CHAPITRE V l'art
Quelle sera la transition entre le monde de la volonté et le monde de Part? Comment le philosophe de la îiature se changera-t-il en maître d'esthétique? C'est ici que Platon intervient. Le domaine de la représentation, toi que Kant Fa déterminé, et le domaine de la volonté, toi que Schopenhauer Ta décrit, le monde des phénomènes et le monde de la réalité sont rejoints Tùn àVautre par rintermédiaire des idées platoniciennes, sorte de principes mixtes qui semblent participer de la volonté et de r intelligence. La nature les a laissé entrevoir : « Dans les différents degrés de la volonté, nous avons déjà reconnu les idées platoniciennes, en tant que ces degrés sont les espèces déterminées, les propriétés primordiales,
t. DU Welt ala WiUe u. «. w. tome II, ch. xxv.
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les formes immuables qui^ soustraites au devenir, se manifestent en tous les corps, inorganiques ou or°:ai lises. Ces idées se manifestent dans d'innombrables luâi- Tidus auxquels elles servent de modèles. Mais la pEuralité des individus est représentable seulement dans lespace et le temps; leur origine et leur mort s'expriment par la loi de causalité, ils sont soumis, à la raison sursaute, dernier principe de toute individuation, et foriioo générale de la représentation. L'idée, au contraire, est soustraite à cette loi : chez elle, il n'y a ni pluralité, m devenir. Tandis que les individus dans lesquels elle se manifeste sont multiples , soumis à la [naissance et à la mort, elle demeure immuable, une et identique, et la raison suffisante n'a pour elle aucun sens. Or, si la raison suffisante est la forme à laquelle est soumise toute cnnnaissance du sujet, en tant que ce sujet est individu, il en résulte que les idées doivent demeurer en dehors do sa sphère de connaissance. Les idées doivent-elles devenir objet de connaissance, cela ne peut être que par ta suppression de l'individualité dans le sujet connaissant *. #
Les idées apparaissent ainsi dans la nature comme les symboles des espèces, les types sur lesquels se règle totite réalité. Tandis que la nouvelle méthode des sciences naturelles élimine les notions de genre et d'espèce, rompt les cadres des classifications logiques, et introduit lo devenir sans limites dans l'univers vivant, Scbopenhauer, pour arrêter ce flot perpétuel des choses qu'imaginait jadis Heraclite, asservit les phénomènes aux itlecs immuables, aux types spécifiques. Cette interventioîj des idées dans la nature même ressemble déjà, si l'on peut dire, à une première esthétique qui rétablit l'ordre et l'harmonie parmi le chaos des êtres.
Mais comment attribuer aux idées une valeur touto platonicienne, dans une doctrine qui, pour premier objet, se propose de démontrer le caractère relatif et sub-
U Die WeH, tome I, Uv, JII, $ SQ.
jectif dd rintelligence? 11 faut ici poursuivre l'analyse, et exposer que ces idées, loin d'être intellectuelles, loin de tomber, par conséquent, sous Tempire de la raison suffisante, se rapprochent plutôt de la volonté, de cette réalité que Kaat appelle la chose en soi. Dans Platon même, les idées ne sont pas aperçues par Tentendement discursif, elles sont saisies par la raison intuitive : et de là résulte entre Platon et Kant une similitude inattendue que Schopenha,uer a justement signalée. « Ce que Kant appelle la chose en soi^ le noumène^ et ce que Platon appelle Vidée^ ce Bont deux concepts, non point sans doute identiques, mais voisins et distingués seulement par une nuance. Il est évident que le sens intérieur des deux doctrines est le même que toutes deux ne voient dans le monde visible qu'une apparence, une maya^ comme disent les Hindous, quîi en soi est comme un rien, et n'a de signification et de réalité que par ce qui s'exprime en lui, à savoir : la chose en soi de Kant ou Vidée de Platon; en un mot, le noumène^ auquel les formes universelles et essentielles du phénomène, temps, espace, causalité, restent absolument éti^ngëres. Kant nie immédiatement ces formes de la chose en soi, Platon les nie médiatement des idées, en ce qu'il exclut ce qui n'est possible que par ces formes : à savoir la pluralité, la naissance et la mort ^. » Uidée est ainsi rapprochée de la chose en soi que Schopenhauer appelle volonté, et l'on comprend alors comment elle échappe au caractère relatif et subjectif de l'intelligence. Est-ce à dire pourtant que l'idée soit soustraite à toute représentation et se confonde avec la volonté môme î Schopenhauer ne le pense pas. « L'idée et la chose en soi, dit-il, ne sont pas absolument identiques : l'idée est plutôt l'objectivation immédiate et partant adéquate de la chose en soi qui est la volonté, mais la volonté non encore objectivée, non encore devenue représentative.
i. Diti Welt» tome I, llv. III , f 31, cité par M. Janet. Reou9 deê Cûur» littéraires, 19 décembre 1868.
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Car la chose en soi doit, d'après Kant lui-même, èiro affranchie des formes imposées à la connaissance, et ja faute de Kant est de n'avoir pas compté au nombre de ces formes le sujet comme objet, qui est la première forme et la plus générale de la représentation ; il atiralt ainsi enlevé expressément à sa chose en soi Tobjectl /îiô, ce qui l'aurait préservé de cette grande inconséquence do bonne heure découverte. L'idée platonicienne, au contraire, est nécessairement objet, connaissance, représentation, et par là même, mais par là seulement, uMe diffère de la chose en soi. Elle est soustraite aux fonuc^s de représentation que nous comprenons sous le nom de raison suffisante, ou plutôt elle n'y est pas encore soumise ; mais elle est régie par la première forme de représentation, à savoir l'objectivité du sujet pour Itiimême. De la sorte, la raison suffisante est la formo à laquelle est soumise l'idée, quand elle tombe dans ja connaissance du sujet en tant qu'individu. La clios^e particulière, représentée en vertu de la raison suffisai i le, n'est ainsi qu'une objectivation médiate de la chose en soi ou volonté : entre elle et la chose en soi, se liont l'idée qui est la seule objectivation immédiate de la volonté et ne connaît d'autre forme de représentation que la forme générale de l'objectivité du sujet. Par conséquent elle est l'objectivation la plus adéquate po^* sible de la chose en soi ou volonté : elle est même toute la chose en soi, mais soumise à la forme de la représentation : et là est la raison du profond accord entre Kant et Platon, bien que, au jugement du grand nombre, cù dont tous deux parlent ne soit pas la même chose ^ a L'idée est ainsi l'intermédiaire entre le monde de Ja représentation phénoménale et le monde de la volonté, c'est la volonté de la nature aveugle et mauvaise, quî, peu à peu, s'amende et se corrige par l'oubli d'ellemême et de ses besoins, c'est l'imperfection qui travaille à