M. Cousin, Journal dea savanU^ aoûl
3S6 DE LA MÊTUODS.
tion de Descartes , n elle ne donne pas une entière «atisfactiou à ceux qui désirent apprendre. »
Maie eette méthode a un second défaut bien pliii grave, qui est de reléguer l*intelligeiiee datit Ja région desséchée de 1 abstraction. H ne faut pas plus t^exagérer que méGonnaitre la portée du •yllogiame. Les principes d^où il part sont certains; mais étant trèS'généraux, ils sont^ comme nous Tavous dit, trèsabstraits, c*est-à-dire très-éloignés de la réalité. Or, où peuvent conduire des principes abstraits^ sinon à des conclusions également abstraites? S'agit-il de rexistence divine ? 1^ conscience fidèlement interrogée noua élève à Tidée du Dieu vivant, qui est doué à un ile^ré infini de sagesse, de liberté et fie justice, et qui a toute la réalité de mon être, puisqu'il m'est donné en opposition avec mon être etoomme la cause de mon être; mais si à Tinsu même des philosophes, la lumière intérieure n'éclairait pas la démonstration, que serait le Dieii du syllogisme, sinon une- formule froide et inanimée, sans autre vertu que sa rigueur invincible à la controverse? S'agit-il de 1 àme humaine? Si je m'observe, chacun des actes intérieurs me révèle cette force une, simple, identique qui est le fond même de ma vie; si je demande au raisouuement de la démontrer, il ne peut placer devant mes yeux qu*une certaine unité loizi({ue, uéceseaire pour rendre comple des phénomènes de la pensée, du seuLiment et de la volonté; il ne m'introduit pas au foyer mAme de Texistence spirituelle. S'agit-11 enfin de la liberté?
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Par la eonflddnee, je niê toîs, je me sens Ubre, ausst
* certainement que j'aperçois les objets qui m'environnent; par le raisonnement , je ne sors pas du domaine de Tabatraetion; je me persuade que je puis et que je dois être libre; mais si j'acquiers la certitude de la possibilité et de la convenance de la liberté , Je n'en ai pas la Tne immédiate et positive. Et ce« résultats insuffisants que me donne le raisonnement, à quel prix y arrivons-nous? £n passant par mille détours et en essuyant, si on peut ainsi parler, toutes les objections (ju'il plaît aux esprits subtil» ou à la mauvaise foi d'accumuler; trop heureux quand ces controverses ne font que fatiguer notre esprit, et qu'elles ne le poussent pas, après l'avoir aveuglé, au découragement et an scepticisme.
n y a des vérités que la Providence a plaeées devant nous, et qu elle nous a permis de voir, pourvu <|ue nous voulussions ouvrir les yeux à la lumière et regarder. Si au lieu de cela, nous nous mettons à argumenter, non-seulement nous ne profitons pas de la lumière qui nous est offertes niais nous courons risque de l'éteindre, ou du moin» nous afifaiblissons la clairvoyance de notre regard ; pareils à celui qui en pleiu midi se renfermerait dans un lieu obscur» pour lire à la lueur d'une lampe* 11 ne profiterait pas de la clarté du jour, et il se perdrait la vue.
H La première étude pour le philosophe, dit saint
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Thomas, est celle de la créature; la deroière est celle de Dieu *. » Je ne saurais me défendre du regret que le docteur xVngélique n'ait pas pratiqué cette maxime et appuyé constamment sa philosophie sur la base de la conscience.
Les délauLs de la mcihude scholastique déjà sensibles chez le saint docteuri bien que tempérés par Tadmirable sobriété de son génie, se développent et éclatent chez ses successeurs. Quand on écoute les partisans exclusifs de cette méthode, on serait vraiment tenté de croire qa*il8 ne la connaissent pas. Je voudrais les placer en présence d*un Commentaire sur Pierre Lombard ou d un recueil de Questions quodlibétiques de la fin du xiv* siècle; je serais curieux de savoir quelle impression ils éprouveraient de cette lecture, et si, après avoir vu à l'œuvre la méthode démonstrative^ ils continueraient à la proclamer la méthode philosophique [mr eicellence. Osons le dire , Descartes n'a été que riiisli ument de la réforme la plus nécessaire, lorsqu'il est venu substi» tuer à cet amas de formules bizarres, de termes techniques et de règles artifi* ielles une méthode plus dégagée» plus simple et moins aride, dont le premier précepte était de se mettre en présence de la vérité et
1. (r., 6. IV. Voy. plos haut Ut. I, tect. m, ch. S. Dn texte plus remaixiiiable encore, oe aont les ligote eaiTantee que nous reoommandonâ à la médiuitioD des adversaires de la psychologie : « Per intellectam eoim humanum oportet nos devenire ad cognoscendum iotellectus superiores et non e converso, 9 Dê VnUaU inUUectm, «dit. RiiJMis, p. S59.
