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CHAPITRE II

Schopenhauer a donné à l'exposition de sa doctrine philosophique un ordre très rigoureux, que nous suivrons scrupuleusement : — Théorie de la connaissance, théorie de la nature, esthétique, morale. Mais ses considérations sur le but, la nature et les limites de la philosophie, sur le critérium et ses rapports avec l'expérience ont besoin d'être exposées à part et tout d'abord.

II est riche en théories de détails originales : nous les verrons. Quant aux théories générales, il semble que ce que Schopenhauer a trouvé, ou au moins mis en pleine lumière, se réduit à ceci :

Une métaphysique est possible dans le domaine de la seule expérience, à condition de l'embrasser tout entière. Elle est, par nature, complètement libre de toute attache tiiéologique, également indifférente au théisme et à l'athéisme. Elle peut et doit rester dans notre monde ei être, à ce titre, une cosmologie.

Le monde ainsi considéré, avec ses phénomènes si variés et si complexes, est réductible en dernière analyse à un seul élément que Schopenhauer appelle la volonté et qu'on nomme ordinairement Xtijorce.

La volonté est donc l'explication dernière, « la chose en soi »; mais nous ne pouvons savoir ni si elle a une

cause, ni si elle est sans cause, ni d'où elle vient, ni où elle va, ni pourquoi elle est, ni si elle a un pourquoi • nous savons seulement qu'elle est et que tout s'y ramène.

Tels sont les principes généraux de sa philosophie. Ce chapitre et ceux qui suivent montreront comment il les établit et ce qu'il eu déduit.

Et d'abord d'où procède sa philosophie? Schopenhauer est disciple de Kant et l'a toujours hautement avoué; mais, tandis que Fichte, Schelling et Hegel sont, à ses yeux, la descendance bâtarde, il représente, lui, la lignée légitime ; et cette prétention ne nous semble pas dénuée de fondement. « L'effet que produit l'étude de Kant, dit-il, est semblable à celui de la cataracte sur un aveugle. Elle produit en nous une renaissance intellectuelle ; une nouvelle manière de philosopher date de lui. » Cet enthousiasme était le fruit d'une longue fréquentation. Schopenhauer avait creusé et remué la Critique en tous sens ; il avait senti s'opérer en lui cette métamorphose que Kant produit nécessairement quand on a vécu dans son intimité, quand on se l'est assimilé, et qu'on n'en parle pas d'après une connaissance superficielle ou des analyses de seconde main.

Son admiration n'est cependant pas sans réserves et, outre des critiques de détail, il adresse à Kant un reproche capital, et le voici ^ :

Kant publia en 1781 la première édition de la Critique de la Raison pure ; et la seconde édition en 1787. Celleci, outre divers changements importants, contient une

1. Schopenhauer a publié un ouvrage spécial sous ce titre : Critique de la philosophie Kantienne {Kritik der Kantisclien Pliilosopfiie) en appendice au tome l" de son grand ouvrag». Voir aussi Parerga und l'iiralipomena, tom. I, $ 13.

2â LA PHILOSOPHIE DE SCHOPENHAUER

réfutation de l'idéalisme de Berkeley qui serait suivant Schopenhauer un sacrifice fait au préjugé et au sens commun. « Mais que personne ne s'imagine connaîtro clairement Kant ni en avoir une idée exacte, tant qu'il s'en tiendra à cette deuxième édition », et il fait remarquer que c'est sur ses observations que le professeur Rosonkranz s'est décidé en 1838 à rétablir !e vrai texte. La thèse de Schopenhauer est celle-ci : que Kant aurait été idéaliste pur dans la première édition ; réaliste dans la seconde. Il aurait reconnu d'abord sous sa forme absolue et sans restriction, le principe : point d'objet sans sujet. Puis comme effrayé de sa hardiesse, il aurait admis qu'il y a, indépendamment de l'esprit qui pense, une certaine réalité externe qui, sans doute, ne peut être connue que sous les conditions de la pensée, mais qui n'existe point par elle. « La matière de l'intuition, dit Kant, est donnée du dehors. » Mais comment et par quoi? Kant ne le dit pas et quand il essaie de prouver l'existence de cet objet, il n'y arrive que par un défaut de logique que Schopenhauer signale en ces termes : La loi de causalité n'a, comme Kant l'a établi, qu'une valeur subjective ; elle ne vaut que pour le sujet et dans l'ordre des phénomènes, à titre de principe régulateur. Pourquoi donc Kant se fonde-t-il sur la loi de causalité pour établir l'existence de Vobjet? « Il appuie son hypothèse de la chose en soi sur ce que la sensation produite dans nos organes doit avoir une cause externe. Mais la loi de causalité, comme il l'a très bien montré, est a priori; c'est une fonction de notre intelligence, par conséquent elle est toute subjective; » elle ne peut donc avoir une valeur objective, elle ne peut être appliquée aux nouniènes. Cette hypothèse toute gratuite de quelque chose d'extérieur à nous, fondée sur une application illégitime du principe de causalité, est ce que Schopenhauer appelle « le talon d'Achille » de la philosophie de Kant; et ce point vulnérable avait été léjà signalé par le kantien Schulze. dans son Œnési-

