Parerga, und Parai, , II
2. Dit Welt al8 Wille u. s. w., tom. I, f 55; Parerga und Par. tom. Il, S 119
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conséquent avec lui-même et que, par suite, il n'i^ pas besoin par rexpôrience et la réflexion d'acquérir un caractère artificiel. Il en est tout autrement ; et quoique chaque homme reste toujours le même, il ne se connaît pas toujours, souvent même il se méconnaît, jusqu'à ce qu'il ait acquis à un certain degré la connaissance de lui-même. » Les actions humaines sont donc en définitive la résultante de deux facteurs : le caractère et les motifs ; et la conduite humaine peut se comparer sans trop d'inexactitude au cours d'une planète qui est la résultante de deux forces données, la force tangentielle et la force centripète : la première force représentant le caractère, la secûiide Finfiuence des motifs.
Tels sont les traits généraux de la doctrine de Scliopenhauer sur la liberté, Innéité du caractère et « de toutes les véritables qualités morales, bonnes ou mauvaises »; c'est là une thèse k qui s'accorde beaucoup mieux avec la métempsycose des brahmes et des bouddhistes qu'avec le judaïsme, lequel admet que rbomme en venant au monde est un zéro moral, et que là, en vertu d'une inintelligible liberté d'indifférence, il devient par réflexion un ange, ou un diable, ou quelque chose d'intermédiaire, » Velle non discitur^ ne l'oublions jamais. Mais pourquoi tel vouloir plutôt que tel autre? La liberté est un mystère, disait Malebranche, Schopenhauer conclut comme lui.
Examinons maintenant les détails les plus originaux de sa morale.
On Ht dans les Memorahilten que Schopenhauer considérait sa Metaphysik der GeschlechtsUebe comme ft une perle » : plus d'un lecteur sera de son avis. Là, il a osé aborder le redoutable problème de Tamourt ce
thème éternel de toute poésie, mais qui semble avoir fait peur aux philosophes, et que seuls, depuis Platon, quel^ ques mystiques ont effleuré de leurs ailes. Il s'est proposé d*en parler sensément, en termes intelligibles, sans effusions et sans métaphores ; et de le ramener scientifiquement à un principe fondamental, réductible lui-môm^ au principe dernier de sa métaphysique. Il a pensé qu'en poursuivant les innombrables manifestations de Famour à travers tout ce qui vit, sent ou pense, à travers le règne animal, l'histoire et la vie de chaque jour ; depuis le phénomène le plus grossier jusqu'à ces émotions ineffables que la poésie et la musique elle-même sont impuissantes à traduire tout entières, il n'était pas impossible d'en trouver la source commune et de dire, en le prouvant : Tout cela sort d'ici.
Avant d'essayer l'analyse de ce chapitre écrit avec la finesse et la pénétration d'un moraliste accompli, il faut montrer clairement le principe philosophique qui lui sert de base et qui forme le lien logique entre ces faits, ces citations, ces remai*ques piquantes, ces traits humoristiques jetés comme au hasard.
la volonté, nous l'avons vu plusieurs. fois, a une tendance aveugle à vivre, à produire, à perpétuer la vie. ^expression permanente de cette tendance aveugle, c'est l'espèce ; car l'individu n'a qu'une éphémère réalité. Chaque espèce exprime partiellement, à sa manière, cet effort éternel di; principe aveugle qui veut vivre. Mais l'espèce comment est^elle possible ? par la génération, jtfit la génération comment est-elle possible? par l'amour. Ainsi, amour, génération, tendance à vivre i c'est tout un. L'amour est une passion spécifique ; l'individu n'est qu'un instrument ; la nature l'éblouit par une illusion décevante pour arriver à ses fins : perpétuer la « L'instinct sexuel est le cœur même de la volonté de vivre et par conséquent la concentration du vouloir tout entier ; o'est pourquoi j'appelle les organes sexuels le fover du vouloir. » Et cette vérité métaphysique a son
corrélatif physiologique. De même que Tinstinct sexuel est le désir des désirs ; de même aussi la liqueur séminale < est la sécrétion des sécrétions, la quintessence des liquides, le dernier résultat des fonctions organiques *. »
Telle est la thèse fondamentale de Schopenhauer : les dëtaîlâ qui vont suivent la feront mieux comprendre dans son entier.
