L'ART
qu'ils ne dérogent pas au type commun : dans le monde humain au contraire, il n'y a que des individus, la personne est son type à elle-même, elle a la valeur d'une idée, et comme dit Winckelmann, « le portrait même doit être l'idéal de l'individu. » « En sculpture, le principal est encore la beauté, c'est-à-dire l'objectivation de la volonté dans l'espace, et la grâce, c'est-à-dire l'objectivation de la volonté dans le temps : cet art d'ailleurs a des limites, comme le prouve la discussion de Lessing sur leLaocoon, et il convient mieux à un peuple jeune, tel qu'était le peuple grec, voisin de la nature, étranger aux raffinements dont les civilisations corrompues ressentent le besoin. En peinture, au contraire, le principal est le caractère et l'expression : Schopenhauer se rencontre sur ce point avec la plupart des philosophes et des critiques modernes, et particulièrement en Allemagne avec Schellingi Hegel, Jean-Paul Richter, qui font de la sculpture un art classique, de la peinture un art romantique. Toutefois la beauté et l'expression ou le caractère ne sauraient se nuire l'une à l'autre : « car la suppression du caractère d'espèce par le caractère individuel, ce serait la caricature, et la suppression du caractère individuel par le caractère d'espèce l'insignifiance. » La peinture est donc l'union de la beauté et du caractère : elle doit rester idéale et caractéristique, fuir également les particularités individuelles, empiriques de l'histoire, et les généralités symboliques de l'allégorie, que Winckelmann pourtant honorait d'une singulière estima Elle est la traduction de l'idée humaine, où se mêlent à proportion égale l'idéal et l'individuel • aussi atteint-elle la perfection, lorsqu'elle essaie d'interpréter la vie, comme ont tenté de le faire certaines œuvres religieuses de l'école italienne. Schopenhauer regrette sans doute que les peintres de la Renaissance aient emprunté tous leurs sujets au cycle étroit de l'Ancien et du Nouveau Testament : mais il fait exception pour certains tableaux de Raphaël et du Corrége, où « nous voyons l'expression RiBOT — Schopenhauer 7
de la connaissance accomplie, de celle qui, loin de s'appliquer aux choses particulières, embrasse les idées, la nature essentielle du monde et de la vie ; et cette con^ naissance amène la résignation qui est Tesprit intime de la sagesse ^chrétienne. » Quand la peinture arrive à ex* primer ces efiféts et ces sentiments, elle a épuisé ses pouvoirs; il ne reste plus après elle que lapoésieet la musique. Dans la poésie, c'est encore l'idée objective qu'il s'agit d'exprimer; mais ici la langue est abstraite, il faut que la poésie se rapproche de l'intuition par les images et les métaphores, en appelant à son aide le rythme et parfois la rime. Son grand et principal objet, c'est l'homme, dont elle fait la psychologie idéale à plus juste titre que ne pourraient le faire la biographie et l'histoire : «La poésie objective l'idée de l'homme, à laquelle il appartient de se représenter dans les caractères le plus hautement individuels. » Quant à ses différents genres, il se classent selon les progrès de la transition qui fait succéder l'objectivité à la subjectivité ; à savoir la chanson, la romance, l'idylle, le roman, le poème épique, le drame; «f l'extrême opposé de l^architecture dans la série des beaux-arts est le drame, qui apporte à la connaissance les idées les plus significatives, et dans la jouissance esthétique duquel par conséquent domine le côté objectif ». Dans la poésie dramar tique, chaque individu est une idée par le caractère et Texpression, et cette idée se manifesté par le choix des situations : mais le faîte de la poésie elle-même, c'est la tragédie, cet interprète fidèle de la douleur humaine. *f 11 est significatif, en effet, que le but de la haute poésie soit la représentation du côté effrayant de la vie, et que là nous soient montrés la douleur sans nom, le soupir de l'humanité, le triomphe de la méchanceté, la domination railleuse du hasard, la ruine coupable des innocents: n'est-ce pas une présomption significative sur la nature du monde et de l'existence? C'est la lutte de la volonté avec elle-mêma qui là, au plus haut degré de son objectivation, se présente effrayante. Elle se trahit