dème. En. d'autres termes, Schopenhauer enfermait Kant dans le dilemme suivant : ou bien nos sensations sont purement subjectives et alors comment admettre une chose en soi — ou bien vous admettez une chose en soi, ce que vous ne pouvez faire qu'en vous appuyant sur le principe de causalité (la chose en soi étant supposée la cause de nos sensations) ; et alors comment ne pas reconnaître au principe de causalité une valeur objective? Votre demi-idéalisme n'est donc pas soutenablo.

Kant s'est-il contredit? a-t-il passé de l'idéalisme [»ur à un réalisme problématique. Miclielet (de Berlin), Kuno Fischer, Ro^^enkranz sont de l'avis de Schopenhauer — Ucbcrweg est de l'opinion contraire *. Il sem.ble que tout le mal vient du sens vag-uo que Kant donne au mot objet, qui tantôt semble désigner un pur vide, un pur néant, totalement inaccessible à la pensée ; tantôt semble représenter une existence réelle, analogue à ce que la philosophie contemporaine appelle l'inconnaissable. D'ailleurs ce n'est pas ici le lieu d'insister sur ce débat. Il suffit de noter la position de Schopenhauer à l'égard de son maître et le pas décisif qu'il fait vers l'idéalisme absolu.

Sa critique de la philosopliie kantienne, pleine de remarques et de détails techniques, ne pourrait être expo, sée ici d'une manière utile. Notons seulement quelques points.

« Le plus grand service que Kant ait rendu c'est sa distinction entre le phénomène et la chose en soi, entre ce qui paraît et ce qui est : il a montré qu'entre la chose et nous, il y a toujours l'intelligence, et que par conséquent elle ne peut jamais être connue de nous telle qu'elle est. « Il est arrivé à la chose en soi, non par la bonne voie, mais par une inconséquence. Il n'a pas reconnu directement que la chose en soi, c'est la volonté ; il a cependant fait un pas décisif en montrant que la con-

I. M. Janet s'est rangé à l'opinion d'Ueberweg duns ses savantes leçons sur Kant, qui n'ont pas été publiées.

duite morale de l'homme est indépendante des lois qui règlent les phénomènes *. »

Schopenhauer admet comme excellente la théorie de Kant sur l'idéalité du temps et de l'espace qu'il a placés en nous, dans notre cerveau, au lieu de l'attribuer, ^omme le vulgaire, aux choses elles-mêmes. Mais, ditil, dès que Kant passe des intuitions (perceptions) à la pensée, c'est-à-dire au jugement, quel abus de la symétrie, quelles tortures logiques imposées à la connaissance humaine ; que de répétitions, que de termes différents pour désigner la même chose ! « Sa philosophie n'a aucune analogie avec l'architecture grecque qui est simple, grande et se saisit d'un coup d'oeil : elle fait penser plutôt à l'art gothique ; c'est une variété dans la symétrie ; ce sont des divisions et des subdivisions qui se répètent, comme dans une église du moyen âge. »

On sait que Kant ramène les idées de la raison à trois illusions transcendentales : l'âme, le monde et Dieu- Schopenhauer fait justement remarquer que c'est encore là un abus de la symétrie et que « deux de ces inconditionnés sont conditionnés par un troisième, à savoir l'àme et le monde par Dieu qui est leur cause primordiale. Mais, cette difficulté mise de côté, nous trouvons que ces trois inconditionnés qui, suivant Kant, sont ce qu'il y a d'essentiel à la raison, sont en réalité dus à l'in- Ikicnce du christianisme sur la philosophie, depuis la scolastique jusqu'à Wolf. Si simple et si naturel qu'il paraisse aux philosophes d'attribuer ces idées à la raison, il n'est nullement établi qu'elles aient dû sortir de son dévelojipement même, comme quelque chose qui lui soit propi'e. Pour l'établir, il aurait fallu s'aider des recherches historiques et chercher si les anciens peuples de l'Orient et notaniinent les Hindous et les plus vieux philosophes de la Grèce étaient réellement parvenus à ces idées ; si nous ne les leur atlribuuns pas trop bonnement,

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