PREMIERS DÉVELOPPEMENTS DE LA DOCTRINE
après avoir donné en faveur de la science toutes les raisons capables de convaincre un esprit bien fait». *
Non-seuleaient le docteur Solennel repousse les tristes conclusions du scepticisme; mais discu* tant les conditions de la connaissance dont il vient d'établir la possibilité, il soutient que Thomme peut racquérir,en vertu des pouvoirs de son àme, sans le secours particulier de la lumière divine. « Il ne serait pas convenable, dit-il', que Wwu en crraiil Tàmo liiimaioe ne lui eût pas donné les moyens d'atteindre ses fins, lorsqu'il s*est montré si prévoyant à Tégard des créatures inférieures, (^rst principalement de Dieu qu on peut dire qu'il n'agit pas en vain et qu'il ne refuse à aucun être ce qui est nécessaire à sa nature. Or, quelle est l'opération propre et naturelle de
1. Svmma 7AcoL, 1. 1, aru 1, q. i. Cf. Huet, LL, p. 117 et suiv.
S. ibid,, q. H, : c MuUiim est inconveniens ut Deas animam bumaDam feeerit in ter ras nahirales, et sibi do» prasparaverit instriimenta naturalia quibi» poterit in operaUonem aliquani naluralem aibi debitam, com illa pr«paraverit aliis rébus inferioribus. Mullo enim minus Deua quam nature aliquid opeiatnr frustra, aut déficit alinii rci in sibi neccy^sariis. Operalio aulcm anîmoB humanac pro- « pria naluralis non est alia quam sciro ani roijnosccre. Absolule crgo concederc oporlet quod Ivnno per suam unimam, absnaeomni speciali divina illiistrationo, poiest alKjna scire aut cognosrere, et hoc ex puris nntur.ilihu-; ; contriinuin oniin dicere niiiltum doro'^at dignilali aiiiaun et liunian;o nalnr.p. Diro aulem ex puris naluf alibus, non excludûudo gcnoralom innucnliani i)rimi inlelligcnlis quod est primuin agens io omni aclione intcUeciuali et cognitiva, sicat primum movena movat in omni mola cojuslîbet ni nataralia* a
iaiçe humaine, sinûu de connaître Ml faut donc admettre d'une manière absolue que Thomme avec SCS l'acuUés propres, sans une iUunrîination spéciale de Dieu , par des moyens purement naturels, peut acquérir des notions certaines. La doctrine contraire déroge à la dignité de la nature de Thonime. « Quand je parle de* moyens purement naturels, continue Henri, je n*entends pas exclure Taction générale de ri ntelligence divine, qui est la cause première des opérations de rentendement humain, comme la puissance divine est la cause première de tous les mouve» ments qui ont Heu dans Tunivers. »
Mais ceâ connaissances que i homme acquiert par les seules forces de sa nature, quelle en est la portée? Ici commence à se révéler chez Henri de Gand une tendance dont le vestige n'existe point chez saint Thomas, et qui rattache le docteur Solennel à Platon par saint Augustin. La vérité, selon Heori de Gand, est le rapport dos choses à leur modèle. Une chose est appelée vraie en tant qu elle est conforme à son modèle et qu'elle en exprime toute la réalité\ La pensée divine est le modèle imnmable et éternel de toutes les créatures ; notre intelligence ne peut donc eonoaitre les choses dans leur vérité, que si elle se reporte vers ce type suprême, c'est-à-dire si Dieu
l.Som«na,«(id., 11*14: c in iantom enim vera 9A quœcninque reSf in quantum in 86 €Oiitinet quod exempter ejus r^nesentat.... Verum dicit intentionem rci in respecta ad stiain ezemplar.... » N* 15 : c Veritas rei non potest cognosci niai ex oognitioDe OOnfor-> mitatia rei cogoite ad auum exemplar. »
Il 3
3^ rRi:.MiERS DÉVLLUPi'EiklLiN iS DE LA DOCTRINE
B*offîrd lui-même à nous, et si ses rayons nous
éclairent. Avec le secours des sens et des notions générales que l'entendemeut abstrait de la perception sensible» ^ous dlscerilons les objets qui noos enyironnent ; mais tette connaissance qui est commune à tous les animaux n'atteint pas l'essence des êtres. Et non-seulement elle est incomplète, mais elle est variable, mobile, souvent infidèle. Aristote se trompe quand il donne à la science un fondement aussi fragile, si toutefois les expressions d* Aristote doivent être prises & la lettre, et s'il ne |>artage pas, sans l'avouer, le sentiment plus exact de sou maître Platon \ Réduit à rexpérience et à lui-même, l'esprit de l%ommetie posséderait pas le véritable savoir; pour l'acquérir, il faut qu'il se détache des sens et de toutes les notions qui ont une origine sensible; il Ikut qu'il s*élève à la vérité incréée et immuable, et que cette vérité suprême marque pour ainsi dire nos conceptions imparfaites de son empreinte, et les transforme à son effigie. Mais nous ne disposons pas dés rayons de la lumière divine. Cette lumière ne ressemble pas à la clarté du soleil qui s'olîre à tous les regards, et qui rend les couleurs nécesisairement visiljleis. Dieu la donne et la retire à qui lui plaît. Il découvre et dérobe tour à tour les règles éternelles de son imtaioable sagesàe. La condition suprême de
la vraie bcieace tbL dune au-Jeààua de la portée de
1* Sammût t6ûi., n* 24 : c Si Uunea bIc intetleiit Arislolelef, et in idflm cum Plslone non eonaenliU »
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D£ SAINT THOMAS D'AQUIM. 35
riiomme, et par conséquent Ià seietice elle-mêtne.