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de Tobserver. Que le ivii* siècle ait été trop loin dans
sa réaction contre les procédés de la scbolasiique, je le crois : excepté Leibniz ' qui tenait « l'invention de la forme des syllogismes ponr une des plus belles de Tesprit humain, » les contemporains de Descartes ont méconnu et les services que la logique de i École * avait rendus, et ceux qu'elle pouvait rendre, et ce qu'elle avait de solide et de durable. Il appartient à la philosophie couleiuporaine qui est déjà loin de ces controverses, de se montrer plus calme et plus équitable. Nous espérons Tavoir fait. Nous n'avons pas dissimulé les côtés excellents que Targumentation syllogistique employée dans une juste mesure, Qous paraissait ofi&ir; nous avons signalé en même temps ce qu'elle nous semblait avoir de défectueux.
1 . Nouv. essais, IV, c. xvii : « Il faut avouer que la forme scholastique des syllogismes est peu employée dans le monde et qu'elle serait trop longue et embrouillerait, si on la voulaii • mi^loyer sérieusement. Et cependant, le rroiriez-vous^ je liens que l'invention de ia forme des syllogismes est une des plus belles de l'esprit humain et mi^me des plus consitlérables. » Voy. aussi un passage \rv^l'uueux (I une lettre à Wagner sur ia luiiniue, publiée par M. Erdroann, son édition des Œuvres philosophiques de tsibnis, Berlin, 1840, p. 493. Ce paange a été Indiiit per te P. Gratry, au U»ne I* de ta Logique, p. 277.
CHAPITM m.
DÛCTH1IB aiuaiiuti.
I. Critique de la déinonstraiimi de Vexistence de Dieu. —II. Caractère
et portée de la connaissance qup nous avons des allribuU tJo Dieu, — Tîl Rapports de Dieu et du monde. Kxamen d'une objection* Création. Providence. — lY. De l'origine du mal.
On n'attend pas de nous que dans ce ehapître, noua
débattions pas à pas les différents points de la théodicée de saint Thomas : ce serait, à certains égards, mettre en discussion renseignement même de TÉglise catholique. Quelle est la décision du saint doe lui sur Dieu et sur les rapports de Dieu et du monde, que l*Ëglise ait repoussée ? Quelle est celle qui n'ait pas été approuvée par les théologiens les plus autorisés? Il y aurait uue égale présomplion de notre part, soit à nous poser en défenseurs de ces doctrines vénérées , comme si elles ayaîent besoin de notre faible voix pour être soutenues, soit à les citer en quelque sorte devant nous, pour en faire Tobjet de nos censures.
Et toutefois, nous n'aurions rempli qu'une partie de notre tâche, en nous renfermant dans les'forinules stériles d'une adhésion vague et non motivée. Nous
iXHîTRlNK RtLIGISUSB. 831
dercHifl 6isayer de mtltre an éviddiioe let gravée et
fécondes leçons qui se trouvent contenues dans les ouvrages de adni Thomas; nous devons, selon nos forées ) confirmèr et compléter ses démonstrations et
les opposer aux erreurs et aux lacunes des systèmes modernes. IL sofiiraqoe nous touchions 9m\ sommités do la doctrine, aux points qui intéressent plus spécialement la |>hllusûjihie de notre siècle, cunniie l'existence de Dieu, la manière dont nous connaissons les perfections divines, les rapports de Dieu et du monde, l'origine du mal. Nous néjîligeroiis 1» s p;u hes qui ont moins d importance ou qui ne sont aujourd'hui l'objet d'aucun débat. La conclusion pratique qui ressortira de cet examen, sera, nous l'espérons, que le docteur Angélique oll're à la génération contemporaine de plus abondantes lumières sur les problèmes de la métaphysique religieuse, qu'elle n*en saurait trouver ehes les sages de Tantiqullé, et le dimi.je même? chez les plus beaux génies des temps modernes.
