‹ La philosophie de saint Thomas d'AquinChapitre 99 sur 125 · Lettres, Ojjv. com^l., t. VI, p · texte numérisé non relu

Lettres, Ojjv. com^l., t. VI, p

3. Essats de tkéudicéû^ Discoun de la conformité de la foi el de la raiaon, $ 37

DOCT^Il» llKLIQIBI»i; tel

bien sa justice n'est-elle que 1 absence de toute règle? fisi-il la bonté Buprème on bien sa bonté n'oBlndte qn'nne va^e et inerte indififérenoe?

Si Dieu est sage , juste et bon , si quand nous lui reconnaissons dans 'un degré infini cea qualités t notre boucbe'ne prononee pas une parote vide de seosi il faut que la puissance de vouloir ne tienne pas dans sa dépendance tons les autres attributs » et qu'elle ne produise pas arbitiUrement leurs objets, comme le soutenait Duns Scot. Qui dit sagesse et justice, dit ordre, convenance, un principe d^éternelle yérité, une perfection qui tantôt, comme en Dieu, est à olle-même sa règle, et qui tantôt sert de règle aux êtres créés. Une volonté qui ne s attaciie à rien de constant et d'immuable et qui ne suit que

sou caprice, est une force déréglée qui ne mérite pas le titre saint de Providence. Leibniz a eu raison de dire que, dans cette hypothèse, Dieu ne serait^ à proprement parler, ni juste, ni bon, ni sage, et qu*un seul nom pourrait lui convenir, celui d'un maître tout'puissant, mais aveugle, gouyemant Tunivers en despote.

Comme on la souvent remarqué, la liberté divine n'est pas anéantie par le lien substantiel qui Tunit à la vérité et au bien. Que se passe-t-il an sein de l'âme humaine, le seul agent libre que nous connaissions directement? L'intelligence éclaire la volonté, sans la néoessiter. La lumière que nous apereevons ne nous subjugue pas; nous nous sentons le pouvoir

m DOCTfiIfft IIBLI6IE1I8B.

d'y résister, et la conscience nous atteste invinciblement que les décisioDS qui lums sont suggérées par nos sentiments et nos idées, n*en restent pas moins notre ouvrage. C'est là une faible image de ce qui se passe en Dieu. L'entendement divin inséparable de la Wonté di^rine, réelaire aussi par la Toe des vérités dont il est le centre, l.a volonté suit ces vérités; elle les réalise : de là les dénominations de justice et de bonté qui caraelérisent Tessenee el l'opération de la cause première. Mais cet accord de toutes les perfections n'abaisse pas et n 'asservit pas le libre arbitre qui demeure dans sa plénitude sous le rayon de la pensée éternelle. La nature elle-même nous offre une marque sensible du rapport harmonieux des attributs divins. En effet, n'est^le pas gouvernée par des lois stables et uniformes, et cette régularité n'attestet- elle pas la hauteur de la sagesse qui régit le monde par les voies les plus simples? Mais ees lois ne sont pas néeessaires; mon esprit comprend qu'elles pour^ raient changer et même qu'elles auraient pu ne pas être, et à ce nouvel indice je recommis la libwté du législateur suprême.

Créateur et conservateur du monde, Dieu agit donc par tout Tensemble de ses attributs; il porte à la fois dans son œuvre sagesse, bonté, puissance/ Justice et liberté; i) apparaît à la raison dans Véclat de toutes les perfections auxquelles les hommages de rhumanité s'adressent. Mais pour entrer plus avant dans cette considération, il nous reste à examiner un dernier

point de la théodicée,de saint Tboinas, sa doctrine de rorigiii» du mal.

La «loetiiM de saint Thomas sur ForigiDe iu mat

écarte deux erreurs capitales, la première que le mal snppoae un principe malfaisant dont il est l'oenvre ; la seconde, quMI a une existence nécessaire en dehors des desseins providentiels.

Nous sommes ipin de ces âges de confusion où les folies du dualisme avaient le pourvoir d'attirer en grand nombre les esprits, et où saint Augustin, pour rompre ie charme, devait mettre en œuvre toutes les ressources du plus beau génie. Mais au xtii* siècle cea rêves insensés duraient encore , et Vhérésie des Albigeois témoignait de i empire qu'ils avaientconservé sur les imaginations populaires* Saint Thomas a contribué à les bannir pour toujours de ht phih)eophie; il nom* pléta la démonstration de l'unité divine; et après lui, toutes les Écoles sont tombées d'aeoord que cette im«portante vérité ne devait être saerifiée dans aucun cas , q uelques obscurités que l 'origine du mal pût oiïri r.