L'entendement n'a aucun moyen naturel de s'élever si haut, et, pour voir la vérité pure, il a besoin d*uné illumination de Dieu
Ainsi, par delà les aeub, le raisonnement et 1 abstraction, fienri de Gand aperçoit et signale un moyen supérieur de connaître, qui, sans dépouiller nos autres Facultés, agrandit et élève la portée naturelle de Tintelligence. Non-seulement il rattache ce monde yîsible et chstngeant à ses lois invisibles dont la pensée créatrice est le centre immuable ; mais pour la connaissance de ces lois , raison dernière , type absolu de toute existence, il invente une opération spéciale qui n'a rien de coiiiiiuin uvec les sens, et dont la source est en Dieu. Je ue sais quel souille de mysticisme contenu circule à travers cette théorie et écliauiïe les froides analyses de TEcole. Sans doute,
X^Soamaj ihià. . < Peifecta igitur, nt dictum eat, informalio vcrilatis non babetur niai ex similitudiDe Teritatismeolt imprasn de re c0gnoscibill ab ipsa prima et exemplari imitate. Omnis eniin alia impresea quocumque exemplari abatracto a re ipsa, imperfecta, obacura et nebulosa eat, ut per ipsam certom judieium de veritate rd baberl nOn posait.. . > ^ûl., n* 26 : c Nanc aiitem ita est, quod boaao ex poris nataralibaa attingere non potest ad régulas laeîa aBlerns, m in eis videatrerum sinceram veritalem.... Illas Deua offert quibus vuU el quibus vult sublrahil. Non enim quadam necosaitate naturali se offeruni ut in illis homo veritatem videat, sicut lux corporalis ut in ea videat colores, sicut nec ipsa nuda divina essrnfia.... » iôid., n" 27 : n Absotute ergo dicendum quod homo sirirerara veritatem de nulla r© habere polest, ex puris naluralibus ejuâ noUtiam acqiiirendo, aed aolum illuatratioQe Inmiais di- Tini.... >
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il n'appartenait qu'à un esprit de premier ordre d*iiDiter Platon, et d*alHer comme lui la réflexion et l'enthousiasme. Toutelois, on ne saurait méconnaître ce qu'il y a d'indécis dans la méthode 4e Henri de Gand. 11 ne définit pas Tinspiration ; il ne montre pas en quoi elle se distingue et de la raison et de la foi : en déclarant que la raison est incapable d'atteindre Tidéal divin, il Taccuse d'impuissance en des matières qui ne sont pas du domaine exclusif de la théologie ; il contredit ia démonstration qu'il jonne ailleurs de sa portée naturelle, et, après avoir combattu le scepticisme, il le favorise. Je préfère, je Tavoue, saint Thomas qui, après avoir distingué le domaine de la raison et celui de la foi, laisse la raison marcher d'elle-même aussi loin qu'elle peut aller, et n'appelle Dieu à son secours qu a Tinstant où la lumière lui manque, et où elle est forcée de s'arrêter devant ses propres ténèbres et son ignorance.