Tout amour si éthérô qu'il puisse être, a sa raison dans rinstinct sexueI.|Le but réel de tout roman d'amour, quoique les intéressés n*en aient pas conscience, c'est la procréation d'un certain enfant, déterminé. Le reste n'est que broderie et qu'accessoire. C'est la génération future qui par l'instinct si puissant de l'amour et à travers ses soutifraoce??, fait effort pour arriver à l'existence. < La passion croissante de deux amants l'un pour l'autre n'est à proprement parler que la volonté de vivre du nouvel individu qu'ils peuvent et veulent procréer... Ce qui dans îa consciônce individuelle se révèle comme instinct sexuel d'uLie manière générale et sans avoir pour objet un individu déterminé de l'autre sexe, c'est là la volonté de vivre, prise en soi, d'une manière absolue. Mais ce qui se révèle dans la conscience comme instinct sexuel ayant pour objet un individu déterminé, c'est la volonté prise en soi, sous la forme d'un individu parfaitement déterminé qui tend à la vie. »
Tout ce que l'amour fait faire à la génération présente est en vue de la génération future : c'est la meditatio compositiom$ generationisfuturœ, equa iterum pendent innumerœ generationes. Il ne s'agit ici ni du bien ni du mal de l'individu, mais de l'existence même de l'espèce ; et c'est ce but si élevé qui donne à l'amour son caractère
1. Diû WetU etc., tom. II, ch. 42. Au sens interne on psychologique die eoeore Schopenhauer, la volonté est la racine de Parbre et l'intellîgeoce en est !a cime. Au sens externe ou physiologique, les organes fiex:u&l9 Mont U racine et la tète en est la cime. A la vérité ce qui nourrit rindivîdu, ce âont ses organes digestifs : néanmoins les organes sexiielH Goat la racine, car c*est par eux que l'individu est en connexltan aveu son esoéce et qu'il est enraciné en elle. (Ibid.^
pathétique et sublime et qui en fait un thème si intéressant pour toute poésie, pour tous les temps, pour tous les peuples : c'est l'espèce qui parle à Tespèce.
Uégoîsrae est si profondément enraciné dans le cœur de tout individu, que les fins égoïstes sont les seules vers lesquelles il tende naturellement. Mais Fespèce a sur l'individu un droit plus élevé que la fragile individualité n'a elle-même ; aussi la nature pour arriver à ses fins, crée dans Tindividu une illusion par laquelle il prend pour son propre bien ce qui est en réalité le bien de l'espèce. Cette illusion c'est Vin$tinct. L'amour pour être bien compris doit être rapproché de l'instinct. Car évidemment le soin avec lequel l'insecte cherche sans trêve ni relâche une fleur, un fruit, un fumier, un morceau de chair, ou, comme l'ichneumon, la larve d'un autre insecte pour y déposer ses œufs et les déposer là seulement, n'est comparable que à la peine que l'homme se donne pour posséder une certaine femme qu'il a choisie en vue de la satisfaction sexuelle : but qu'il poursuit souvent en dépit de toute raison, au prix de son pouvoir, de son honneur, de sa vie, par le crime, l'adultère, le viol : et tout cela pour obéir à la volonté souveraine de la nature, pour servir le but de l'espèce, quoi qu'il en coûte à l'individu.
L'existence et le bien de l'espèce ; c'est par ce principe que les faits les plus divers s'expliquent dans l'amour. Ainsi chez l'homme l'amour suppose un choix ; mais ce choix est guidé par des considérations qui ont toutes pour fin inconsciente, le bien de l'espèce. L'âge propre à la génération, la santé, la constitution vigoureuse du squelette et des muscles, enfin la beauté du visage : voilà ce que nous recherchons au point de vue physiologique. Et chacune de ces conditions n'a pour but que de réaliser le type de l'espèce, c'est-à-dire sa beauté. — Il y a aussi des considérations inconscientes, par suite difficiles à dire exactement, qui guident le choix de la femme et découlent toutes du même principe. La femme
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préfère les hommes de 30 à 35 ans, quoique la beauté virile s'épanouisse plutôt chez les jeunes gens. Pourquoi? parce qu'elle est guidée par un instinct qui reconnaît que ihez les hommes de cet âge la force génératrice est à 4on apogée. Elle pardonne à l'homme les difformités, la laideur. Pourquoi ? Parce qu'elle sent qu'elle peut les
eutraliser et ramener dans l'enfant le type de l'espèce, il n'y a qu'une chose que la femme ne puisse tolérer ; yest un homme efféminé, un homme-femme ; parce qu'il y a là un défaut qu'elle ne peut compenser *.
