àiiic, l'existence de Dieu, l'action de Dieu sur le monde et sur riiumaoïlo ; il les établit non point par des arguments empruntés à la logique abstraite de TÉcole, mais par la vertu propre de la raison naturelie» et en suivant la voie qu'elle suit elle-même, alors qu'elle conduit à ces dogmes su* blimes l'enfant, le pâtre ou le philosophe. Enfin, comme dernier service rendu à l'esprit humain, Descartes sut revêtir ces graves enseignements d*une forme incomparable; il les exprima dans un style pur, simple, abondant, qui ne diffère du parler vulgaire que par sa correction soutenue, et dont la clarté sopérieure se faisait comprendre de tous les esprits. Les vérités pbilusophiqucs par là se trouvaient mises à la portée de tous; comme autrefois avec Socrate% elles descendaient, pour ainsi dire, des deux sur la terre, elles s'asseyaient au foyer domestique, elles instruisaient tous les âges et toutes les condi* tions.

Le cartésianisme eut dès son apparition un succès prodigieux. Ën peu d'années il compta dans ses rangs et des disciples dévoués qui mettaient modestement leur gloire à le propager, et des hommes

1. CiGéroD» TumU. V, 4 : c SocratM {irimus philosophiam devo* ca^it e cœlo, et in urbibus collocavitet in domos etiam inttiMiiixit, et coegit de vita, et moriba», rebusque bonis et malis qosrere. » Cf.

ses LBTHOmSKB

de génie qui pouvaient so croire appelés à le dépasser. La société du xvii* sièclo avait reconnu en Descartes l'exact interprète de ses aspirations les plus intimes, et pour suivre ce nouveau et eicellent maître qui l'avait si bien comprise, elle abandonna la plupart de ses anciens guides. La dernière heure de la philubopliie scholastiqiic avait sonné; les rares défenseurs qu'elle conservait ûrent entendre d'inutiles protestations, et ils tombèrent dans un discrédit si complet, que Thiâtoire n'a pas uiùme retenu leurs noms.

Dans ce triomphe de la pensée moderne sur la méthode et la tradition philosophique du moyen âge, si cependant nous voulions suivre la doctrine de saint Thomas, il nous serait facile d*en retrouver la trace partout présente et respectée.

Quel rôle, par exemple, le thomisme ii'a-trii pas joué dans la querelle du jansénisme ? Chaque parti prétend attirer a soi i'Aiiii,e de l'École, et la Somme de Théologie est Tarsenal où jansénistes et moiinistes viennent tour à tour puiser des armes pour ou contre le système de la grâce efficace. Pascal reproche amèrement aux nouveaux Dominicains de se montrer in** fidèles à la tradition constante de leur école ens'uniisant aux Jésuites et ceux-ci, de leur coté, protestent

1* Yoy. la fia de la seconde Provincialt : t Allez, mon Pèie, votre

onlre a reçu un honneur qu'il ménage mal. U abandonne ceUe grâce qui lui avait été conûcc, el qui o'a jamaii été stNindonnée depuie la créalîoa du monde, etc., etc. »

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laPCIS LA m 00 Vf siècle. 163

au nom de saint Thomas conirc les maximes cUôrei à PorURoyal.

Mais écartons lés coDtrotersesthéoiogiqnes, encore qtie par plus d*un côté, elles intéressent la science de Tesprit homaini et ne considérons que la philosophie.

Descartes Ini-même 9 malgré son mépris des anciens et sa conûance un peu hautaine daus ses propres forces. Descartes s'est-il soustrait entièrement au prestige que le génie joint à la sainteté exerce sur les esprits les plus indociles? Son hiograpbe^ Baillet, nous apprend que saint Thomas était son auteur favori, et presque Tunique théolo* gieri qu'il eût jamais voulu étudier*. Le cartésianisme, en plus d un endroit, porte la trace irrécusable de cette influence* Je n'en citerai qu'un seul

exempîr : la tloolrinc cartési^ imn sur la conservation du monde assimilée à une création continuée. Lorsque nous lisons dans le Discours sur la méthode que ff cVst une opinion commun émont reçue entre les théologiens que l'action par laquelle Dieu conserve le monde est toute la iQème que celle par laquelle il le crée; » et dans les Méditalions que « c'est une chose bien claire et bien évidente à tous ceux qui considèrent arec attention la nature du temps qu*une substance, pour être conservée dans tous les moments qu'elle dure, a besoin du même pouvoir et de la même action qui serait nécessaire pour la produire

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