L 'Autre erreur que nous avons signalée , a persisté plus longtemps que le dusiisme, et elle dure encore. C'est iino opinion souvent professée, même dt^ nos jours, que ie mal dérive de la nature des choses, et que les décrets de la Providence n'ont rien à y voir* Comme il est de l'essence du Inangle d avoir trois

•64 • BOGTIUIIS ftBUfiiniSII.

angles, de même, diL-on, il est de l'essence de ta réalité d'être imparfaite, et par cette imperi'ectîon essentielle, an fffétend expliquer toutes les espèces de maux. Le bien se trouve ainsi relégué par delà les bornes du réel dans une région idéale , comme le but inaccessible anquel tend la réalité, sans jamais l'atteindre.

Spinoza allait plus loin, et, à notre sens, il se montrait plas conséquent et plus pirécis,^lorsqu'il enseignait que, toute chose étant ce qu^elle peut être» elle n*est ni boone, ni mauvaise; que le bien pris en soif est, ainsi que le mal» une fiction de notre wpnii que san^oute certaines choses sont bonnes pour nous et d'autres mauvaises, mais que le bien , à ce point de vue, se confond avec Tutilè ou ragréable, et le mal avec tout ce qui peut &ire obstacle à noa désirs*.

Quelque dures et odieuses que ces conclusions puissent parattre, il est diffloile d'y échapper, lorsqu'on écarte l'idée de la Providence qui veiUe sur la . nature et sur Thumanité.

Je ne conteste pas qaé le mal ait sa raison métaphysique dans l'imperfection naturelle aux êtres créés. N'est-ce pas en effet un défaut considérable « et le premier de tous les défauts, de n'avoir point en

1. Eihie., P. IV, prsef. : «r Bonum et malum quod altinel, nihil eliam positivum in rébus, in se scilicet consîderaiis. indicaat, nec aliud sunt, praeter cogitaodi modos seu noliones, quas formamus ex eo quod ros ad noâ comparamtis..'.. Defm. I : Per bonum id inlelïi^xsa quod cerlo scimua uobia esse utile. »

MICTRIIIB ftELWttm. m

soi le principe de son être , et de posséder seulement une exktoace empruatée, que la créature peut perdre aussitôt après Tavoir reçue ? Mais il ne suffit pas

d'alléguer ce vice irrémédiable de noire nature finie pour éclairer le mystère; il faut montrer comment le mal 86 lie au plan général de runivers» et quel parti,

si je l'ose dire, la souveraine sagesse du Créateur en a tiré pour la beauté et pour le bien même de son œuTre.

Saint Thomas a démontré avec une admirable pré* cision que Dieu connaît, que Dieu permet ^ et que même dans certains cas , Dieu vent le mal, sinon la mal moral, du moins le mal physique. Il ne le vent pas directement, absolu meiU, par une décision prin* cipale et immédiate de sa bonté ; mais il le veut par ▼oie indirecte, en vue du bien qui peut en sortir.

Si rupliiniiime consiste à justifier l'existence du mal par les avantages qu'ii peut produire , saint Thomas doit être certainement rangé parmi les théoi* logiens et les philosopiu s qui ont professé ce système avec plus d'éclat et de conviction.

Biais il y a, comme nous l'avons remarqué, plusieurs manières d'entendre roptimisme, et l'interprétation de saint Thomas n'est pas ceiie de Leibniz et de Malebranohequi, selon noua, ontexeédélesmaitmos

pusccs {lar le docteur Angélique.

Que disaient Leibniz et avec lui Malebrancbe / Us ne disaient pas seulement que ce monde oAre des traces visibles de la sagesse at dé la bonté divines ^

U$ iMTftIIIB ftBLIOlBOSe.

mais lis prétendaient qu'il est le meilleur de tous kft OMUÈào» possibles; ce qui sappote : 1* qu'il existe va monde meilleur que tous les aotree; 2^ que Dieu

élait teau de le créer, eu Laut qu il est sage, juâle et boa.

Saint Thomas n'a pas ignoré cm idées qui avaient

été exposées par Abélard, mais il les a comballue^, suivant nous, avec raison.

Imaginer un monde meilleur que tout les autres, qui offre pour ainsi dire un iummum de perfection que ia puissance divine ne puisse dépasser, c est poser une quantité à laquelle il ne soit pas possible d'ajouter une, deux ou trois unités; c'est poser une contradiction.