Le choix dans l'amour n'est pas guidé seulement par ies considérations physiologiques : il a ses raisons psychologiques. Ce qui plaît surtout à la femme dans l'homme, ce sont les qualités du cœur et du caractère . comme l'énergie de la volonté, la fermeté, le courage. Les qualités intellectuelles n'ont pas sur elle d'influence. La bêtise ne nuit pas près des femmes. Ce serait plutôt le génie qui pourrait leur déplaire comme une monstruosité. Il n'est pas rare de voir un homme pesant et grossier supplanter près d'elles un homme plein d'esprit et en
1. Le jugement que Schopenhauer porte sur les femmes {Parerga und ParaLt tom. Il, ch, 27.) est sévère jusqu'à Tinjustice. Il ue résume à peu près dans cette citation de Chamfort que nous lui empruntons : « Les femmes sont de grands enfants... elles sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison. Il existe entre elles et les hommes des sympathies d*épiderme çt très peu de sympathies d'esprit, d'âme et de caractère. » Il est remarquable que Schopenhauer qui connaissait très bien Chamfort ne cite nulle part le passage suivant qui contient en germe toute si^ métaphysique de l'amour, «c La nature ne songe qu'au maintien de l'espèce ; et, pour la perpétuer, elle n'a que faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de cabaret ou à une fille, (e but de la nature peut être aussi bien rempli que si j'eusse obtenu Glarisse après deux ans de soins ; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille et de Clarisse même peut-être. A ne consulter que la raison, quel est l'homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir ? Quelle femme, pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie d'uqe année entière ? La nature, en nous dérobant & notre raison, assure mieux son empire : et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier. »
tout digne d'amour. C*^st que, dans ce choix de la femme, ce qui prédomine ce n'est pas la raison, mais l'instinct . et dans le mariage il s'agit non d'instruction intellectuelle, mais de procréation d'enfants. Dire que souvent une femme spirituelle et instruite apprécie l'esprit dans un homme, et qu'un homme raisonnable s'inquiète du caractère de sa fiancée, cela ne fait rien à la question qui nous occupe : car là il s'agit d'un choix raisonnable, non de l'amour passionné qui est notre thème.
Ce sont là les raisons absolues et générales qui règlent tout choix en amour ; il y en a d'autres is^latives et paiv ticulières qui ont pour but de rectifier et de corriger les déviations naturelles et d'en revenir à l'expression pure du type. « Les deux personnes doivent se neutraliser l'une l'autre, comme l'acide et l'alcali se neutralisent en un sel. » Les physiologistes savent que chez l'homme, il y a tous les degrés possibles de virilité ; de môme chez la femme. Il faut qu'au degré précis de virilité chez l'homme corresponde un degré analogue chez la femme. Par suite l'homme qui est le plus homme cherchera la femme qui est le plus femme et mce versa. C'est une remarque vieille comme le monde que les contraires s'attirent, que les bruns aiment les blondes et les petits hommes les grandes femmes. L'instinct sexuel cherche ainsi à rétablir le type primitif par la neutralisation des contraires. — Quand l'amant et l'amante, quand le fiancé et la fiancée sont en présence, voyez avec quel soin, quelle minutie, quelle scrupuleuse critique, chacun des deux regarde l'autre dans les moindres parties de son corps. Il se passe là une profonde et mystérieuse opération ; « c'est la méditation du génie de l'espèce, n qui toujours préoccupé de la génération future, pense à l'individu qui peut naître de ces deux amoureux. Et souvent il arrive que l'amour qui avait toujours été grandissan jusqu'alors tombe subitement, à la suite de quelque découverte inattendue. Ainsi le génie de l'espèce s'en va toujours actif et infatigable, méditant toujours wr la
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génération future, chez tous ceux qui sont aptes à la procréer.
L'irrésistible puissance de l'amour ne prouve-t-elle pas aussi À sa manière que Tindividu n'y est pour rien ? Le désir ardent de l'amour dont les poètes de tous les temps ont parlé de mille manières, ce désir passionné qui atta^ cbd à. la possession d'une certaine femme l'idée d'un bonheur infini, et une douleur indicible à la pensée qu'on De la possédera pas : ce désir passionné et cette douleur ne peuvent pas naître des besoins d'un individu éphémère ; mais c'est le soupir du génie de l'espèce qui, là, trouve ou perd le seul et unique moyen qu'il ait d'arriver à ses fins. L'espèce seule a une vie sans fin et par suite tin désir sans fin, une satisfaction sans fin et une douleur sans fin. Et tout cela est emprisonné dans le cœur étroit d'un mortel. Quoi d'étonnant donc lorsqu'il lui semble qu'il va crever, qu'il ne puisse trouver une expression pour traduire le pressentiment d'une ivresse infinie ? C'est là ce qui fournit sa matière à la plus haute poésie erotique, lorsqu'elle se perd en métaphores transcendantes, planant au-dessus de tout ce qui est terrestre. C'est là ce qui explique les douleurs de Pétrarque, de Saint-Preux, de Werther, de Jaçopo Ortis. Et c'est en se plaçant à ce point de vue supérieur de Fintérêt de l'espéca et de son invincible désir, qu'on peut dire avec Cbamfort : « Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion violente, il me semble toujours que quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, etc., les deux amants sont l'un à Tautre de par la nature^ qu'ils s'appartiennent de droit dhin oQalgré les lois et les conventions humaines, 'i
C'est le sentiment de la haute importance de leur mission qui élève les amants au-dessus de ce qui est terrestre, et qui donne à leurs désirs très physiques un vêtement hyperphysique, et qui fait que l'amour est un épisode poétique, même dans la vie de l'homme le plus prosaïque. Le masque dont le génie de l'espèce se couvre
poiir tromper l'individu, c'est l'attente d'un bonheur sans fin dans la satisfaction de son amour : chimère si rayonnante que celui qui ne peut l'atteindre tombe dans le plus profond dégoût de la vie et ne cherche qu'à mourir : car en ce cas l'individu est un vase trop fragile pour supporter le désir infini de la volonté de l'espèce, concentré sur un objet déterminé. La seule issue alors c'est le suicide; les Werther et les Jacopo Ortis n'existent pas seulement dans les romans : chaque année, en Europe, Il en meurt une demi-douzaine ; sed ignotis perierunt mortibus illi^ et leurs souffrances n'ont pour toute chro^ nique qu'un procès-verbal administratif ou quelques lignes de Nouvelles dans un journal.
