‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 98 sur 125 · lY* parUe, C£uv., 1. 1, p · texte numérisé non relu

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DOCTHINB RELI61E08E. 3S7

âme, s'éei le Bossuet, n'entends-tu pas que tu as une raison « mais imparfaite y puisqu'elle ignore, qu'elle doute , qu'elle erre et qu'elle se trompe ? Biais comiiicnt entends-tu Terreur, si ce n'est comme privaLion de la vérité; et comment le doute ou l'obscurité, si ce n*est comme privation de l'iotelligeDce et de la lumière : on comment enfin Tignorance, si ce n'est comme privation du savoir parfait : comment dans la volonté, le dérèglement et le vice, si ce n'est comme privation de la règle , de là droiture et de la vertu ? n y a donc primitivement une intelligence, une science certaine, une vérité, une fermeté, une inflexibilité dans le bien, une règle, un ordre, avant qu'il y ail une déchéance de toutes ces choses : en un mot, il y a une perfection avant qu'il y ait un défaut; avant tout dérèglement, il faut qu'il y ait une cbode qui ait elle-même sa règle et qui, ne pouvant se quitter soi-même, ne peut non plus ni faillir, ni défaillir. Voilà donc un être parfait , voilà Dieu, nature par* faite et heureuse' ».

Ainsi, par le simple retour de l'âme sur elle-même, elle a le sentiment de son infirmité qui éveille aussitôt en elle l'idée de la |)eiTection et la certitude de l'existence divine. Si pour connaître Dieu il fallait avoir médité sur les conditions de mouvement ou sur les notions primordiales de TinteUigence , quelle ne serait pas l'ignorance du commun des hommes

1. Élévations sur les mysières, 1" semaine, 2*élév., OEuv. conapl., édit. de Versailles, t. VIII, p. 6 et 7.

Il n

dont la plupart ne donneront jamais à eea difficiles

spéculations, ni un instant de leur vie, ni une seule de leurs pensées 1 Mais tous les hommes savent qu'ils soufirenty qu*ils pèchent, qu'ils se trompent; tous se voient imparfaits, dénués, misérables, et au spectacle de leur misère, tous, par une opération immédiate et infaillible, conçoivent Texistence parfaite de la divinité. Comme on voit se détendre un ressort» dès que le doigt Ta pressé, ainsi Tidée divine se dé* veloppe naturellement dans les profondeurs de Tâme que le sentiment de ses défauts a touchée. Deux facultés sont ici enjeu, la conscience et la raison : par la conscience, nous apercevons ce qui nous manque; par la raison , nous concevons et nous confessons Têtre qui ne peut défaillir parce qu'il est toute beauté et toute vérité.

Que cet é)an énergique et spontané de Fâme vers rindni ait échappé entièrement a haiuL Thomas, nous sommes loin de le prétendre^ nous croyons toutefois que» dans la discussion des preuves de l'existence de Dieu, il n*a pas attaché à un fait aussi capital toute Timportance convenable. Selon nous, il se montre partisan trop exclusif de la preuve péripatéticienne tirée du mouvement, sans assez mettre en lumière le côté solide et excellent de la doctrine de saint Anselme.

A Texception de saint Bonaventure et de Pierre Oriol, r£coIe presque tout entière a partagé, sous des formes diverses, l'opinion de saint Thomas* Henri

UOCTRhNE RELIGIEUSE. UC»

de Gand, si favorable au platODisme, alui-mteecoodamné une démonstration dans laquelle revit la pensée

du disciple de Socrate. Il faut traverser le moyen âge et la renaissance, et descendre Jusqu'à Descartes, pour voir reparaître» avec un succès éclatant, la preuve de l'existence de Dieu par son idée. Lorsque je recherche ce qui a entraîné TÉcole et en particulier saint Thomas à ces conclusions absolues et incomplètes , je n'en trouve pas d'autre cause que la méthode. Imaginez une doctrine qui prenne son point de départ dans la conscience, comment ne rencontrerait*elle pas dès le début ce lait élémentaire de la notion de l'être parlait éveillée en nous par le sentiment de notre existence * imparfaite? Mais quand, au lieu de s'attacher à Tétude de Thomme, la philosophie se place tout d'abord en dehors de Thomme, et substitue les déductions de la logique à l'observation intérieure, il n'est pas surprenant qu'elle demande aux choses matérielles seules les éléments de démonstration qu'elle aurait pu trouver aussi dans l'âme elle-même, si elle avait approché de plus près ce foyer de la vie morale.

Nous devions apporter ce correctif à l'opinion de saint Thomas sur l'existence de Dieu. 11 nous en coû* tait de débuter par une réserve, ou si l'on aime mieux, une rectification; mais ce qui a tempéré nos regrets, c'est que, dans ce qui va suivre, nous n'aurons plus à apporter que le témoignage raisonné de notre adhésion.