Quel que eoit le degré de perfection d*un ouvrage» est-ce que je ne puis paa concevoir une perfection plus haute ? Tant qu'une perfection est finie j'ai le pouvoir d*y ajouter par ma pensée* Cette faculté de reculer sans cesse les bornes établies,' ne s'arrête

que là où il n'y a plus de Lui-nes , ç/esL-à-diPL' devant Tiniini. Irons-nous jusqu'à dire que le monde eai infini el que la créature égale les perfections du

créateur?

Féoelon a développé celte objection avec beaucoup de taee eld^éloquenoedua m réponse à MaM)rancbe^

1. Réfutation du systèim du P. Malebranche sur la nature et la grâce, c. viii ; < Il faut se représenler Loulcs les perfeclions que Dieu peut donner à son ouvrage comme une suite de degrés d'une liauUiur dié'ime profo&deur sans bornes. Ces d^rés, d uo côié montent et

Diyiiizeo

DOCTEUIfi RELlGlEli&K. StT

Nou-seulement l'hypothèse de Leibniz est contrar dictoire, mais elle ne va pas à moins qu a détruire la liberté de Dieu et de rhomme et la oonUogeace dea * ehoses.

S*il existe un monde le meilleur de tous, qui soit «eul digue de la bonté et de la aageaae de Dieu, comment Dieu ne le créeraîl-il pas? Comment ce monde ne

serait-il pas nécessaire?

Vainemeot dira-trou qu'il a'agit d'une aéoeaaité morale et toute hypothétique.

La nécebsilé de cieer le meilleur des inondes est subordonnée» il est vrai, à la bonté et à la aageaae de Dieu; mais comme la eagesae et la bonté sont en Dieu des attributs essentiels, li s ensuit que l essence même de Dieu est ce qui l'oblif^e à créer ce monde, et à ne pas en créer un autre. Toute liberté disparaît.

Et voyez à quel point, dans ce système, la néceasité va s'étendre sur Tunivera I

Tout est lié ici-bas. Aucune partie ne peut donc changer, sans que le tout ne change aussitôt. Un atome de moins, et ce monde n'est plus le monde que noua connaissons et qne Dieu a dû créer comme étant le meilleur de tous, Couséquemment Dieu , par boskié , par justice, par sagesse» a dû créer cet atema; il

de l'autre descendent toujours à l'intini. Dieu voit tous ces degrés, mais comme lis sont i[i[;iu:?, il n'eu voit aucun de déterminé audessus duquel il n'en voie encore d'autres qui sont pos-ibles, il n'en voit même aucun de détennitie qui ne soit fini et qui par conséquent n en ait encore d ioiiais au-dessous de lui. »

dOS DOCTftlMË RELIGIEUSE.

n'aurait été ni juste , ni sage , ni bon 8*il ne TâTait

pas créé; et voilà les moindreïj objets de la nature, un chaveu de ma tète, un brio d'herbe dea champs, an caillou an fond des mers dont Texiatence apparaît *

comme la suite nécessaire dos |)errecliuns divines. Touie la nécessité qui est dans ces perfeclioas passe à leur existence et la rend infaillible. Le fatalisme

va-t-il plus loin?

Leibniz a désavoué hautement ces conséquences; Malebranche s'en est défendu aTec énergie contre ses illustres antagonistes, Amanld et Féndon; mais elles n'en pèsent pas moins sur le système. Il n'est donc pas étonnant que saint Thomas' Tait repoussé, pour se renfermer dans une formule plus simple, plus réservée, plus modeste.

En effet, si dans la série indéfinie des possibles , il

n'existe pas un terme fixe que la pensée ne puisse dépasser, on conçoit cependant que les parties qui composent un tout étant données, il y ait une manière de les arranger meilleure et plus convenable que toutes les autres. Comme avec les lettres de l'alphabet, selon la manière dont elles sont placées, il est possible de former des potiiDes divins, comme VEnéide et ï Iliade f ou bieu des ouvrages impies ou fastidieux; comme des pierres peuvent rester en monceau on servir à élever des palais ; comme des sons peuvent produire une harmonie délicieuse ou des bruits discordants ; ainsi les parties de Tunivers suivant la vo-

DOCTRINE BELIGIEUSE. * 369

ionté de ToaTrier suprême , pouvaient être Jetéee au hasard et former un chaos , ou bien être savamment

ordonnées avec poids, uuinhi e et mesure. Comme cette volonté était sage, juste et iK>nne, c'est la mesure qu*eUe a répandue dans toutes ses œuvres ; elle a établi unedistribulion si bien ménagée, que Tesprit ne peut en concevoir une moiileurey et qu en modifiant une seule partie , on nuirait à tout Tensemble. Le monde n'est pas sans défaut, parce qu'il est créé; mais ses défauts même tournent à sa beauté, et Dieu a su partout faire sortir le bien du mal.