Cet antagonisme si profond, dans l'amour, entre Tîndividu et l'espèce, lors même qu'il n'aboutit pas jusqu'au sacrifice de la personne, lui inflige au moins un long martyre. Les mariages d'amour sont conclus dans Tintérètde l'espèce, non de l'individu. Les amants croient agir dans le sens de leur propre bonheur ; mais la fin réelle qui les rapproche, c'est la naissance de l'individu qui n'est possible que par eux. Aussi en thèse générale, les mariages d'amour sont malheureux :
Qaien se casa por amores Ha de vivir ooa dolores,
dit le proverbe espagnol : la génération présente s'est sacrifiée pour la génération future. Il en est tout au contraire pour les mariages de convenance, réglés par la volonté des parents. Ici ce qu'on cherche, c'est le bonheur de la génération présente, aux dépens de la génération future. L'homme qui en se mariant pense phitôt à l'argent qu'à une satisfaction d'amour, vit plutôt dans son individu que dans son espèce. Tandis que la jeune fille qui, malgré le conseil de ses parents, contrairement à toute convenance, suit son penchant instinctif, offre en sacrifice au génie de l'espèce son bonheur individuel Elle a agi dans le sens de la nature, c'est-à-dire de Tes-
i^ LA PHILOSOPHIE DB SCHOPENHAUER
l^èce, ses parents agîsscdent dans le sens de l'ègoîsme, tf est-à-dire de l'individu.
On a dû être frappé en lisant ce qui précède de la rigou reuse logique qui régit cette théorie de Tamour. On a vu aussi Schopenhauer expliquer par un seul principe un grand nombre de faits et de problèmes. Mais le triomphe de la méthode scientifique, c'est de faire rentrer sous la loi posée des faits qui semblent en complète contradiction aveiï elle. C'est ce que Schopenhauer a essayé, pensant que c'était là en faveur de sa thèse une contre-épreuve frappante.
11 y a^ en effet, une difficulté grave qu'on peut élever contre sa doctrine. On peut lui dire : Vous prétendez que l'amour est un instinct spécifique dont la cause et la fin c'est la procréation de l'espèce. Comment expliquezvous alors les phénomènes que l'on a appelé l'amour contre nature ? Si cette dérogation à votre loi était un fait isolé, nous .n'en voudrions rien conclure ; mais elle a été assez fréquente pour que vous ne refusiez pas d'en tenir compte et de l'examiner.
Schopenhauer avoue de bonne grâce que l'objection est considérable. Il reconnaît que ce fait est de tous les temps et de tous les lieux, que l'Inde et la Chine, la Grèce et Rome, les peuples musulmans comme les peuples chrétiens l'ont connu ; que cette forme de l'amour a été célébrée par les poètes, par Anacréon comme par Sâadi. Mais, à son avis, cette déviation môme de l'amour corrobore sa thèse.
