‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 94 sur 125 · RAPPORTS · texte numérisé non relu

RAPPORTS

peuvent être aperçues entre la raison et lafoî. Il excelle à donner aux dogmos religieux leur signification la plus littérale et la plus excessive, et à faire voir ensuite comment expliqués de la sorte, ils troublent et désorientent tous les calculs de la sagesse iiumaine. Au fond il ne gardait guère plus de ménagements pour la raison , et après Tavoir fait combattre avec la foi, il aimait à la mettre aux prises avec ellemême, et à triompher du spectacle de ses contradictions.

pyrrlionisme est le fruit nécessaire de la doctrine de Bayle; mais il sortirait non moins naturellement de tous les autres systèmes qui admettraient un antagonisme en quelque sorte fatal entre la religion et la philosophie.

Si la raison et la foi ont également la vérité pour objet, comment comprendre qu'elles ne s*accordent pas y à moins que la vérité ne soit opposée à ellemême» que tout ne soit vrai et faux tout ensemble : ce qui est la négation de toute certitude et la formule du scepticisme absolu !

Vainement on opposerait ici la faiblesse de la raison comparée à Tétendue de la puissance de Dieu» et à la hauteur des vérités que la foi nous révèle, comme si les lois de la raison pouvaient être vraies dans le monde sensible, selon la thèse de Kant, et ne Tètre pas dans Iv uioiule de l'absolu.

Quel est le principe de la raison? C'est Dieu. Quel est le principe de la foi? Encore Dieu. Supposer la

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DE LA FOI KT DE LA HAISON. li^i

raison en lutte avec la foi^ c est donc supposer que Dieu travailla à détruire lui-même ses ouvrages;

c'est admettre, selon la forte expression de saint Tbomas, imitée par Leiboitz^ le combat de Dieu contre Dieu^

Résumoiib ce qui a été dit dans ce chapitre'.

11 y a des vérités qui sont naturellement connues par la raison; il en est d'autres qui dépassent la raison et que nous ne pouvons découvrir qu a la lumière surnaturelle de la foi.

Le théologien ne saurait méconnaître Texistenee des premières qui sont Tobjet propre de la philoso-

1. AsBtf df ^Uùdieie, Disc, de la confomiitè de la foi avec la raison, S ^ ' * Gomme la raison est un don de Dieu, aussi bien que la foi, leur combat ferait combattre Dieu contre Dieu. >

2. Ces lignes étaient écrites lorsque la Congrégation de l'Index, sollicitée de mettre un terme à de Tâcheux débals, a rendu la décision suivante, qui consacre une fois de plus la doctrine de saint Thomas sur les rapports de la foi et de la raison. « I. Etsi fides sit swpra rationem, nulla tamen vera dissensio, nullum dissidium inler ipsas inveniri unqiiam potest, cuin nmb:r nh nno eodemque iinmulabili verifatis fon(e. Deo o|itiiiio in uiino, orKiuttir, atque ita sibi rautuani ojHim leranl. II. Katiocinaiio Dci exislenuam, animae spiritual i la tejn , hominis liberlalera cuiu certitudine probarc potest. Fides posteri^ir est revelatione, proindeque ad probanduni Uei existentiam conlra alheum, ad probandam animae rationalis spiritualitatem ac Itbertalem contra natoralismi ac fatalisml sec» tatorem allegari convenienter neqoit. III. Rattonis usus fideos pracedit, et ad eam bomioem ope revelationis et gratis conducit. 1V« llethodns qua nsi sunt D. Thomas, D. Bonaventnra et alU post ipsoB scholastici, non ad rationalismum dodt, neque causa fuit eur apod schoUis hodiernas philosophia in natunUsmom et pantheismnm impingeret. Proinde non licet in crimen doctoribus et magistris iltis vertere quod metbodum banc, prssertim approbanta vel saltem tacente eocleâa, nsurpaveront. »

301 lUPPORTS DE LA FOI tl DE LA HAiSOiN.

phie, ni le philosophe TeidBteiice des secondes qui sont Tobjet propre de la théologie.