DOCTRINE RËLiGltUSË

Bien que les philosophes soient partagés sur la meilleure manière de démontrer l'existence de Dieu, cette vérité est gravée si profondément et si clairement dans les esprits, qu'elle ne saurait donner lieu à de sérieuses diilicultés. Un sujet de controverse plus délicat y ce sont les attributs divins. Pouvons-nous seulement les connaître? Si nous les connaissons, quel est le mode et le degré de cette connais* sance? De pareilles questions ne paraissent être encore que des questions de méthode; mais pour qui ne s'attache pas à la forme, elles touchent aux profondeurs les plus intimes de la métaphysique.

Saint Thomas établit les quatre points suivants : 1* Il n'est pas impossible à un esprit créé de connaître les attributs essentiels de Dieu ; 2* Tesprit créé ne peut voir Tessencé de IHeu ni dans cette vie, ni par ses seules forces, et indépendamment du secours de la grâce; 3' en cette vie Thomme, avec ses facultés propres et naturelles , peut connaître Dieu par ses œuvres ; 4" la connaissance de Dieu que nous acquérons par la vue de ses œuvres est certaine et positive ; elle exprime fidèlement les perfections qui appartiennent à l'être divin.

Cette doctrine y d'une précision si remarquable , écarte du mèmecoup deux prétentionsopposéeset toutes

deux exceariTes; l'une, que la raison peut, dès cette

terre, oblenir l'intuition immédiate de la divinité; Tautre, que les perlée lions divines sont inaccessibles) que nous sommes réduits à n*eD rien «avoir, que nos efforts pour pénétrer ce qu'elles sont en elles-mêmes aboutissent à des formules purement relatives et sans valeur scientifique*

Il n'est pas nécessaire d'avoir longtemps réfléchi pour se convaincre que la vue directe et la pleine connaissance de Dieu ont été refusées à Thommei au moins dans sa condition présente. L'opinion opposée, que dément une expérience y*op certainci n'a Jamais eu pour «partisans que les panthéistes et certains mystiques follement exaltés : ceux-ci parce qu'ils supposaient chez Tbomme une faculté sur^ natureile d'extase, qui le détache en quelque sorte de lui-même, et le transporte, dès cette vie, dans nne région supérieure, en face de l'absolu ; ceux-là parce qu'ils effaçaient la différence qui sépare la créature et le Créateur ; parce qu'ils confondaient l'infini avec le fini, dans l'unité de la même substance ; de sorte que Dieuy cause immanente , étant partout présent à ses œuvres, non-senlement par sa puissance, mais par son être consubstantiel à celui du monde, 1 âme, dans cette hypothèsci n'aurait pour l'apercevoir qu a descendre dans l'intimité de sa vie ; connaître Dien^ pour elle, au sens propre du mut, ceseraiL connaître.

Évidemment la conscience n'est pas moins incapable que les sens de nous faire découvrir face à face

34Î DOCT&INE REUGIEUSE.

VÈlre des êtres; et pour Textase , telle snrtont que le

faux mysticisme la conçoit et la défiait, avec son désordre et ses hasards, elle ne peut pas figurer parmi les procédés légitimes de Tesprit humain et de la .

pliilosoplue.

Voulons-nous connaître Dieu ? cherchons la trace de ses perrections dans ronivers, son ouvrage. Les

merveilles resplendissantes de la nature physique nous révéleront la cause puissante et sage qui les a répandues avec profusion à travers les espaces ; les merveilles plus intimes de la nature morale, la personnalité) la liberté, le sentiment du bien et du mal, ridée de la perfection empreinte'dans nos Ames, nous feront concevoir la beauté suprême , la justice éternelle , la liberté infinie, dont nos propres qualités sont l'image incomplète et à peine ébauchée.

Les connaissances que nous acquérons ainsi sont, l'en conviens, médiates et indirectes ; elles supposent un rapport de l'homme à Dieu , et, à ôe point de vue, elles peuvent être appelées relatives; mais ce qu*il est important de noter avec saint ihomas, c'est qu'elles sont : V certaikies } 2** positives.

Lorsque, en présence des oeuvres de Dieu, nous af* ûrmons ses attributs , le procédé de l intelligence est celui qu'elle emploie généralement pour remonter des effets aux causes efficientes et au dessein dont ces effets font partie. David Hume a pu contester la rigueur de ce procédé; mais les saillies de son pyrrhonisme ont trouvé peu d*approbateurB, el le procédé

DOCTRIlfE REUGUCUSB. 943

est resté, comme auparavaut, aussi familier aux philosophes qu'au vulgaire. Quand donc nous aitri-

buoris à !a cause premiùi c sagesse, puissance, liberté, justice, bonté, parce que nous avons aperçu en nous» mêmes le yestige de ces perfections, nous ne faisons pas d'hypolhèses; nous ne cédons pas à de frivoles préjugés^ nous obéissons à uue loi de la pensée , loi nécessaire et uniTorselle, qui s'applique tout aussi bien à Tensemble des êtres qu'aux accidents de la TÎe, et, pour tout dire, qui nous révèle les atlnbuts divins avec non-moins de certitude que le g^nie d'un Homère ou d'un Michel-Ange.