Cette théorie de la connaissance devait conduire Henri de Gand à diminuer le rôle et l'importance de la philosophie, à exalter et agrandir la théologie. Il ne nie pas la distinction des deux sciences, si solidement établie par saint Thomas ; mais il subordonne entièrement la première à la seconde. Il ne se borne pas à dire que la vérité étant une et la religion étant fondée sur une parole de vérité, les inventions des philosophes ne sauraient être en opposition avec le dogme religieux, et qu'ainsi toutes les opinions humaines contraires à la foi doivent être rejetées ; il
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pousse plus avant dans cette voie; il nie absolument le rôle propre, la valeur origiiiale de la philosophie. Quel est le but, quelle est Tutilité des spéculations des philosophes? C'est de contribuer à la défense de la doctrine théologique. Hors les services qu'elles rendent au théologien, elles ne sont qu*un stérile passe-temps, un luxe de la pensée, qui flatte la concupiscence de Tesprity et qui, au fond, est plus dangereux encore que séduisant*. Henri de Gand va jusqu n prohiber l'étude de la philosophie toutes les fois qu'elle n'a pas pour but la religion. Quiconque la cultive ainsi pour elle-même, par le seul désir de connaître la nature, est un pervers à qui s'applique la réprobation de TApôtre contre ceux qui détieuneut injustement la vérité de Dieu. Nous n'avions pas trouvé de telles malédictions contre la science humaine dans les écrits de saint Thomas. Et couunent, , en effety le disciple d'Albert le Grand aurait>il pu se
1. Voy. les treize questions dont se compose l'article 7 de la pro- • mière partie de la Somme de Tliéoloyie^ De Theologia in ojmparaitune ad o/tof teMiaê* Je cilerai seoloœent les ligne» suivantes emprun- * téet à la X* queatioQ : c DeacientttB igitur philosophicis pure speculatlvls absolate dicendum quod non licet eas addiacere nisi in iiBam hojiu sdentte (theologiœ), niai forte qui» aliqnam iUarum scientiaram diacat, ot meltas disponalur ad discendum quasdam alia, veluti logicam, ei natoralem philoaopbiam, ut anagia proâdat in medidna. Qui enim philoaophicaa adentiaa discunt, Gnem atatoendo in ipsis, propter sdre naturaa rerum, non in ordine ad usiim isiius scicntis, • rel per se , vel per alios quos fort»' docet pliilosophia , ut promoveunturad Theologiam, isti siini qui ambulant in vanitate sensussui, qui, secundum Âposlolum, veritatem Doi in injuatilia detinent. ■
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montrer si sévôre pour C68 nobles études qui avaient rempli la vie de son maître, et dont il avait lui-même gpûté la douceur sanctifiante?
Sur les questions particulières agitées ai); lui' sièçlsi Henri se prononce presque toujours pour Topinion du doc leur Angélique ; cependant il s ei^ écarte en quelques points non sans importance, soit qu'il propose des opinions nouvelles, soit qu'il apporte des arguments nouveaux à Tappui d'opiiiiuiis anciennes.
Comw saint Xhomas, il admet que la raison natu* relie ne connatt Dieu que par ses œuvres , qu'il ne se manifeste pas à nous dirertement, et que nous ne pouvons pas non plus nous démontrer sofi exis^nce par ridée de lui-même qu*il a gravée dans notre esprit, [/homme a le désir inné de connaître Dieu ; donc il possède le moyen de le connaître. Cette counaissance du meilleur et du plus parfait des êtres est aussi la plus élevée et la plus parfaite des opérations de 1 entendement, et notre ûn la plus haute ^ Mais bien qu'il nous soit donné d'^ iitteipdre, elle n'est pas immédiate ni en quelque sorte nécessaire. Je puis savoir que l'essence divine est la plus qoble des essences et Tobjet le plus grand que la pensée puisse comprendre, sans a))ercevoîr que cette notion de la divinité implique soii existence* U âuiiit pour causer
1. Somma, l, art. 2i, q. i : « Homo orùiuatur ad speculuuduui Deum tanquam ud ejus oper^Uonem optiniam et perfectis;»imaq;i circa optioium et perreetiBsîmum speculabUe.... pabal igitur bomp haber^ in se organum per quod potesl in speculalionem eiso^itup at quiddiuttis Dei per ioteUjMtaalem operationem prooedere. »
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mon erreur que J'attribue à Dieu une essence ana*
logue à celle de la créature, chez qui l'être n'est pour ainsi dire qu'un accidenti en d'autre^ termesi, qui n'est pas son 6tre propre à elle-même. Voilà pourquoi on trouve des intelligences corrompues qui méconnaissent et qui nient la majesté divine La vraie méthode pour découvrir Dieu ici-bas, c'est de le contempler dans ses ouvrages. Il nous [ippaïaît alors comme la cause efficiente, la cause formelle et la çause finale de tout ce qui eustOy comme le principe suprême de toute bonté et de toute beauté
Henri de Gand admet aussi, comme saint XbomaS| que Dieu agit tof^ours selon les lois de la conYOnance. Ce qui nous paraît s'écarter de ces lois y rentre par d autres côtés et contribue à Tordre de runÎTers* Dieu^ eu effet» peut bien faire, en vue de Tordre, des choses qui en soi et considérées isolément# sewent défectueuses; mais il ne fait pas, et il ne peut pas faire ce que, sous aucun rapport» les lois de la eonTenance ne permettent pas qu'il fasse*.
|. Sonna, I, srt. 30, q. m • f lutelUgeos in s^iierali boe nomin^ Dsot nsûificari ioliiiiiBHMio quraidam eMeotian^ oqmîym nobiliatimam, non ooiatellig^ndo in nobilitate ejus iaolD4i itiUpoem ipaiw MIS* bans pQM intellectu phantaetico et ignontota inteUieei^ Deum nse sase, quia talis ioteliectiit |otelligit divioam e^eqtiaoi ad no* dqn essenti» alicujus firsaiw»» ut Tidoiicat fio| nwe advsniat, ooq quae sit ipsum es?;e. >