L'instinct a ses erreurs. La mouche à vers (musca oo*mîtoria) au lieu de déposer ses œufs, conformément à son instinct, dans la chair putréfiée, les dépose sur les fleurs de VArum dracunculus^ trompée par l'odeur cadavéreuse de cette plante. L'amour contre nature est une erreur analogue de l'instinct sexuel ; il a pour cause et pour fin le bien môme de l'espèce avec lequel on le juge pourtant contradictoire. Pour le comprendre, il fauttou-
jours se rappeler que la « nature qui ne connaît que ce qui est physique^ nullement ce qui est moral » n'est occupée que du maintien de l'espèce et de son vrai type. Par suite elle tend à éloigner de l'acte de la génération tous ceux qui y sont impropres, soit par excès de jeunesse^ soit par excès de vieillesse, soit par débilité sexuelle. Elle leur donne le change. Qu'on remarque, en effet, que c'est dans cette catégorie d'êtres que se rencontre l'amour contre nature, La nature mise dans le grand embarras ou d'anéantir un instinct indestructible ou d'amener la dépravation de l'espèce, a recours à un stratagème* « elle se construit un pont aux ânes » pour de deux maux empêcher le plus grand* « Car elle a devant les yeux un but important, prévenir des générations mal*heureuses qui pourraient peu à peu dépraver l'espèce entière ; et comme nous l'avons vu, elle n'est pas scrupuleuse dans le choix des moyens. L'esprit qui la conduit ici est le même qui la fait pousser la guêpe à tuer ses petits : dans les deux cas, elle choisit le mauvais pour éviter le pire : elle induit en erreur l'instinct sexuel, pour déjouer ses conséquences ruineuses. »
On nous pardonnera d'avoir exposé avec quelques détails cette théorie de l'amour, unique dans l'histoire de la philosophie. A voir le rôle prépondérant que cette passion joue dans les choses humaines, il faut avouer que les philosophes ont manqué à leur tâche, en s'en occupant si peu. Car, même en supposant, — ce qui est douteux, — que ce rôle prépondérant soit dû à une illusion incurable de l'humanité ; il n'en faudrait pas moins trouver la cause de cette erreur et dire pourquoi l'humanité y est toujours prise. Schopenhauer a apporté une masse considérable d'éléments pour la solution du pro. blême. A nos yeux, un grand mérite que ses hypothèses métaphysiques ne doivent pas faire oublier, c'est d'avoir placé la question sur un terrain scientifique. Il a essayé ë0 ramener toutes les manifestations de l'amour à un
fait physiologique, à Tune des fonctions fondamentales de la vie. Trop préoccupé de son principe, peut-être ii*at-il pas assez vu ce qui s'y ajoute dans les formes les plus élevées de Tamour.
Il serait utile que le travail inauguré par lui, fût continué. Tant que cette lacune ne sera pas comblée, il ne sera guère possible de construire une psychologie des passions. Peut-être y aurait-il pour cette étude quelque prailt à tirer d'un mythe de Platon qui ne semble d'abord qu'un jeu d'esprit. On sait qu'Aristophane prétend dans le Banquet, que notre espèce à Torigine était hermaphrodite, que depuis elle s'est dédoublée et que par suite chacune des moitiés cherche l'autre. On pourrait donner à ce mythe un sens raisonnable, à l'aide d'une transformation physiologique. 11 signifierait qu'il faut une étude préalable de la sexualité, de ses conditions et de ses caractères pour comprendre quelque chose à l'amour. Car tandis que les autres fonctions vitales (nutritioDt évolution, etc.,) sont propres à. chaque individu, la génération dont l'amour est le corrélatif psychologique, présente ce caractère tout particulier d'être une fonction divisée entre deux individus. Ne pourrait-on pas par là entrevoir le secret de cette unification mystérieuse qui est au fond de tout amour ? D'un autre côté, l'anatomie comparée nous apprend que la séparation des sexes n'est qu'un résultat de la division du travail ; que dans les formes inférieures, la génération ne suppose pas de sexe ou n'en suppose pas la division. Bien mieux; même où cette division a lieu, la différence n'est pas aussi radicale qu'on le pense. Huber a montré qu'une larve d'abeille-ouvrière, nourrie de la gelée des reines, devient une femelle complète et peut pondre. Hunter et Darwin ont cité des faits analogues, même pour les animaux supérieurs. Tout cela viendrait assez à l'appui de la thèse de Schopenhauer ; l'amour c'est Tespôoe, l'individu n'est qu'un instrument.
On peut regretter qu'il n'ait rien dit de l'évolution
LA MORALB 133
ascendante de l'amour, qu'il n'ait pas montré comment les deux faces de l'amour, l'une organique, l'autre psychologique, sont en corrélation variable: si bien qu'au plus bas degré, il n'y a guère qu'un instinct brut- plus haut une harmonie parfaite entre ce qui est physique et mental ; plus haut encore un effacement progressif, quoique jamais complet, du physique (Pétrarque, Dante, l'amour platonique), jusqu'à ce point où il est presque juste de dire avec Proudhon; « Chez les âmes d'élko l'amour n'a pas d'organes. »
Schopenhauer a procédé partout en biologiste : aussi la plupart des critiques ont-ils trouvé trop physique a a théorie de l'amour. Il eût été plus juste de reconnait[e qu'il a donné ce que son titre promettait: une métaphysique de l'amour sexuel. Nous l'avons vu reconnaître ailleurs, sous lès noms d'amour pur, de pitié, de charité une forme plus haute pour laquelle la libération de Vhùmme s'accomplit
« Voyez-vous ces amants qui se cherchent si ardemment du regard? pourquoi sont-ils si mystérieux, si craintifs, si semblables à des voleurs ? — C'est que ces amants sont des traîtres qui là, dans l'ombre, cherchent à perpétuer la douleur et les angoisses: sans eux, elles prendraient fin. Mais cette fin, ils veulent l'empècher, comme leurs semblables l'ont déjà fait. » L'amour est un grand coupable, puisqu'on perpétuant la vie, il perpétuo la douleur.