Sans doute eette théorie ofPre des lacunes : les lueurs qu elle répaud ne dissipent pas toutes les obscurités et ne pénètrent pas jusqu*à ces étonnantes contradictions de la nature humaine dont le christianisme a révélé le secret; et cepeiidaul, parmi toutes les solutions inventées par les philosophes pour expliquer'lorigine du mal, c'est la seule qui concilie les imperfections du monde avec les perfections divint^s, sans sacrifier d'une part la justice et la bonté à la volonté arbitraire de Dieu, et d'une autre part sans étouffer la liberté smis hi pression de la sagesse et de la bonté qui disparaîtraient bientôt elles-mêmes, si le libre arbitre divin était détruit ou compromis; c^est la seule enfin qui, en présence des maux de la terre, offre au cœur de l'homme de sérieuses consolations. Car bien que la philosophie soit une science qui s'a* dresse avant tout à Tesprit, il faut reconnaître que le cœur u est pas désintéresse dans ses spécula* n 24

870 'dOCTRIIIB REUGfBUSB.

tions. C'est parce qu'elle touche et- remue toutes les puissances de la nature humaine qu'elle est la première des sciences. Elle descendrait du haut rang qu'elle occupe, elle perdrait sa dignité et sou importance, le jour oùy aride et desséchée comme la géométrie, elle ne parlerait plus qu'à la seule raison.

ghâfubs it

DU QHITKISAOX BT VO PaimPB DB L'iNOlVIDUATiOB.

I. Réalité des Universaux. Erreur et danger du nominalisme — II. Discussion des théories sur l'individualion. Côté défectueux de la doctrine de Stiint Thomas. Frivolité de la (luesliou. — ili. Kiaûieu de la réiuUUuu du Panlhéisme d Averrubs.

Le pape Urbain V, a^âdmsant à l'imivefsité de

Toulouse, lui recommandait en ces termes de montrer un aitacheizieut inviolable à la doctrine de saint Thomas :

ff Considérant que saint Thomas d*Aquîn a illustré,

noa-«eulement Tordre des Frères Prêcheurs , mais encore toute TÉglise par une soienee éminenle et. toute diTÎne^.et qu'à Teiemple de saint Augustin, il

a enrichi la chrétienté par ses ouvrages, nous voulons que vous embrassiez sa doctrine comme véritabie et orthodoxe, iSt que tous appliquiez tous tos efforts à

la développer *. »

1. c Volomus insuper ettenoie pnoMstiiiro vobis injungioM, vti dicti iMsti Thomas doclrinam tanquam TWidicam et caihoUcam seclemi, eamqoe iiudeatia loU» virilMu smpUaie. w Cité par Gajélao

37S DES OlflTeRSADX

Dans SUD enthousiasme, ïe cardinal Cajétan ne se fait pas faute d'opposer ces paroles aux adversaires du docteur Angélique, et de leur dénier le droit de s'élever contre une doctrine aussi solennellement approuvée par le saint-siége K

S^il était vrai que les recommandations d'Urbain V dussent être entendues dans un sens littéral et absolu, nous avouerons qu'elles ne nous causendent pas un médiocre embarras en commeni^ant ce chapitre, dans lequel nous aurons à contester quelques-unes des maximes du thomisme. Mais Cajétan exagère à dessein la portée des déclarations pontificales : elles n'ont pas la signitlcation qu'il suppose dans la vivacité de sou zèle pour le docteur Angélique. Nous nous lappelons ces belles paroles dé saint Augustin, qui sont devenues la règle de l'Église : « In necessariis imitaSf in dubiis iibertas, in omnibus charitas, » La raison dernière de Tindividuaiité dans les êtres, n*est pas évidemment un de ces points qui n'admettent ni divergence, ni contestation; c'est un problème pure* ment théorique qui provoque des doutes nombrenXi et sur lequel la subtilité des Écoles s'est toujours donné pleine carrière. Ainsi nous pouvons le discuter librement et le résoudre contre saint Thomas» sans mériter le reproche de témérité, sans oCTenser,

dans son Commentaire sur le traité De f-ntp et Et$enîia, c. v, D. Thonuf , 0pp., ediL Bom., t. IV, p. SO. CL Touron, Km dêmmt

Thom<Uy p. 603.