Et non-seulement nous arrivons à la certitude, mais nos conclusions présentent un caractère positif qui ajoute à leur prix ; ce qu'elles expriment est réelle* ment de Dieu eL en Dieu.

U se répète souvent que nos idées de la divinité sont toutes négatives, et qu'elles se réduisent à écarter de l'Être des êtres les impcrfeclions de la créature. Celte prétention n est pas nouvelle , et nous en avons déjà trouvé la trace chez saint Thomas. Mais qu opposait le docleur Angélique aux tbéologiens de son temps qui soutenaient des maximes analogues? n leur demandait pourquoi il y a des noms qui con* viennent mieux que d*autres à la Divinité? Pourquoi dit-on : Dieu est bon ? Pourquoi ne dit-on pas : Dieu est un corps? Est-ce qu il n'estpas la cause des corps aussi bien que de la bonté? Gomment se fait-il donc que nous lui donnions sans diiUcuité le premier de

Zkk DOGTUNB REL1GIBU8E.

ces noms y et que nous lui refusions le second/? C'est que reaseoce de Dieu ne nous est pas aussi étrangère que le scepticisme veut bien le dire ; sans la pénétrer à fond, la connaissance que nous avons d'elle suffit pour nous permettra de discerner clairement les attributs qui lui appartiennent, et les dé&uts qui lui répugnent. La raison oe ferait pas ce discernement^ elle se trouverait dans l'absolue incapacité de le faire, si la connaissance de Dieu était purement négative; dans cé cas elle se bornerait a écarter de Dieu toute imperfection» elle ne prêterait pas à cette suprême nature certains attributs déterminés, objet des adorations du genre humai ii.

C'est encore une remarque Irèâ-précieuse de saint Thomas que nos affirmattons sur la nature divine ne s'arrêtent pas à la représenter comme la cause de certains eiïels, par exemple comme la cause de la vie Toute vie émane de Dieu : qui en doute? Mais est*ee là seulement ce que nous entendons dire , lorsque nous prononçons cette parole : Dieu est vivant. Non assurément; notre pensée va plus loin; nous voulons dire que cette vie qu*il répand si largement, est en lui d'une manière suréminente; il la possède par essence; il est la vie substantielle et infinie, toujours féconde et toujours inépuisable.

l.,S. Th„ I, q. xin, art. 2 : < Si nihit aliud signîficatur, cum

dicitur : Deus est bonus, nisi r Deus est causa bonorum, poterit gimililer dici , quod Deu3 est corpus, quia pst causa corporum- 2. Ibid.. ibid : « Aîîud intendunl dicere, cuin dicUQl Oeuip viveatem, quam quod sil causa Dostrae vil». >

DOCTRINE REUGIEUSE. 345

Ces profondes et ingénieuses réponses do docteur Angélique nous paraissent importantes à recueillir.

La philosophie contemporaine a bien rarement apporté l'exactitude convenable dans ses spéculations sur la nature de Dieu. Tant6t elle a essayé de franchir les bornes marquées à la faiblesse de l'entendemeDl humain; tantûtelie est restée en deçà, et elle a péché par un défaut de décision aussi funeste que la témé* rité, piiis({u il place la |)liilosophie sur la pente du scepticisme. Saint Thomas nous apprend à éviter ce doubleécueil. Si nous avons bien compris sa doctrine, nous ne dirons pas que la raison peut acquérir icibas une connaissance directe de la divinité , mais nous noQS garderons de soutenir que toutes ses notions de la divinité sont arbitraires et sans valeur. Nous n'aurous pas l'orgueil de croire qu eiie possède la vertu de s'étever par ses seules forces à la pleine compr^ension dé Dieu ; mais nous ne rabaisserons pas jusqu'à penser que Dieu soit pour elle un objet absolument incompréhensible. Nous étudions TÉtre des êtres, nous rechercherons ses rapports avec les existences finies dans l'espérance de soulever un coia du voile qui nous dérobe ces mystères.

Dieu créateur du monde. Dieu conservateur du

monde, Dieu présent dans le monde et cependant distinct du monde , voilà en quatre mots la doctrine

8^6 DOCTRINE aELlGlEUSE.

de saint Thomas sur les rapports de la diTinité et de

l*univers.