Schopenhauer est,run des pessimistes les plus originaux les plus convaincus qui se rencontrent dans l'histoire da la philosophie. Il l'est foncièrement, non par boutade, à la façon de Voltaire et des autres qu'il se plaît à citer. Le paradoxe voulu n'atteindrait pas cette vigueur de peinture, cette verve humoristiaue qui ne s'épuise pas. II est
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d'une abondance surprenante sur œ thème de nos souffrances. Il a l'esprit plein d'observations el de faits concluants, recueillis partout: de citations empmntôet aux poètes de tous les temps, depuis Hésiode et Théognis jusqu'à V Hymne à la douleur de Lamartine et aux impré^ cations de Byron. Il ressent comme une joie âpre à étaler les misères humaines: on dirait qu'il est content de trouver le monde si mauvais,
Et ce qui ète encore, même l'apparence d'une boutade, aux peintures misanthropiques de Schopenhauer, c'est qu'il a un principe d'où son pessimisme se déduit rigoureusement. Ce n'est pas un développement littéraire, à la façon des poètes et des prédicateurs ; c'est une conclusion philosophique. Ce principe le voici : Tout plaisir est négatif; la douleur seule est positive»
Faut-il admettre comme vrai ce principe ou le principe contraire : Le plaisir est positif, la douleur est négative? On a beaucoup discuté sur ce point depuis Platon et Aristote jusqu'à Hamilton et Schopenhauer * ; et ce n'est pas le lieu de s'en occuper ici. Ce qui est certain, c'est que notre philosophe est sur ce point le disciple de Kant qui, dans son Anthropologie^ soutient que « la douleur doit précéder toute jouissance. Quelle serait en effet la conséquence du jeu facile et rapide de la vie, laquelle ne peut cependant dépasser un certain degré, sinon une prompte mort de joie ? » Mais tandis que Kant glisse sur la question, Schopenhauer entend prouver sa thèse, en la déduisant du principe général de sa philosophie : Tout est volonté.
« Cet effort qui est le cœur et l'essence même de chaque chose est, nous l'avons vu, identique à ce qui se manifeste en nous à la pleine lumière de la conscience ; il se nomme ^a volonté. Tout ce qui l'entrave, nous l'appelons douleur; tout ce qui lui permet d'atteindre son but, nous l'appe-
1. Pour l'exposé complet de ces discussions, voir F. BouUlier, Du plaisir et dts ta douleur, et L. Dumont, Aevue scientifique du ^no\embre 187S.
LA MORALB i?^
Ions satisfaetîon, bien être, plaisir. Ces phénomènes de plaisir et de douleur étant dépendants de la volonté, sont d'autant plus complets que la volonté Test elle-même. Et comme tout effort nait d*un besoin, tant qu'il n'est pas satisfait, il en résulte de la douleur; et s'il est satisfait, cette satisfaction ne pouvant durer, il en résulte un nouveau besoin et une nouvelle douleur. Vouloir c'est donc essentiellement souffrir et comme vivre c'est vouloir, • toute vie est par essence douleur ». Plus l'être est élevé, plus il souffre. Dans la plapte, nulle sensibilité, par suite nulle douleur. La souffrance est ressentie à un certaio degré par les animaux inférieurs, Infusoires et Rayonnes ; plus encore par les insectes. A mesure que le système nerveux se développe, que l'intelligeuce s'accroît, l'être est plus sensible à la douleur. Enfin elle atteint son plus haut degré dans l'homme et comme l'homme de génie vit le plus, il souffre aussi le plus. « Le vouloir et l'effort, qui sont l'essence entière de l'homme, ressemblent à une soif inextinguible. La base de tout son être c'est besoin, manque, douleur. Etant l'objectivation la plus compléta de la volonté, il est par là même le plus besoigneux de tous les êtres. Il est, dans sa totalité, un vouloir et un besoin concret, un agrégat de mille besoins. Sa vie n'est qu'une lutte pour l'existence, avec la certitude d'être vaincu. »
La vie c'est l'effort, et l'effort c'est la douleur: c'est ainsi que Schopenhauer établit sa thèse : la douleur seule est positive. Si l'on veut d'autres preuves que le plaisir est, de sa nature, négatif, on les trouvera dans l'art, en particulier dans la poésie qui est le miroir fidèle du inonde et de la vie. La poésie dramatique et l'épopée ne nous parlent que d'angoisses, d'efforts, de luttes pour le bonheur ; elles ne peignent jamais le bonheur durable et parfait. Comme il n'existe pas, comme il n'est pas possible, il ne peut être l'objet de l'art. A la vérité c'est là le but que se propose l'idylle, peindre le bonheur; mais 11 est clair que sous cette forme, l'idylle n'est pas durable.