ET DU PRIUGIPB DE L'INDITIDUATION. 373

comme les expressions de Cajétan porteraient à le croire^ la majesté du saint-siége. '

La recherche du principe de rindividuation se trouve placée dans l'ensemble des opinions de saint Thomas entre la théorie de TuniTersel et la démonstration de la personnalité de Tàme humaine. Nous avons vu que ces trois parties composaient à proprement parler la métaphysique de Tillustre docteur.

Je ne veux rappeler ici la théorie de T universel que pour constater Faccord qui a régné sur cette question fondamentale entre quelques-uns des plus beaux génies dont la philosophie et le Christianisme s'honorent.

Que soutenait saint Thomas? Que TuniTersel n est pas quelque chose de réel qui existe en dehors des objets particuliers et de riutelligence. Il soutenait par exemple qu'il n'existe pas, en dehors des individus humains, un être à part qui soit l'humanité. Mais il ne méconnaît pas la présence de l'élément général que 1 univers renferme, que la pensée de rhomtee réfléchit, et qui a son principe dans les conceptions éternelles de la divine sagesse II considère les notions générales que forme l'esprit humain, comme l'expression des genres et des espèces qui existent dans la nature, et il rattache les unes et

874 DES UNIVER&MUH

les antres à leur soucce commuiiB qui est la pensés

de Dieu.

Nous avoDs dit que cette doctrine était celie^ d'Albert le Grand à qui saint Thomas Tavait ein|irontée : mais, avant Albert, elle avait eu pour interprète saint Anselme, et avant saint Anselme, saint Augustin, et avant saint Augustin, Platon, Socrate et Pytha* gore.

Le docteur Angélique se montre sévère à l'égard des doctrines platoniciennes; il les croit dangmuses pour la foî. C'est qu'il ne les connaissait qne par des

témoignages étrangers, et qu'il préférait en ces matières le jugement d'Aristote à celui de saint Augus^ tini. S'il avait pu lire IsiRépublique^ soit dans le teite original, soit dans une traduction latine, ou l)ien si, Comme Henri de Gand, il avait remarqué que Tévèque d*Hippone était^ un témoin plus désintéressé et plus fidèle qu'Aristote, engagé trop personnellement dans le débat pour se montrer équitable envers son rival; il n'aurait pas prêté à Platon des opinions qne * celui-ci ne professa jamais; il ne lui aurait pas reprocbé d'avoir considéré les idées comme des êtres à part» comme des substances incréées; il aurait reconnu que, pour le disciple de Bocrate élevé dans le paganisme (onime pour le génie tout dirétien de saint Augustin, les idées ont leur principe en Dieu,

et se trouvent contenues dans son Intelligence, comBie

les types immuables de la création.

Ecoutez maintenant les maîtres les plus autorisés

ET DO PBIKCIPE 0£ L'UIDIVIDUÀTION. S7S

de la phîlompbie do ztii* sîèele. Us tombent d'accord avec Bossuet que « ces vérités éternelles que tout entendement aperçoit tonjoun les mêmes, par lesquelles toot entendement est réglé, sont quelque chose de Dieu, ou plutôt sont Dieu même; » — que « Dieu est la raison primitive de tout ce qui est et de tout ee qui s*entond dans l'univers; qu'il est la vérité originale, et que tout est vrai par rapport à . son idée étemelle; que cherchant la vérité nous le eherehons; que la trouvant, nous le trouvons *. »

Avec Leibniz, ils ajoutent que a Thomnie ne peut se rendre parfaitement compte des idées, sinon en remontant jusqu'aux idées premières dont il n'a plus à se reûdre compte, c'est-à-dire aux attributs absolus de Dieu \ » — Que « riuteliigeuce de Dieu est la région des vérités éternelles et des idées qui en dépendent » — « Que les vérités nécessaires contiennent la raison déterminante et le principe régulatif des existences mêmes, en un mot les lois de runiverSf et qu'ainsi étant antérieures aux existences des êtres contingente, il faut bien qu'elles soient fondées dans l'existence d'une substance nécessaire \ »

Saint Thomas, non plus que saint Augustin et Platon» n'aurait pas désavoué ces sublimes et fortes

l. De la connaissance de Dieu et de soi-mémey c. iv, §5 et. 9. a. MeditatUmu de cognUione, veritate et idms, Opp-, t. II, p. 17. 8. FrinmpiaPhiUmfkiM, 0pp.. t. II, p. 35. k. Nam, emstt, Ut. IV, c u. Voy. aussi M. Gooain, Du mi', dm bm»9i du 6toi, quatrième 1«qoo, Dim frimipê dt$ prineîfw».

