CHAPITRE VI
On considère généraTement ]a moraTe comme la partie pratique de la philosophie ; mais pour Schopenhauer, la philosophie tout entière est théorique, la morale comme le reste, t La vertu ne s'apprend pas plus que le génie; les notions abstraites sont aussi infrticteuses pour elle quo pour l'art. Il serait aussi insensé de croira que nos systèmes de morale et nos éthiques produiront des gens vertueux et des saints, que de penser que nos esthétiques feront naître des poètes, des musiciens et des peintres- b En morale, comme ailleurs» le philosophe n'a qu'une chose à faire : prendre les faits tels qu'ils lui sont donnés in concreto, c'est-à-dire tels que chacun les sent (al$ Gefàkl\ les interpréter, les éclaircir parla connaissance abstraite de la raison,
■ D'après tout ce qui précède, on ne s'attendra pas sans doute à trouver dans ce traité d'éthique, soit des préceptes, soit une théorie des devoirs» soit un principe universel de morale qui serait comme le réceptacle général d'où sortent toutes les vertus. Nous ne parlerons non plus ni de * devoir inconditionné; » ni d'une « loi de la liberté; ■» car Tun et l'autre renferment une con-
tradiction. Nous ne parlerons en aucune façon de devoir : cela est bon pour les enfants et les peuples dans leur enfance; mais non pour ceux qui se sont approprié la culture qu'on possède à Tâge de la majorité *. »
Voyons d'abord comment la morale de Schopenhauer se rattache au principe de sa philosophie et comment elle s'en déduit.
La volonté qui, prise en elle-même, est un désir aveugle et inconscient de vivre, après s'être développée^ dans la nature inorganique, le règne végétal et le règne animal, arrive dans le cerveau humain à la conscience claire d'elle-même. Alors se produit un fait merveilleux. L4iomme comprend que la réalité est une illusion, la vie une douleur; que le mieux pour la volonté, c'est de se nier elle-même ; car du même coup tombent FefPort et la souffrance qui en est inséparable. Il n'y a pas en effet d'autre alternative: il faut ou bien que la volonté prenant au sérieux tout le monde qui l'entoure, veuille maintenant avec une connaissance pleine et entière, ce qu'elle n avait voulu jusque-là que sans connaissance, comme a[j petit aveugle, et qu'elle s'attache de plus en plus à la vie : c'est l'affirmation du vouloir-vivre (die Bejahung des Willens zum Lehen) ; — ou bien il faut que la volonté, éclairée par la connaissance du monde, cesse son vouloir; et que, dans tous les phénomènes qui la sollicitent à agir, elle trouve non des motifs d'action, mais des empêchoments et des apaisements, pour arriver ainsi à la liberté parfaite par le repos : c'est la négation du vouloir vm^e (die Verneinung des Willenb sum Lehen).
Nous sommes ici en plein Orient. Toutes les écoles philosophiques de l'Inde, orthodoxes ou hérétiques, depuis le système Védanta jusqu'au Sânkhya athée de iiapila n'ont qu'un seul et même but: la libération. Elle s'abtîont par deux moyens inséparables; la science et riuaction; savoir que tout n'est rien et en conséquence
1 i Die Welt, etc., tom. I, f ^.
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ne pas agir. « Cest par l'effet des formes trompeuses de Maya (l'illusion) que le principe intelligent paraît revêtu de tant déformes... mais la contemplation est comme un glaive avec lequel les hommes sages tranchent le lien de Faction qui enchaîne la conscience. » (BbÂgavata-^Pourana.)
Cette antithèse entre l'affirmation du vouloir-vivre et la négation du vouloir-vivre est le point le plus élevé de Ja morale de Schopenhauer ; c'est de là qu'il juge et classe les actions humaines.
Au plus bas degré est Tégoïsme qui est l'affirmation ardente du vouloir-vivre, source de toute méchanceté et de tout vice. Dupe d'une erreur qui lui fait prendre sa personne pour une réalité durable et le monde des phénomènes pour une existence solîfle, Tégoïste sacrifie tout à son moi*. Aussi la vie sous cette forme de l'individualisme effréné n'a aucun caractère moral.
Il faut au contraire, pour entrer dans le domaine de la moralité, reconnaître que le moi n'est rien, que le principe d'individuation n'a qu'une valeur illusoire ; que la diversité des êtres a sa racine dans un môme être, que tout ce qui est, manifeste la volonté. « Celui qui a reconnu cette identité de tous les êtres ne distingue plus entre luimême et les autres ; il jouit de leurs joies comme de ses joies ; il souffre de leurs douleurs comme de ses douleurs . tout au contraire de l'égoïste qui faisant entre lui-même et les autres la plus grande différence, et tenant son individu pour seul réel, nie pratiquement la réalité des autres. » La base de la morale c'est donc la sympathie, ou comme le dit encore Schopenhauer, la compassion {Mitleid)^\3L charité (Menschenliebe), « La compassion est ce fait étonnant, mystérieux, par lequel nous voyons la ligne de démarcation qui, aux yeux de la raison, sépare tota ement un être d'un autre, s'effacer et le non mo devenir en quelque façon le moi. La pitié seule est la
1. « L'affirmation du vouloir vivre et la racine du monde phénoménal, de la diversité des êtres, de Tindividualité, de l'égolsme, de la haine, et.d6 la méchanceté. » Die Welt, etc., tom. II, ch. 48.
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base réelle de toute libre justice et de toute vraie cbairite ^ » De môme si la justice est réputée la première de^ vertus cardinales , « c'est qu'elle est un premier pas vers la résignation ; car, sous sa forme vraie, elle est un devoir si lourd, que celui qui s'y donne de tout son cœur doit s'offrir en sacrifice : elle est ua moyen de se nier et de nier son vouloir-vivre *.
Ainsi la pitié est la source commune de la justice et de la charité, du neminem lœde et du omnes juoa * mais elle n'est pas encore le point culminant de la morale. On ne l'atteint que par la négation complète du vouloir-vivre, par l'ascétisme, tel que les saints, les anachorètes, les pénitents des religions de l'Inde et du christiapisme l'ont pratiqué. Et le plus haut degré de l'ascétisme, c'est la chasteté volontaire et absolue. « De même que dans la satisfaction de l'appétit sexuel s'affirme la volonté de vivre de l'individu; de même l'ascétisme en empêchant la satisfaction de cet appétit nie cette volonté de vivre; et montre par là qu'avec la vie de ce corps, la volonté dont il est l'apparence, cesse aussi. »
Cette morale, si bizarre qu'elle soit, suppose, comme on le voit, la liberté.Mais sous quelle forme et dans quel sens ?
Si la volonté n'était pas libre, la négation du vouloirvivre serait impossible, et le monde ne serait jamai^ délivré du péché et de la douleur. Mais l'exemple des saints de tous les temps montre que cette libération est possible, en fait. La liberté n'est donc pas un rêve. Ce qui est un rêve, c'est à la man'ère vulgaire, de la cher'cher dans le monde des phénomènes : « C'est dans l'être et non dans l'action qu'est la liberté. » {Im esse nicht itn operari liegt die FreiheiU) Notons ce principe fonda-^ mental que Schopenhauer répète à chaque instant. La volonté doit être considérée de deux manières : comme chose en soi et comme phénomèae. Comme chose en soi, elle est libre. « Ce monde avec tous ses phénomènes