On a vu comment à l'exemple d'Aristote, et suivant
la parole de Tapotre des nations, saint Thomas démontrait l'existence de Dieu par le mouvement et par les autres effets visibles de la puissance divine.
Quiconque n*est pas sous le jou^ de l'esprit de système, reconnaîtra que cette preuve répond à une tendance innée de rintelligenco humaine qui s'élève
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naturellement des effets aux causes» el de la yue des
merveilles de la nature à la pensée de leur auteur. Elle a eu cette singulière fortune de captiver les esprits les pins divers, Socrate, Aristote, les Stoïciens, Gicéron, la |)lupai l (les Pères de l'Église, saintThomas, Fénelon. Kant lui-mèmei ce juge si sévère des procédés de l'en* tendement, ce censeur inexorable des démonstrationa de Texistence de Dieu dont il conteste absolument la valeur scientifique, veut bien reconnaître que Targument qu'il appelle phytico'ihéoiogique ajnérité d'être rappelé toujours avec respect ; que c'est le plus aucien , le plus clair, et le plus coniorme à la raison humaine*. Descartes est à peu près le seul qui ait soutenu le Bâtiment opposé. Mais pourquoi chez Descartes ce désaccord avecrhumanité et la philosophie? Parce qu'à ses yeux Texistence de l'univers était une vérité postérieure à l'idée de Dieu et dont la certitude était Buborduoiiée à la véracité divine. En partant de cette hypothèse, il aurait commis une inconséquence inexplicable, s'il avait puisé les éléments de ses démonstrations dans \v spectacle du monde*.
Mais ici deux points sont à noter : le premier^ c'est qne nulle donnée expérimentale, pas plus le mouve-
1. Critique de la raison pure, Uialect. transe., iiv. li, c. m, s. Yi, t. II, p. 323, trad. de M Tissot.
2. Jiéponses aux premières objections, CKuv., 1. 1, p. 376 ; Je ii ai poiat tiré mon allument de ce que je voyais que, dans les choses aesdUm, il y mit no onire oa une certiise rails de cuises effi* dentés.... à cause que j'ai pensé que l'exislenoe de Dieu était henncoup plus éfidente que celle d'aucune chose sensible.... »
UOCiAiiNK HELltilKUSË. 333
ment que tout autre fait de la nature physique ou
spirituelle, ne prouverait Texistence de Dieu, si l'observation ii était éclairée et iecondée par une coueeption rationnelle » la notion de causalité par exemple ; la seconde , c'est que les données sensibles ne sont pas les seules qui aient la vertu de nous révéler Dieu. L'âme humaine porte en elle-même tout un monde d'autres faits qui ont la même puissance, comme ses sentiments, ses pensées et surtout la notion de l'infini. Noua touchons à la polémique de saint Thomas contre saint Anselme, et sur ce terrain, nous sommes obligé de prendre le parti de rarchevèque de Cantorbéry contre le docteur Angélique*
L'existence de Dieu, dit saint Anselme, est prouvée par son ulée. En effet, qu'est-ce que Dieu? Il est l'objet le plus grand que la pensée puisse concevoir. Or, cette définition implique Texistence de l'objet défini, puisfjue si Dieu n'oxistait pas, il y aurait quelque chose de plus grand que lui, à savoir ce qui existe'.
Contre cette démonstration saint Thomas élève deux difficultés : 1° tous les hommes n'ont pas l'iili e de Dieu; 2* on peut penser à Dieu , sans songer qu'il existe, puisqu'il n'est pas de soi évident qu'il existe un être plus grand que tous les autres.
Au point de vue de la méthode scholastique, je ne crois pas la critique de saint Thomas entièrement fondée, encore qn*elle ait été généralement approii-
334 DOCTRINE ftELIAlSOSE.
vée dans l'École, La luélhode scholaslique ne conâiâtet-elle pas à poser des définitions et des axiomes et à tirer des conclusions? Or, étant admise la définition abstraite de Dieu que âui ut Anselme avauce, comment ne pas conclare» sous une forme abstraite aussi , l'eustence de Dîeo ?