Tes vérités de l'ordre uaturei et les vérités de. 1 ordre surnaturel ne peuvent pas être opposées ^ entre elles; car elles émanent de la même source invisible de toute vérité et de toute lumière.

11 y a donc un rapport nécessaire entre la théologie ët la philosophie qui, loin de se combattre et de se déprimer^ doivent s'unir daos une alliance féconde pour l'esprit humain^

Telle est la doctrine qui fessort de la lecture des ouvrages de sauil lliouius: doctrine consacrée par la tradition de i'ÉgUseï coniirmée par Texpérience des siècles^ et que nous osons recommander à la philosophie de notre âge comme la règle suprême de ses travaua*

GUAP1TR&

DB LA MÉTHODE

1. Avantagtifl de la méitidde sdiolasiiqoe. SeTficeB (fil'elle a rendM au moyen âge. SerTioM qu'elle peut rendre eocove. — II. Ses in*

ronvcnients. Trop prando part qu'ol"»' fait au raisonnement. Iniliienrf qu'elle n exercée sur le langage philosophique. Supériorité Ue la iikûUiuUe psychologique.

Un fait souvent remarqué par les historiens, et

qui nita itait ratteiitiou dont il a ttu 1 ubjel, c'est la liante importance que la piàlosopliio modeiua a liuuriée à la question de la méthode^ Lorsque Bacon et Descartes eurent si^rnalé la mauvaise direction des éludes scientiliques comme la principale cause des mécomptes éprouvés par les savants; lorsqu'ils eurent placé la puissance de Tart au-dessus même de la puissance du génie, tous leurs disciples, sur les pas de ces illustres che£B| mirent leurs soins à distfnguer les voies les plus sûres qui pouvaient conduire rintelligence à la connaissance du vrai. La plupart composèrent des ouvrages dont le plan seul témoignait combien ils étaient préoccupés de cette question fondamentale. C'est ainsi que Malebrauche

DE LA METHODE

fut amené à écrire la Recherche de la vérité, Locke, Spinoza, Leibnitz des règles pour la direction de l'eèprit, Kant, la Critique de la raison pure, où il détermine, à sa manière, lobjet de la métaphysique^ et circonscrit son domaine.

Cependant, quoique l'importance de la méthode, n'ait jamais été clairement comprise avant Bacon et Descartes, et qu'un de leurs principaux titres de gloire soit précisément de Tavuir mieux définie, il ne ^drait pas conclure de là que teul jusqu'à eux n'était que confusion et détordre dans les ouvrages et dans les recherches des philosuphes. Qu'est-ce qu'une science, en dernière analyse, sinon une suite régulière de notions et de faits? Toute science, par conséquent, suppose une méthode, et l'ahandon de toute méthode n'irait pas à moins qu'à Tabolition même de la science. Il se peut que le savant ne se rende pas compte des procédés qu'il emploie, et cette situation, avant le ivii' siècle, était certainement très-générale; mais pour ne s'être pas expliqué par avance à lui-même le but qu'il poursuit et les moyens de l'atteindre, il n'en marche pas moins vers ce but très- régulièrement, à peu près comme les orateurs pratiquent les règles de l'éloquence, et les poètes celles de la poésie, sans les connaître et sans y réfléchir.

Ceci posé, à Tégard des philosophes qui ont précédé Bacon et Descartes, la question se réduit à savoir quels sont les avantages ou les inconvénients

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DE LA MfiTHODK. ' 30u

de leur méthode^ qu'ils Taieut ou non suivie avec calcul el réflexion.

La méthode peut ètro considérée sous deux points de vue, ou, ce qui revient au même^ le mot de méthode peut être pris dans deux acceptions ; il signifie : V Tordre dans le([uel nous rangeons nos pensées, nous disposons les questions à résoudre; 2** 1 ensemble des procédés que nous employons pour les résoudre. Ces deux sens du mot sont, j)ar la force môme des choses, étroitement liés, et la pensée va si aisément de l'un à Tautrcy que c*est à peine si les philosophes prennent le soin de les distinguer.