376 DBS UNIYERSAUX

maiimM dont la Smme de:Théologie offre ploB d'une

trace.

Il y a donc une tradition philosophique qui remonte jusqu'à i'antiquitéy que le Ghrisiianieme a confirmée, et qui n'a jamais souffert d'interruption ni au moyen âge, ni dans les temps modernes: c'est que les genres et lee espèces qui comprennent tous les êtres de Tunivers , non-senlemenl ne sont pas de vains mots, ni même de pures conceptions de Thomme ^primant certains caractères communs, certaines relations générales des dtres; mais qulis ont leur fondement immuable dans la pensée divine, et qu'ils sont pour ainsi dire une des faces du plan providentieU dont l'autre partie consiste dans les loia unifonncs qui ré^jissent la création.

Que le Qominalisme combatte l'autorité de cette tradition , elle n'en demeure pas moins un fait constant, et, je dirai presque, décisif.

De plus, il reste aux nominalistes à expliquer la r^larité du cours de la nature, la permanence invariable des conditions de l'eiistencc, si, comme^ lis le prétendent, tout, hormis les individus, peut se ramener à des abstractions verbales.

Occam a déployé une dextérité merveilleuse dans la discussion du réalisme; il a triomphé très-habilement des exagérations et des inconséquences de ses adversaires; mais il n'a pas démontré que l'individu ne supposait rien autre chose que lui-même, et sa théorie audacieuse est venue se heurter contre le fait

ET J>D PRINCIPE DË L'iItmVlOUATION. 371

eerlain des rektîoDs uniformes et de Tharmonie des

êtres, qui suppose la sagesse d uo architecte éteruel.

Si j*aperce?ai» un certain nombre de statues sein* blables, non^seulement la vue de leurs ressemblances ferait naître en moi une iiulioa que tous les iogicicus appellmient générale on universelle , puisqu'elle aurait la propriété de représenter à la fois plusieurs objets ; mais je serais naturellement conduit à recbercber la raison de ces ressemblauces^ puisqu'il me serait impossible de les regarder comme un simple accident, ou comme une ahatiacliou tri vole de mon esprit. Cependant des statues sont des objets en nombre limité et qui n^oiat pas la faculté de se reproduire; après qu'elles ont été détruites, il ne reste plus que le souvenir de leur forme. Que dirons-nous donc de celte idratité d'attributs^ bien autrement frappante, qui existe entre les êtres de Tuniversy et qui est le fondement des espèces et des genres uatu* rels? Lorsque nous tOyons certains caractères s'étendre à des myriades dUndividus, et se perpétuer de siècle en siècle, tandis que les individus se succèdent et disparaissent, comment ne pas supposer derHère cette scène mouvante un ordre immuable que les existences particulières manifestent sans le coastituer^ qui se réfléchit dans la nature sous la double forme des classes et des lois, qui correspond dans la pensée de Thomme aux idées universelles, et dont 1 exemplaire éternel subsiste dans i entendement divin?

tu MKS imiTEaSAlIX

Nous indiquons sans les développer ces points de vue de la question^ en n'insistaDt pas Uii-mêiney saint Thomas noDs a donné le droit de passer légèrement sur les preuves de détail.

Nous sommes arrivés à la partie la plus abstraite de la métaphysique du saint docteorf sa théorie do Tindividuation*

Après avoir reconnu la réalité de l'universel, saint Thomas est amené à rechercher eomment Tunirarsel se fixe» et devient Tôtie parlieulier et individuel.

Le principe de l'individualité pour les objets sen* sibles est la matière qui détermine la forme : pour les pures intelligences, dégagées de tout contact matériel, c'est la simplicité même de leur essence : pour l*âme humaine, c*est la propensionr à s'unir à un corps déterminé*

Ce qui nous frappe d'abord dans cette théorie, c'est le défiftut d*unitéy et une sorte d'incohérence à peine dissimulée sous l'apparente pséGision des fermules.