Il en est de même du célèbre argument de Descartes ; J*ai l'idée d'un être partait; Texistence est comprise dans la notion de Tètre parfait aussi clairemeni que la propriété d evoir trois angles égaux à deux angles droits est comprise dans la notion de triangle; donc Tètre parfait. Dieu existe*. Jamais syllogisme ne lïit plus ré«iulier. Coiitesteruns-nous ia msyeure? Elle est l'expression d un lait. Nierons-uous que Texistence soit au nombre des perfections? La nature ni la laison ne le permettent. La conséquence est doue irrésistible. Kiie sort infailliblement des prémisses qui sont incontestables, sans qu'il soit né» cessaire de Caire intervenir la notion de possibilité, comuie le voulait Leibuiz. L existence de F être parfait, disait Leibniz, est prouvée par son idée, sous cette condition que Tètre parfait soit possible , e'ealà-dire que sou eâbeuce u implique pas cou tradic lion Je ne vois pas bien elairement T utilité de eette rectt-> ficatvou, ni quelle force elle peut ajouter à la preuve cartésieuue. Sous la toime oiigiualu que Deâcartes hd
1. ^téditations, V, OGuv.. t. I, p. 31 '2 ol suiv. 2 Meditatioim de cognitione, veritate ti td^ù^ Opp*i 1. 11, p. 1» p.l6.
a douuée, cette preuve » comme Targument de saint
Anselme, serait irréprochable, si pour faire pénétrer dans une urne la certitude de 1 exit^teuce de Dieu, il suffisait d'un artifice de logique.
Mais sortons du domaine de rabstraetion, et pl»> cuu:i-uous au point de vue de la conscience. Quand nous nous disons à nous-mêmes : Dieu euste^ arri* voDs*nous à cette yérité par la voie détournée d'une déliuition absti*aite ? La conscience nous répond clai« rement que oe procédé n'est pas celui de la nature, et quHl est de l'invention dea philosophee.
Tous les liDuuiii's uiit le stMitiment dv la divinité, tous conçoiveot ou pressentent cette nature souveraine et infinie qui est le principe de leur être; combien ont réfléchi sur ces idées de j^raudeui', de perfection et de possibilité» thème. lavori des cunLi^o verbes de l'École?
(( Les preuves de Dieu métaphysiques , disait Pascal, sont si éloignées du raisuuueuieut dcâ kuiumes et si compliquées qu^elles frappent peu; et quand cela servirait à quelques-uns, oe ne serait que pendant l'instant qu ils voient cette démonstration, mais une heure après, ils craignent de s'être trompés. »
Mais ici reparaît suint Anselme, avec un second argument qui est trèa-différent du premier, bien que le premier 8*y rattache, et qui ne diffère pas moins
des preuves ex|)érinientales proprement dites , les seules que saint Thomas ait exposées^ c'est que la
raison D*a pu plutôt aperçu le fini et l'imparfait qu'elle conçoit le parfait et l'infini.
« A la vue des biens particuliers qui sont Tobjct des désirs des hommes, l'intelligence, dit saint AnBehne, ne peut s'empêcher de concevoir un bien nnique dont iom les autres participent et auquel ils empruntent tous leur principal caractère , quoique sous ce nom de bien , soient généralement comprises des qualités très-différentes, par exemple le courui^o ei l'agilité. De même, la variété des objets grands et en général toutes les choses qui offrent entre elles une différence, supposent une ^raiidour suprême, une suprême existence, principe de letre et de la quantité*. »
C'est la même peasco que Descartes a exprimée dans le Discours sur la méthode* avec une précision supérieure : (c Faisant réflexion sur ce que je doutais et que par conséquent mon être n'était pas tout parfait^ car je voyais clairement que c'était une plus grande perfection de connaître que de douter, je m^aviaai de chercher d'où j'avais appris à penser quelque chose de plus parlait que Je n étais; et je connus évidemment que ce devait être de quelque nature qui fât en effet plus parfaite. »
Voulons-nous écouter une voix non pas plus magistrale, mais plus expressive et plus éloquente? « Mon
1. Monoloyium, cap. i et sq. Voy. îe RationaUiOM diriUêaàiafin dum' siècle, par M Bouchitlé, p. 7 etsuiv. '