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-^ Cela se montre aussi dans la musique ; comme nous Tavons vu, la mélodie exprime Thistoire intime de la volonté consciente d'elle-même: la vie secrète du cœur huniîiînavec ses flux et reflux, ses joies et ses douleurs. La mélodie part de la tonique, pour y revenir après mille tours et détours •, mais la tonique qui, elle, exprime la satisfaction et le calme de la volonté ne serait toute seule qu'une note sans expression, causant un long ennui*
La logique, comme les faits, nous conduisent donc à dire avec Voltaire: « Le bonheur n'est qu'un rêve et la douleur est réelle. Il y a quatre-vingts ans que je réprouve. Je n'y sais autre chose que m'y résigner et me dire que les mouches sont nées pour être dévorées par les araignées et les hommes pour être dévorés parle chagrin *. »
Ceci admis, il est clair que le monde est aussi mauvais que possible et Toptimisme est la plus plate niaiserie qui ait éié inventée pour consoler les hommes. L'expérience et rhistoirele prouvent. Le chapitre qu'il y aurait à écrire sur C9 sujet serait sans fin, surtout si l'on se plaçait à un point de vue général, qui est celui de la philosophie. De plus, une pareille peinture serait traitée de déclamation. PriûTis cependant l'optimiste le plus endurci de vouloir bien seulement ouvrir les yeux pour voir à combien de maux il est exposé. Promenons-le dans les hôpitaux, les lazarets, les cabinets d'opérations chirurgicales, dans les cachots, dans les lieux de torture et d'exécution, sur les champs de bataille, et demandons-lui si c'est là le meilleur des mondes possibles? et s'il nous parle de progrès, renvoyons-le aux marchés d'esclaves, à la traitée des nègres, dont la seule fin est de produire du café et du sucre. Il n'est même pas besoin de l'envoyer si loin. Qu'il entre dans une fabrique quelconque, là il verra dès l'âge de cinq ans, travailler 10, puis 12, enfin 14 heures par 'our â un travail mécanique : cela s'appelle payer cher le
1, Tie Welt aXs Wille u. s. w., tom. I, liv. IV, { 56-59.
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plaisir de respirer. Des millions d'hommes ont cette Jestinée, des millions d'autres une analogue.
D'ailleurs où Dante a-t-il pris les matériaux de son jnfer, sinon dans notre monde ? et pourtant il a créé un véritable enfer, un enfer dans les règles. Mais quand il lui a fallu peindre le ciel et ses joies, il s'est trouvé aux prises avec une invincible difficulté ; car notre monde ne lui fournissait pas de matériaux pour cela. Aussi, au lieu de parler des félicités du paradis, il se fait donner des avis ^>ar ses aïeux, par sa Béatrix et divers saints.
En somme « la vie est une chasse incessante, où tantôt chasseurs et tantôt chassés, les êtres se disputent les lambeaux d'une horrible curée ; une guerre de tous . /
contre tous ; une sorte d'histoire naturelle de la douleur sj^^s¥»j^ V • qui se résume ainsi : Vouloir sans motif, toujours souf- ^^ frir, toujours lutter, puis mourir, et ainsi de suite, dans les siècles des siècles jusqu'à ce que la croûte de notre planète s'écaille en tout petits morceaux. » Notre monde est en réalité le plus mauvais des mondes possibles ; l'optimisme est une absurdité criante inventée par les « professeurs de philosophie » pour se mettre d'accord avec la mythologie des Juifs qui prétend « que le monde est bjen. » Invention philosophique pitoyable, mais primum muere^ deinde philoiophari.
Puisque le monde est si mauvais, le mieux c'est de ne pas être :
Count o*er the joys thîne hours hâve seen.
Count o'er thy days from anguish frea?
.And know, whatever thou hast been,
Tis something better — not to be • ,
I. Compte tes heures de joie, compte tes jours libres d'angoisse, el quoique tu sUes été, reconnais qu'il y a quelque chose de mieux — ne pas 6tre. (Byron.)