Nous auroas à reprendre successivement chacun de ces points; mais ici une objection nous arrête. Ce n*est pas an péripaU'iisme que ces augustes vérités sont empruntées. Aristote ne les a pas toutes connues et son Ëcole ne les admet pas. Non«-sealement il repousse la création , comme tous les anciens , mais il n'assigne à la pensée divine d'autre objet qu ellemême ; it paraît lui refuser la connaissance du monde , et son langage équivoque nous laisse douter s'il croit à la Providence. Le Cliristiamsme, et non AristotOi fournit à saint Thomas Tidée d'un Dieu créateur qui a tiré du néant Tunivers, et l'idée d'un Dieu providentiel qui le conserve. Cependant, par sa méthode et par les principes généraux de sa métaphysique, le saint docteur est péripatéticien : comment dès lors a-t-il pu enseigner au nom de la raison» je ne dis pas comme théol<^ien, des dogme^que le péri* patétisme excluait? Par quel expédient a-t-il greffé en quelque sorte sa foi religieuse sur sa foi philosophique? Au fond de sa théodicée, y a-t-il autre chose qu'une perpétuelle contradiction? Voilà l'objection dans toute sa sincérité; elle est spécieuse, je ne la crois pas solide.

Si les interprètes d'Aristote en général tombent d'accord qu'il n'admettait pas la création , tous ne conviennent pas également qu'il ait méconnu la Prondence , et plusieurs même croient découTrir dans

DOCTRINE a£UGI£Uâ£. 347

ges ouTrages Tévidente affinnation du goiivernement

divin. Ce sont les disciples encore plus que le maître qui sont coupables des erreurs reprochées au Stagirite et qui ont poussé le péripatétisme à des abtmes où son fondateur n'était pas tombé, bien que déjà engagé sur la pente qui devait y conduire. Mais admettons qu'Âristote se M>it lui-même trompé gravement sur les attnbiils do Dieu, il reste ;i exaniincr si ses conclusions découlent rigoureusement de ses principes. Le plus habile philosophe n*échappe pas toujours au reproche d'inconséquence; cl en efTet qui ne voit pas que^ la vérité étant une, il faudrait qu'il fût infaiUibie pour ne Jamais se contredire? Nos contradictions résultent de nos erreurs qui elles-mêmes dérivent de rimperfection de i entendement humain.

Or, quels sont les principes d-Aristote? Sont-ce les notions de forme et dé matière seulement? Sans doute ces conceptions jouent un grand rôle dans la philosophie péripatéticienne, mais elles sont accom-» pagnées de deux autres idées non moins fécondes , celle de la cause efficiente , et celle de la cause finale. Tout objet dans le péripatétisme n*est-il pas composé d'une matière et d'une forme, unies l'une à l'autre par une cause efficiente, en vue d'une fin déterminée'?

La notion de cause efficiente a conduit Aristote à

1. Metaph. I, c. m : Tà ô'aÏTtat Xiytzat TfTpayfôç cîW u(y/ ]xh 3.hlxt ça^iv £tva: Tïjv ojii'av y.y}. --h ?v stvai.,.. Itépxv Sè jÀrjV xat TÎ)

l^ivr^v aMoM Toârj), oy fvexa xai xir^affw' tiXo; iftihitui itA

348 OOGTRINB RELIGIEUSE.

la démonsiratioa de lexisteace de Dieu , cause première du mouvement du monde ; la notion de cause 6na1e ne devait-elle pas lui révéler cette sagesse infinie qui conserve tout comme elle a tout ordonné, avec poids, nombre etmesuns7Que si, malgré les prémisses qu'il avait posées , Aristote a méeonnn ou dénaturé le dogme de la Providence, il a été iaûdèie à luimême; il n*apas suivi jusqu'au bout sa propre raison, et, à rinverse de tant de philosophes qui reculent devant les fausses conséquences de principes défectueux légèrement admis, il a repoussé des vérités qui se trouvaient contenues dans les notions fondamentales de sa philusoi>hie. Mais saint Thomas avait sans doute le droit de ne pas imiter cet exemple , et de développer dans le sens du Christianisme les semences qu'il avait recueillies chez les anciens. Loin que le iil des déductions soit brisé dans ses ouvrages, nous soutenons, au contraire, qu'il Ta tenu d'une main plus ferme 'et qu'il l'a suivi |)lus sévèrement. Veut- on qu'il ait interprété le péripatétismeavec trop de faveur, prenant tout en bonne part, même des impiétés manifestes ? L'en eiu qn il aurait commise dans ce cas serait purement historique ^ elle ne toucherait pas au fond de la doctrine , et la seule conclusion à en tirer serait que, pour bien connaître les opinions des philosophes du paganisme, il faut s'a* dresser à des juges moins indulgents ou mieux informés que TAnge de TËcole. Comme Aristote, saint Thomas démontre Texistence de Dieu par le mouvement