«L'individualité n'est pas un fait multiple et complexe qui soit de nature à être expliqué d'autant de manières différentes qu'il y a de grandes divisions parmi les êtres. BUe est partout ég^le à elle-même^ en ce sens que, pour chaque sujet, die consiste dans la

ET DO PBUIGIPI n L'INMTIOOATIOII. 379

propriété d'être distinct de tout autre sujet, et de ne pouvoir se communiquer. Lorsque l'être individuel est doué dlnteHigence, la eonscience qo'il a de luimême éclaire et transforme son individualité; il devient une personne, c'est-à-dire une force qui se eonoatty ai poflaàde et se gouverne; maîa il demeure soumis aux conditions générales qui déterminent rexisteuce. Ainsi tous les corps occupent chacun leur place an soleiL Ainsi ràme dé Pierre n'est pas celle de Paul, bien qu'elles soient tontes deux d'une na> ture spirituelle. Ainsi un ange diffère d'un autre ang^ Saint ïhomas multiplie les solntione du pro- Uènie, comme si le problème n'était pas identiqne pour tous les ordres de la création ! Cette variété même d [expédients traliii l'imperfection du système. Si la finrme est déterminée par la matière, en d'antres termes, si la matière est le principe de 1 individuation, comment rindividualitê peut-elle appartenir anx substances immatérielles, aux pnrs esprits ? Quesi, au contraire, indépendamment de la matière, les purs esprits ont leur individualité, comment la ma* tière peut-elle être regardée comme le principe de l'individnation? Que dire enfin de cette solntion additionnelle, imaginée en vue de l'âme seulement, dont elle fonde reualence propre sof Je ne sais quelles relationa mal définies avec le corps? Le donble défiiot de ces hypothèses est de se contredire entre elles et de n'expliquer rien^ elles embarrassent Tesprit sans l'éclairer. Qui pourrait se flatter» après les avoir

DES UNlVfia&ÀUX

étudiées, de mieux connaître la nature et de pénétrer plus avant dans les mystères de l'être ?

Lea aucceaseurs et les eontemporaina même de saint Thomas ne ae firent aueone illuaion aur Timperfection de sa doctrine. Ils furent surtout frappés de cette coDaéquence avouée par le aaint docteur, que ai la matière ieat le principe en quelque aorte eaaentiel de la distinction des indivi lus d uiir même classe y chaque classe dans les substances immaté* riellea doit nécesaairement renfermer un aeul individu, puisqu'elle ne remplit pas la condition indispensable pour en comprendre plusieura. Parmi lea angea, comme on diaait alora, il y a autant d'eapèeea que de personnes, et Dieu, malgré toute sa puissance, ne pourrait pas en créer deux de la même eapèce. Noua avons vu que cette assertion paradoxale avait été condamnée en 1276 par l'évèquede Paris, Étieuiie T^mpier, au sens même de saint Thomas, contra (rairem Thomam, et qu'un demi-siècle après, une seconde sentence épiscopale, tout en réformant la première dans ce que celle-ci contenait de personnel au saint docteur, n*avait cependant pas approuvé d*nne manière expresse les articles contestés*.

« Appliqué à Tàme humaine, ce système soulevait des objections non moins sérieuses, et surtout en face

du matérialisme arabe, il était a^aurément diCQcile

U\of* lias hant, Ut. D, a istm, t. a,p. 48 si %a.

BT DU PRlIlCm DB L'IHDIVIDIIATIOII. 381

d'expliquer comment l'individualité du sujet peusaut est subordoDnée au corps, et comment, toutefois, elle peut survÎTre à la dissolution des organes. La ciuyance énergique de saint Thomas dans la spiritualité et dans rimmortalité de l'âme n'en a pas été ébranlée, j'en oonviens, et il a ingénieusement répondu que l'âme peut conserver à la mort certaines dispositions ou habitudes qui sont Tempreinte durable de son commerce avec la matière, et qui servent à caractériser son être. Mais celte réponse t clan ci telle tous les doutes, el ne demande-t-elle pas ellemême des explications? Ainsi, une question en amène . une autre : une première hypothèse en nécessite une seconde, et dans ce dédale de controverses nous poursuivons l'évidence et la certitude sans y atteindre.

Mais dt la doctrine de saint Thomas sur 1 uidividuation n'est pas irréprochable, si ^Ue éprouva dèa le XIII* sièéle une sérieuse résistance, même de la part de Tautorité ecclésiastique, il faut convenir que les hypothèses qu'on y substitua n'étaient pas mieux imaginées.

