L'ART
parles souffrances de l'humanité; souffrances que causent en partie le hasard et l'erreur, en partie l'humanité elle-même, les volontés rivales des individus, la méchanceté et la perversité de la plupart. C'est toujours de la volonté une et identique qu'il s'agit; mais ses diverses manifestations se combattent. Dans cet individu elle est violente, dans cet autre elle est plus faible; elle est plus ou moins adoucie par la lumière et la connaissance; jus([u'à ce qu'enfin, dans un homme, cette connaissance accrue par la souffi'ancc elle-même, atteigne le point où le rôle delà Maïn no la trompe plus; la forme de l'apparence, le principe de l'individuation est pénétré par elle, l'égoïsrae reposant sur ce principe meurt avec lui, les motifs autrefois si forts perdent leur puissance; il ne reste plus que le quiétisme de la volonté, la résignation, le renoncement, non-seulement à la vie, mais à tout instinct d'être. Aussi voyons-nous, à la fin des tragédies, les héros, après un long combat, une longue souffrance, renoncer pour toujours au but que jadis ils poursuivaient avec tant d'ardeur, et à toutes les jouissances de la vie: ainsi le Prince Constant de Calderon, et la Marguerite de y^aas^ ; ainsi Hani lot que son Horatio voudrait bien suivre; mais le prince danois lui demande de vivre encore dans ce monde pénible pour éclaircirsa destinée et purifier sa mémoire; ainsi la Pucelle d'Orléans et la Fiancée de Messine. Tous meurent, éclairés par leurs souffrances, et le désir de vivre estanéanti en eux-mêmes; telle est la vérité exprimée, dans le Maliomet de Voltaire, par les derniers mots que prononce Palmire mourante: « Régnez : le monde est fait pour les tyrans. » Au contraire, la fameuse doctrine delà moralité poétique repose sur une ignorance absolue de la tragédie et du monde : elle se révèle avec toute sa platitude dans les critiques que le docteur Samuel Johnson a faites des pièces de Shakespeare; il se plaint de l'indifférence du poète: qu'ont fait, dit-il, les Ophélie, les Cordclia, les Dcsdomone?Mais il ii'.Y a qu'une philosophie plate, optimiste.
protestante, rationaliste ou juive, qui puisse satisfaire à cette doctrine de la moralité poétique. Le vrai sens de la tragédie est cette vue profonde que les fautes expiées par le héros ne sont pas les siennes, niais les fautes héréditaires, c'est-à-dire le cinme même d'exister, comme dit Calderon,
Pues el delito mayor
Del hombre es haber nacido
La poésie est, de cette façon, la vérital)le interprétation de la vie; elle est comme une morale esthétique, prélude de la morale proprement dite, elle est déjà l'expression de ce pessimisme qu'inspire la science de l'univers et de l'humanité; on dirait qu'elle livre le secret de l'énigme, s'il ne fallait plutôt réserver ce privilège à la musique.
« La musique est en effet très différente des autres arts: tandis que ces derniers objectivent la volonté par l'intermédiaire des idées, la musique est au-dessus des idées elles-mêmes, elle est indépendante du monde des apparences qu'elle ignore. Elle est une objectivation immédiate, une image de la volonté absolue, comme est le monde lui-même, comme sont les idées, dont l'apparence multiple constitue l'univers phénoménal. Aussi la musique n'est-elle d'aucune façon, comme les autres arts, l'image des idées ; elle est l'image de la volonté ellemême, dont les idées sont aussi l'objectivation. De là vient que l'effet de la musique est plus puissant, plus pénétrant que celui des autres arts : ces derniers ne parlent que d'ombres, elle, au contraire, parle de l'être. » Mais, « comme c'est la même volonté qui s'objective dans les idées et dans la musique, quoique d'une manière différente, il en résulte qu'à défaut de similitude complète, du moins un parallélisme, une analogie doit existe* entre la musique et les idées, dont la manifestation constitue le monde visible. Cette conséquence est inévitable: aussi les progrès de la musique correspondent-ils rigou-