de l'univers, qui suppose un moleui , d'une manière plus générale par le spectacle de. la nature, qui révèle un ordonnateur suprême ; comme Aristote, il enseigne que la cause première est une intelligence qui a conscience d*elle-meme et dont la vie et le bonheur consistent dans la vue de ses perfections ; mais, à la' différence d*Aristote, il prouve que la pensée divine, en se connaissant, connaît aussi Tunivers, puisque Dieu ne se connattrait pas pleinement, s'il ne connaissait l'étendue de sa puissance et de sa volonté , dont Tune est la raison des possibilités, et dont l'autre est la raison des existences. Où est dans tout cela rinconséquenoeet la contradiction ? Et lorsque, poursuivant la chaîne de ses raisonnements, saint Thomas déduit les attributs moraux de la divinité , et explique les mystères de la création et du gouvernement divin» où est encore la contradiction? La philosophie moderne, en étudiant à son tour les mêmes vérités, a-t-elle changé le point de départ? A-t-elie ouvert d'autres voies? A-t elle inventé de nouveaux procédés de démonstration? Les formes de lexposition ont été amé-. liorées ; le fond de la doctrine est demeuré le même. Si rAnfje de l'École était convaincu de mal raisonner, je craindrais que le reproche ne s'étendît à ses successeurs, et que, dirigé d'abord contre la Somme de Théologie^ il ne fût ensuite retourné contre toute la théodicée moderne. Serait-ce la science religieuse ou Tathèisme qui triompherait d'un pareil résultat? Les fins de non-reeevoir tirées du péripatétisme de

380 DOCTRINE 1IBLI61EIISB.

saint Thomas. qu'on oppose à la partie de sa philosophie qui traite des rapports de Dieu et du monde, ne

nous paraissent donc pas fondées; nous croyons qu'elles doivent être écartées» et sans nous y arrêter plus longtemps , nous entrons dans la discussion de . la doctrine.

Examinons d'ahord les preuves de la création?

Je n'entends pas soutenir que tous les arguments apportés par saint Thomas à l'appui de cette vérité capitale soient .également décisifs. Quand il considère la manière dont les causes secondes agissent, quand ilies montre épuisant leur activité à modifier les formes de rctre, et qu il part de là, sans autre donnée intermédiaire, pour attribuer à la cause pre* mière le pouvoir de produire Têtre, en raison de sa suprématie sur les causes secondes, je ne puis regarder cette conclusion comme en parfait rapport avec les prémisses; elle me paraît prématurée, et je crois reconnaître dans Tensemble de l'argumentation cet esprit suhtil que les Arabes» Aristote aidant, avaient communiqué à la philosophie scholastique* Lorsque ensuite saint Thomas soutient qu'une propriété qui est commune à plusieurs choses leur a été communiquée nécessairement par une cause étran*

gère, qu*ainsi lôLrc qui appartient à. Loul ce qui existe suppose par cela seul une cause xUstincte, je ne saurais non plus partager la confiance que ce rai*

Bonnement inspire à l'Ange de l'École; je le soupçonne plus ingénieux que solide, et je n'oserais me porter

DOCTRINE REUGICLSE. 3M

garani de sa rigueur. Maie voici à côté de cea laborieuses subtilités^ ce qui me parait excellent dans la

doctrine de saint Thomas.

Les êtres qui remplissent le monde n'existent pas par eux-mêmes* A quelle source ont-ils donc puisé

lexistence, sinon dans un être qui, étant la plénitude de Têtre, subsiste par soi? Or, Tètre qui subsiste par soi est unique en son espèce; il ne peut y en avoir deux ni plusieurs, par la même raison qu'il n'y a pas plusieurs infinis. Tous les êtres ont par consé* quent tiré Texistence d*un seul être qui les a appelés à l'existence, qui les a créés. •

Saint Thomas est revenu plusieurs fois sur cette preuve, et, comme nous l'avons fait observer, il n'en a pas développé d'autre dans la Somme de Théologie. £Ue est en ciléi très-solide, et la philosophie n'a rien proposé de plus fort en faveur du dogme delà création.

Dira-t-on que l'unité de l'être subsistant par soi n'est pas démontrée? Mais elle résulte de la notion même d*un tel être, et ce n'est pas après dix-huit siècles de christianisme que le dualisme mérite une réfutation.

Dira-t-on que les êtres se rallacheut à Dieu par 'd'autres liens que celui de refifet à la cause , qu'ils dépendent de lui, comme la qualité dépend du sujet, le phénomène de la substance, le rayon du centre lumineux d'oi^ il émane? C'est la solution chère à toutes les écoles panthéistes, sous quelque forme qu elles la présentent, et de quelques ailliicea de langage qu'elles l'enveloppent.

