‹ La philosophie de SchopenhauerChapitre 33 sur 56 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

que, dans la pensée de Schopenhauer, Tart et la poésie doivent être impersonnels et objectifs ; la connaissance de ridée doit inspirer aux initiés ce caractère de sérénité olympienne Cjue TAllemagne reprocha plus tard à son plus grand artiste, et Taffranchi de la volonté paraîtrait se trop souvenir de son esclavage, s'il usait de se^ premiers jours de liberté pour pleurer sur les misères du passé. La contemplation de Tidée doit au contraire être calnaei elle est comme un avant-goût du repos éternel recommandé par la sagesse indienne : déjà l'individu s'eliace, la personnalité s'évanouit, il ne reste que le Génie, ce premier Messie libérateur du monde, ce premier apôtre du renoncement.

Le Génie est en effet le maître ès-arts : il consiste dans la prédominance de l'intuition et de la contemplation sur la volonté; il se distingue de la raison et de la scieEiee pat^ le pouvoir qu'il a de se soustraire aux relations et aux catégories ; sa mission est de connaître les idées indëpimdamment de la raison suffisante, et sa naturo est de rester sujet pur de connaissance, sans participer en rien aux faiblesses ni aux misères de l'individualité. Il s'isole ainsi dans une sorte de sphère supérieure, où la vie n'apparaît que pour être contemplée et embellie ; il ressemble .à ces dieux quiétistes de Lucrèce dont le bonheur est surtout l'absence du mal, et qui vivent dans l'intermondej sourds aux bruits de l'univers inférlenr^ indifférents aux évolutions du Cosmos- Tandis que la science est profondément engagée dans le domaine de la représentation, et qu'elle s'applique à ajuster aux formes de l'entendement les manifestations multiples de Tunique volonté, tandis qu'elle met l'intelligence à son service et la contraint à subir le joug des lois phénoménales, l'art au contraire se place au-dessus de la raison suffisante, et laisse à l'intelligence le droit d'agir librement, d'être sa fin à elle-même. De plus, loin d'imiter la science qui obéit toujours à un dessein intéressé, qui, dans ses spéculations, se conforme aux exi-

L ART y7

gences d'un plan, Fart fait profession d'être in utile comme la philosophie même ; le génie méprise la pratique, il craindrait de s'abaisser aux calculs réflécliis de la volonté qui, de toute la force de ses instincts, se livre à Pintérét et à l'ambition ; dans sa naïveté, il ignore du inonde tout ce qui est étranger à la beauté; aussi, malgré sa puissance et sa supériorité, préfère-t-il le rôle de roi sans couronne, voué à une solitude sublime; alors môme qu'il se sent le jouet des Antonio, il ne veut pas abdiquer la folie chevaleresque du Tasse *. On comprend par là comment le génie doit être ennemi de ces sciences abstraites où concourent la représentation et la volonté ; il accepte de l'imagination tout ce qu'elle peut fournir à. l'art, mais il repousse cette autre imagination que KarU appelait Y imagination a priori et qui sert uniquement à figurer les formes de la sensibilité, telles que l'espace et le temps. Il en résulte que le génie doit avoir une antipathie profonde contre les mathématiques, cette science de l'espace et de l'imagination abstraite : Schopenh^uer est loin de croire avec Novalis qu'un géomètre soit poète ; il s'attache plutôt à dresser une liste de génies hostiles aux sciences exactes, et la contemplation pure lui semble tellement étrangère à la raison suffisante qu'il la juge incompatible avec la science des relations et des catégories. Il trouve au contraire des rapfjorts évidents entre le génie et la folie : selon lui, les fous et les grands génies se ressemblent en ce qu'ils connaissent surtout le présent; de même que le sujet pur de la connaissance voit tout dans unç intuition immédiate i soustraite aux limites du temps, de même le fou pataU concentrer toute la raison qui lui reste sur les objets immédiatement présents à ses yeux ; les réalités sa dessinent dans son intelligence avec un relief puissant ; il ne commence à se tromper et à délirer que plus tard,

1. Allusion à la tragédie de Gœtlie : Torquato Tasso, Dw W^lt 1, Uv. III. f 36 et 37.

quand II essaie de rejoindre, dans la durée, ses intuitions actuelles à ses souvenirs. La folie et le génie n'ont pas de mémoire : ils ne vivent que du présent, l'intuition est leur seule faculté, et les images s'offrent toujours à eux dans leur dessin le plus concret et leur couleur la plus vive. Leur faculté de sensations semble toute neuve, ils paraissent voisins encore de l'enfance, tant leur système nerveux est développé *, avec cette diiïérence toutefois que chez les enfants il n'y a pas eu d'effort à faire pour maintenir cette prédominance de rintuition, tandis que le génî^ et souvent la folie sont le résultat d'une lutte prolongée entre les notions abstraites et les perceptions immédiates. Cette lutte, au reste, se trahiÈ dans l'état physiologique du cerveau ; le cerveau des hommes de génie doit être rangé au nombre des monséra per excessum *, et la cause qui détermine cette heareuse anomalie, est précisément le triomphe de l'intelligence contemplative sur la volonté. Dans l'état normal, le cerveau contient 2/3 de volonté et 1/3 d'intelligence ; chez les hommes de génie la proportion est renversée, l'intelligence envahit les 2/3, abandonnant 1/3 à la volonté ; le système nerveux croît dans la même proportion et les physiologistes pourraient confirmer par leurs observations celle des psychologues. Tel est le génie, ce sens des idées, ce miroir du monde que ne ternit aucun souffle de personnalité ; telle est cette faculté supérieure, qui, par les privilèges de sa nature, initie les âmes élevées aux mystères de la contemplation esthétique*

Mais il y a, dans l'esthétique, deux éléments à distin* guer; Tun, subjectif, le sujet pur de la connaissance:

Page 1