Nous avons dit quelle était sous ce double point de vue la méthode de saint Thomas*

Il part des questions les plus hautes, de celles qui concernent Dieu, sou existence, ses attributs, ses rapports avec le monde. U descend de Dieu à Thomme, et dans Vhomme il considère la nature de Fâme et son union avec le corps, avant de parler de ses opérationsi de ses penchants, de ses facultés. De même, en morale, il commence par traiter du souverain bien, de la On dernière, et il n'arrive à parler des devoirs particuliers qu'après avoir épuisé la question générale de la destinée et du devoir. Saint Thomas, en un mot, délmte conslarament par les questions métaphysiques, et n aborde qu'en dermer lieu les points de fait et de détaiL

Quant au procédé de saint Thomas, il découle de Tordre dans lequel il a rangé les parties de la science. Il so

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Comine il se place d^abord sur les sommets les plus

élevés pour descendre ensuite de ces hauteurs aux particularités et à l'applicatioD) il oe pouvait pas suivre et il n*a pas suivi d'autre procédé que cetui qui ya du général au particulier, à «avoir, la déduclion. Il l'a suivie sous la forme que la déductiau avait alors» c'est-àr-dire le syllogisme, en posant des prémisses et en tirant des conclusions, sur la base desquelles il élève d'autres syllogismes, depuis la première question qui ouvre la Somme de Théologie jusqu'à la fin de l'ouvrage.

Quelle est la valeur de cette métliodc? Mérite-telle les reproches qu'elle a encourus ? Est-il à regretter au contraire qu'elle ait disparu de nos écoles? Faut-il cherchera Vy raniener?

Que la méthode de saint Thomas, pour qui lexamine sérieusement, ofiGre des côtés excellents, c'est

là un point que nous tenons d abord à bien mettre ^n lumière..

La méthode scholastiqué ne peut être appréciée

avec équité, si oh ne la considère 1* dans ses ra^>ports avec le moyen âge; 2° au point de vue des besdins actuels de Tesprit humain et de la société.

Envisagée sous le premier aspect, elle nous semble avoir été merveilleusement approj»riée à la situation des esprits au temps où elle régna. Elle était

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iudiquée, j'en conviens, et eu quelque sorte imposée aux pramim philoflophes sehoiasiiqoes par la lectoM des ouvrages d'Anatole et de aes Mnmentatoim arabes, qui furent si longtemps les principaux uiaîtm de la penaée moderne. Maie sans oonteetw Tia* flneoee qui a pu être exeroée par le péripatétieiiie sur le choix de la méthode , on ne saurait, suivant nous , méconnaître que ce choix tenait à une cauae plus profonde, plus intime, je yma. dire la situation intellectuelle de la chrétienté.

Nous DOUB sommes accoutumés à regarder le moyen âge comme une époque de soumission docile , où les intelii^^ences se lais.^aicut facilement gagner aux enseignements de l Eglise, où les cœurs elaicnt unis dans la foi et la charité. Cette union, à l'origitte surtout, existait, il faut le dire, plutôt dans les formes extérieures du culte que dans le fond des' âmes! Sous Tapparente uniformité des sentiments et des croyances , rhistorien aperçoit un fonds incohérent de superstitions et de préjugés, débris de toutes les erreurs qui s'étaient succédé en Occident depuis la chute du paganisme. Les philosophes luttaient à l'exemple des théologiens contre ce mal des esprits; mais pour débrouiller le chaos , pour distinguer le yrai du feux , pour réduire en un corps de doctrine tout ce qu'il fallait croire sur les points les |)lus élevés et les plus délicats de la métaphysique et de la morale chrétiennes j la safiacité ne' suffisait pas ; il ialiait toutes les iessources de i aii, uue mé*

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