X 35S DOCTRINE REUGIEUSE.

Le panthéisme esl-il dooc la véritable explication

(les rapports de Dieu et du monde? Salislait-il mieux llotelligence que la foi en un Dieu créateur Le dogme de ia création revient à dire que Dien» par sa seule volonté, a posé le monde, hors de lui f dans le séin de Tespace et de la durée. U n'anéantit pas l'être substantiel des choses finies; il ne nie pas la liberté ni la personnalité -de la créature raisonnable; il sauve en un mot les conditions essentielles de Texistence ches les individds. Dans le panthéisme, ces conditions fondamenUiles sont sacrifiées sans retour. Le premier résultat du système , et pour ainsi dire son premier acte» est d'altérer ou plutôt de supprimer cette partie de la réalité qui nous est la plus présente ; il la supprime inutilement et sans que l'injure faite au bon sens contribue à dissiper les doutes de la raison. Je suppose qu'un malhéinaticien à qui on aurait de* mandé le rapport de deux grandeurs s avisât de les additionner, et pour tonte réponse, énonçât le total ; il ne devieriiit pas de la question p! us audacieuscment que le panthéiste qui prétend avoir expliqué, le rapport du fini et de l'infini» lorsqu'il a absorbé un terme' dans l'autre.

Je sais que^ par déférence pour le vulgaire , et pour ce sentiment irrésistible qui nous force à croire, en dépit des systèmes, aux substances finies, quel« ques disciples de Hégel ont concentre dans Tindividu toute réalité; je sais qu'ils ont. soutenu que la aub*

OOCTBIRB ttUfilBUSS. 353

slancc absolue n'était rien en dehors de ses manifestatioDs particulières. Mais qu'est-ce à dire? N'est-ce pas déclarer qo*6n dehors des individus, il n'existe que l'abstraction de l'être? Ce système a un nuui bien connu dans l'histoire; on l'appelle 1 athéisme. Vainement ceux qui l'enseignent s^indignent de la qualification qui leur est infligée et protestent de leur foi dans l'Être des êtres. Je ne sonde pas les consciences et Je ne. veux pas incriminer les intentions; mais j'ai le droit de juger les paroles. Quand j'entends dire que toute réalité est nécessairement individuelle, c'est-à-dire finie, et que Tinfini se réalise dans le fini , je suis bien amené à conclure que cet infini qui n'a pas d'ex^istence à part, est pris en soi, la plus creuse des abstractions et la plus stérile des formules. Il serait plus logique et moins dangereux de nier Dieu clairement que de le réduire à ce faux semblant d'existence. Devant cette négation audadeuse, l'illusion du moins ne serait plus permise^ et luus les esprits de bonne foi se trouveraient ramenés par Févidence de Terreur au sentiment de la vérité.

Ainsiy lorsque le panthéisme prétend respecter les conditions de rindividualité, il ne tarde pas à eompromettre, altérer et détruire la notion de 1 être divin, et sa destinée dans l'histoire est de flotter perpétuellement entre ces denx extrémités contraires l'une et Tautre à toutes les luis de la raison : ou bien supprimer les substances particulières^ ou bien détruire la personnalité de la substance infinie.

Il 23

354 IKMTEllIB KEUGIEOSB.

Quand on considère cet abîme de contradictions, quel sentiment peut-on éprouver pour l'étrange aveuglement de ces historiens et de ces philosophes qui répudieraient avec hauteur, comme puérile et surannée, la doctrine de saint liiomas sur la creatiou, et qui se repaissent eux-mêmes d aussi misérables chimères; cœurs honnêtes, je l'accorde, mais esprits égarés, sans solidité et sans rectitude, qui mesurent la force et la profondeur des pensées à la bizarrerie et à l'obscurité, et qui n*ayant qu'effleuré la surface du savoir véritable, s imaginent cependant, lorsque le sophisme a fait la nuit au dedans d'eux, être descendus jusqu'à ces abtmes inaccessibles au vulgaire, où reposent les derniers fondements de l'existence!