Je m'attache à la jilus célèbre de toutes ces opinions aujourd'hui abandonnées, celle du docteur . Subtil, que Tordre des Franciscains adopta avec ar •

deur, sans toutefois la fane I m miplier. Que soulcnait Duns Scotif Que rindividualité résulte de la présence d*un élément nouveau qu*il appelle heceéité, et qui

s'ajoute, boiL à la lurme seule dans le» objets intel-

S81 DBS DNfVBHSAOX

iigibles, soit à la uiatlère et à la forme réunies dans les objets sensibles. Assurément ee n'est pas l*expérienee qui a suggéré eetle explication. Uètre iodmduel que je connais le mieux au monde, parce que je puis Tobserver directement, c'est moi-même. Cepen- . duitf lorsque je rentre en moi, je ne découvre rien autre chose que mou âme, le sujet identique et un, avec ses facultés et ses opérations. De même, les sens ne me font rien apercevoir de plus dans les corps que les corps eux-mêmes et leurs propriétés. Qu'est* ce doue que l'heecéité, sinon une hypothèse qui se réduit à considérer l'individuaUté d'une manière abstraite, à la poser d'abord, par la puissance même de l'abstraction, en dehors du sujet individuel, et à la rattacber ensuite au même sujet par une fiction logique? Nous quittons avec Duns Seot le monde des réalités pour celui des chimères. Il s'agissait d'expliquer l-ètre individuel» c'est-à-dire Tètre réel par eieellenee» et nous n'arrivons qu'à des entités hypothétiques, mal définies, et plus obscures mille fois que la difficulté dont elles devaient oiïrir la solution.

Quand on considère la vivacité des controverses donti'individuation a été i'ohjet au xiv* siècle, on est en droit de s'étonner qu'elles aient des radnes si pen profondes dans l'histoire de la philosophie. L*eiistence et les perfections divines, la nature de Tàme, la certitude* les devoirs et la destinée de rbomme sont des objets qui, en tout temps, ont appélé.'ha joiédila-

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BT DU PRIllOm Bi L'11IUVID0AT1O]I. «88

tioDS des philosophes. La question des universaux eli8*mèBie avait partagé les sagea de la Grèce» et, aujourd'hui encore, elle diyÎBe les Écoles contemporaines. A la différence de ces questions immortelles, la recherche du principe de i'individuation eat partU culière au moyen âge. On la yoU poindre an coin»

mencement du xiii* siècle ; cent-ciuquanto années durant y elle occupe et agite lea esprits , puis ^le disparaît pour ne plus renaître, le ne conteste paa qu*oo n*y trouve quelques allusions chez les éerivains de Tautiquité, et j ai eu le soin, daus le cours de cet ouvrage, de citer des textes d'Aristote qui peuvent être regardés comme les antécédents des solutions admises par saint Thomas ou par ses adversaires. Mais quelques phrases isolées ne sont pas une théorie en forme. A part de vagues indications, Tantiquité n'a rien laissé qui se rapportât directement à la question. Nous ne la trouvons posée ni chez Platon» ni i^hes Aristote» ni chei Épicnre, ni ches Zénon*; elle n'a pas occupé davantage les philosophes modernes; circonscrite au moyen âge, elle figure, m j*ose le dire, parmi les produits indigènes de cette époque. •

Quand un problème a uoe fois paru dans le monde, qui- ne sait pas combien il est délicat de le déclarer mal posé et de conclure à sa aa{H pression? Cependant, si ce problème n'a été agité que passagèrement, si la discussion n'en a pas laissé de traces, enfin s*il paraît toe le résnltat

38% DES ONlTERâAUX

d'une situation particulière de la pIiiloso{)hie et des esprits y ne peut*ou pas soutenir » sans être taxé de présomption et de légèreté, qu*il n'a pas de fondement réel, qu'il est purenit nt factice, et que le débat ne pouvait aboutir? Telle e^itia conclusion que nous voudrions établir en ce qui concerne le problème de rindividuation.

La questioti se trouve- 1- elle posée naturellement? sort-elle pour ainsi dire des entrailles mêmes de la réalité? Evidemment non. C'est une question qui est née des faux rafûnements de la mauvaise scholastique et des abstractions outrées dans lesquelles sa subtilité s*égara.

La logique de TEcole avait commencé par distinguer deux modes d'existence, le général et le particulier, puis dans Tètre particulier « elle avait établi , pour suivre Aristote, une nouvelle distinction entre la forme et la matière. A force«de raisonner sur ces entités» les philosophes avaient peu à peu perdu de vue leur caractère purement abstrait, et ils en étaient arrivés à les considérer comme les éléments du monde réel. Dès lors» il était naturel qu'ils se demandassent . en vertu de qui 1 |>rin(!ipe le particu*lier, c'est-à-dire l'individu, se séparait de l'universel, et s'il tirait son origine de la forme ou de la matière qui entraient dans sa composition. La question ramenée à ces termes était le corollaire en quelque sorte inévitable des divisions primitivement admises au sein de l'être. Mais ces divisions étaient purement logiques; mais

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