On a -dit que sur les rapports de Dieu et du monde,

du fini et de l'infini, l'esprit humain n'avait produit que deux idées, Tidée dualiste et Tidée panthéiste; que le dogme de la création ne substituait pas une conception nouvelle aux deux autres; mais qu'il consistait seulement à les exclure toutes deux^ d'où il semblerait résulter que la valeur du dogme est toute négative. Assurément les défenseurs de la création repoussent avec une égale énergie le dualisme, qui suppose deux principes étemels, et le panthéisme, qui représente le monde comme le développement né» cessaire de la substance divine; la doctrine qu'ils enseignent est la négation radicale, formelle, absolue de ces erreurs fondamentales. Mais que cooelnre de

DOGTiUNE RELIGIEUSE. 355

là ? EstMïe que, boub d'autres poinU de-Tue, cette doctrine n*a pas un caractère décidément positif? Est-ce

qu'elle n'aftiruie pas la liberté de Dieu, la personnalité de i*homme| la dépendance de la créature vis-à-vis du Créateur? S*agirait-il seulement de constater qu'elle n'explique pas le mode de cette dépendance, en d'autres termes» qu'elle ne dissipe pas toutes les obscurités et qu'elle ne lève pas tous les doutes dont s'irrite la curiosité humaine? Mais les systèmes opposés o£ûreut-ilB à l'esprit des idées plus claires? Contiennent-ils l'explication que la raison poursuit? Et n'est-ce pas plutôt le cas de s'écrier avec Bossuet : (( Les absurdités où ils tombeut en niant la religion deviennent plus insoutenables que les vérilés dont la hauteur les étoqne; et pour ne vouloir pas croire des mystères iDcompréheusibles, ils suivent. Tune après l'autre, d'incompréhensibles erreurs?»

La création est par excellence l'acte propre de la cause première; comment n'échapperait-elle pas à la compréhension de l'homme qui manque ici^bas d'un terme de comparaison pour se représenter Topération souveraine par laquelle l'être a succédé un jour an néant?

Si, comme les philosophes anciens le prétendent, la matière était éterneliei ai l'œuvre de Dieu consistait seulement à disposer ses parties, et à répandre

la mesure et l'harmonie dans ce chaos, l univers ressemblerait aux ouvrage sortis de nos mains, et

856 D0GT1U1IB KELIGIEHSB.

rindoctioa nous aiderait à concevoir le mode de sa formation.

Mais si la matière n'est pas incréée^ «î elle tire son origine de la volonté de Dieu, l'acte libre qui 1 appelle à Texistenee, surpasse toute cause seconde infiniment plus que la beauté de fordonnance de Tunivers ne surpasse Tindustrie humaine; nulle opémtion ici-bas n'approche de hi fécondité dç cet acte, et n^en peut donner vm idée. El cependant ce qu'il a de mystérieux ne détourne pas la raison de le confesser. Non-seulement elle voit et elle sent que la foi en un Dieu créateur est la consécration de ses croyances les plus chères; rnais, comme elle se justifie à elle-même Tincompréhensibilité de la création, die ne s*effraye pas de ces ténèbres dont elle connaît la cause.

Le phénomène de l'activité volontaire est l'expression la moins infidèle de la causalité créatrice. Je ne Toulais pas tout à l'heure et maintenant je veux ; ma Yoiilion qui n était pas encore commence à être; elle passe du néant à Texistence; et comment cela? Par une sorte de /îol du pouvoir personnel. Je la produis par ma simple parole, et avec les seules facultés que Dieu m'a données ; n'est-ce pas là une espèce de création? Cependant, ici encore, les différences et les oppositions l'emportent sur les analogies. Une volition n'est pas un être, une substance; c'est une modification éphémère de la cause volontaire et libre; c eàt un accident qui peut à peiue êUe distingué de

ion 8ttjet« Si on prétendait asBimiler absolument les Tolitions humaines à la création, il faudrait bientôt

déclarer, avec les panthéistes, que l'univers est un ûmple mode de la Divinité, tout comme les volitiona de l'âme sont un simple inodë de son être substantiel. Pour être légitime, la coîiiparaison ne petit donc avoir iieu que sous des réserves très>graves. Ces réserves admises» l'exemple est bien choisi» et fait honneur à la sBfracité du philosophe illustre qui, le premier, l'a proposé; il complète très- heureusement les démonstrations données par saint Thomas.

Mais l'acte créateur n'abandonne pas la créature à elle-même et ne la laisse pas dans l'isolement de sa eanae divine. L'ensemble des choses finies reste attaché au principe qui lui a donné Tètre. Dieu continue d être présent à son œuvre; il la conserve, il la dirige; il la pénètre en tous sens. L'action providentielle ne s*arrète pas aux sommités de Tunivers, aux genres et aux espèces: elle atteint les individus; elle se mêle à toute leur existence, elle est la .vie de leur vie, te foyer cpii les échauffe, le centre lumineux qui les éclaire, le terme suprême de toutes leurs aspirations. Comment admettre, en eiïet, que la créature qui n*a pas en soi le principe de son être, puisse par elle-même se le conserver? Comme elle l'a reçu à l'époque où elle est née, elle le reçoit encore à chaque moment de sa dnrée fragile. Dieu qui le lui a donné à l'origine, le lui maintient, ou plutôt le lui donne sans cesse de nouveau par une action qui ne se ra-

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lentit pas. La conservation du monde est la création se continuant et se perpétuant*. Telle est la doctrine de saint Thomas. Elle est la réponse à tous ceux qui reprochent aux partisans de la créalion d'isoler le monde et [Heu.

Quand, à force d*ar|K:aties métaphysiques, on a élouiTa en soi la voix de la nature et le cri de la oonecience, M peut paraître ingénieux, afin d'expliquer les rapports du fini et de Tinfini, de n'accorder a Tun des deux termes qu'une existence purement nominale. Saint Thomas n'est pas réduit à faire une telle violence au sens commun et à l'observation. Avec quelle énergie ne repousse-t-il pas la pensée sacrilège que Dieu est la substance du monde 1 Cependantf bien loin de bannir Dieu du monde» il le montre partout présent dans l'univers : présent par sa toute -puissance, parce que tout lui est soumis et dépend de son pouvoir; présent par sa sagesse puisque tout est entièrement dévoilé et manifeste à ses ^eux ; présent même par son essence, en tant qu'il est dans le monde comme la cause première de son être*.

1. s. I, q. mVt art. 1 : c GooMimlio rerum a Deo non ast par aliqutm novam actionem, sed per continuatiooeiD actionia qoa dai esse.» Voy. iiv I, -err m, c. u, t. I, p. 2kl.

2. S. I, q. vnr , art. 3 : a Est in omnibus ppr |>olcntiam , în quantum (imnin ejus potestali subdimlur; est per prae^entiam in omnibus, in quantum omnia nuda sunt et aperta oculis ejus; eM m omuibus per essentiami in quantum adest omoibua, ut causa esaendi. »

DOCTRIHB BEUGIBUSB. 8X18

Maintenant quels sont les rapports des perfections divines/ Dans quel ordre contribuent^elles è la création et à la eonservatîoii des êtres? fin

d'autres termes , les choses dépendent-elles de la volonté arbitraire de JUieUi* ou sont -elles réglées par sa sagesse?

Saint Thomas, nous Tavons vu , n'hésite pas ; il se {NTononce énergiquement contre Topinion qui subordonne toutes les autres perfections du Créateur à sa seule volonté ; il déclare ce sentiment contraire aux saintes Ecritures qui nous apprennent que Dieu a tout fait avec poids» nombre et mesure*.

Dons Scot , après saint Thomas , a repris la question et il la résolue dans un sens opposé. Sa doctrine n'admet pas dans les choses de dififérences essentielles : il considère le bien et le mal ^ la vérité et Terreur, la laideur et la beauUj comme les effets arbitraires du décret divin*.

Mais en vain l'École franciscaine adopta ce sentiment et le défendit, au nom de la liberté divine, par les arguments les plus capables de séduire la piété ; TÉcole dominicaine résista ; elle maintint la doctrine de TAnfi^e de l'École et revendiqua, sans jamais se démentir, les droits de la sagesse» de la Justice et de la bonté.

La philosophie modenie a vu renaître et se contî* nuer ce grave débat.

1. Voy. plus haut, liv. I, sect. 3, ch. u, au 1. 1, p. 219. 3. Toy. plus baut, Uv. H, ch. ii. p. 103 et 104.

360 MHmniB RBUGimSB.

Qui ne sait que Descartes soumettait toutes choses à la simple Tolonté de Dieu ?

« Il répugne , dit il , que la volonté de Dieu n*ait pas été de toute éternité indiiïérente à toutes les choses qui out été faites ou qui se feront jamais , ii*y ayant aucune idée qui représente le bien et le vrai , ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire, ou ce qu'il faut omettre ^ qu'on puisse feindre avoir été Tobjet de rentendement divin» avant que sa nature aitété constituée telle par la volonté*. »

Et ailleurs : « Dieu a été aussi libre qu*il ne fut pas vrai que toutes les lignes tirées du centre à la circonférence fussent égales, comme de ne pas créer le monde

Màis;Leibttiz jugeait ces conclusions tellement déraisonnables qu'il doutait si Descarles était sincère en les proposant. Pour lui» il les repoussait de toute l'énergie de son âme» comme opposées à la peiv fection de Dieu. « Quel moven, s'écriait-il, aurionsnous de discerner le véritable Dieu d'avec le faux dieu de Zoroastre » si toutes les choses dépendaient du caprice d'un pouvoir arbitraire , sans qu'il y eût ni règle, ni égard pour quoi que ce fût'? »

Dieu est-il la sagesse par essence» ou bien sa sagesse n'est-elle que caprice? Est-il la justice parfaite, ou

1 . Réponses auT fsiriémes (^œHom^ Œuv. OOmpl.. t. H, p. 3%8.

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