Mai 3 quel moyen prendre pour arriver à cet anéantissement? Le suicide ? —Nullement; car cet acte, bien loin d'être la négation du vouloir- vivre, est une des affirmations les plus énergiques de la volonté. Cette négation qui seule a un caractère moral, consiste à nier les Tilaij?Irs de la vie aussi bien que ses douleurs ; tandis quù rJiomme qui se suicide, en réalité veut la vie ; la î^oule chose qu'il ne veuille pas, c'est la douleur. Ce qu'il fiîe, c'est la vie, non la volonté de vivre. Le suicide est à la ué^'ation du vouloir-vivre ce que la chose est à l'idée. Le suicide nie l'individu, non Tespôce. — Ce fond d'é^^oiâme, cette fuite obstinée de la douleur : voilà ce que toutes les morales, religieuses ou philosophiques, ont condamné dans le suicide ; mais sans en avoir la conc^option claire et en s'appuyant sur des raisonnements sopljïî^tiques.
Cù n'est pas tout. On se rappelle que Schopenhauer a établi très fortement que la volonté est indestructible, que rien de ce qui a été ne peut cesser d'être; que Phomme en naissant n'est pas un « zéro moral, » que toutes les qualités bonnes et mauvaises sont innées : ceai supposerait donc que la vie actuelle est la continuation d'une vie antérieure, que la naissance est une renaissance. C'est ce qu'on a appelé sa doctrine de la i&é- Leinpsycose, quoiqu'il repousse le mot pour le remplacer par celui de palingénèsie. Si l'on admet la transmission da Tâine, c'est-à-dire du sujet connaissant, il en résulte une Ibule d'absurdités ; il n'en est plus de même, s'il ne s'agît que de la volonté, c'est-à-dire du caractère. Si l'un admet que la volonté vient du père et l'intelligence de la mère, on peut supposer qu'à la mort, l'un se sépare de Tautre ; que la volonté prise dans le cours nécessaire du monde, s'objectivant dans un autre corps par la gêné ration f rencontre une autre intelligence, laquelle étani ïTi or telle ne peut avoir aucun souvenir d'une vie antérieure. « Cette doctrine qui serait plus justement appelée palîngénésie que métempsycose, s'accorde avec la doc-
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trina ésotôrique du bouddhisme, telle que les nouvelles recherches nous Font fait connaître. C'est, non une métempsycose, mais proprement une palingénésie reposant sur une base morale. Cette doctrine étant trop subtile pour la foule des bouddhistes, on Ta remplacée par un succédané plus saisissable i la métempsycose ^. » « Cette vieille croyance a fait le tour du monde et était tellement répandue dans la haute antiquité, qu'un docte anglican Pavait jugé sans pore, sans mère, sans généalogie. » Le brahmanisme, le bouddhisme, Tedda Scandinave, les druideSt et même les religions de l'Amérique, des nègres africains, de T Australie, la professent ou au moins on laissent voir les traces. Il y a plus, on peut faire valoir en sa faveur, même des faits positifs: telles sont ces naissances exubérantes qui partout et toujours suivent les grandes épidémies, les guerres, la mortalité excessive,
La palingénésie admise, on comprend que le suicide n'est pas un remède. Le seul moyen à prendre pour parvenir à l'anéantissement, c^est la connaissance. Nous avons vu que la volonté arrivant dans le cerveau humain à la pleine conscience d'elle-même, voit se poser devant elle cette alternative : affirmer la vie et perpétuer la douleur, ou nier la vie et arriver au repos. Le choix doit avoir lieu ; mais en vertu d'une connaissance intuitive, non d'une connaissance abstraite et réfléchie , en vertu d'un vouloir supérieur, qui n'est pas appris (velle non iiseitur)^ non d*un prétendu libre arbitre réglé par des préceptes. 3i la volonté choisit de se nier elle-même, nous entrons « dans le règne de la grâce <> comme disent les mystiques, dans le monde vraiment moral où la vertu commeuce par la pitié et la charité, s'achève par l'ascétisme, et aboutit 4 la libération parfaite, au nirvana. • Dans rbomrae, la volonté atteint la conscienoe #t par
1, Ot6 Welt al8 Wille, tom. II, oh. 41. Il renvoie êiKœppan, Histoire du B(mddhi$mB fit »u Mànual of BuçLdlmm de Speno« Hardy.
suite le point où elle peut clairement choisir entre Taffirmation et la négation aussi n'est-il pas naturel de supposer qu'elle aille plus haut. L'homme est le libérateur de tout le reste de la nature qui attend de lui sa rédemption : il est à la fois le prêtre et la victime. »
Toute cette doctrine, on le voit, est très logiquement liée : si on admet que tout est volonté, que toute volonté est eiîort, que tout effort n'est satisfait que par exceptioa, et que tout effort contrarié est douleur, que la vie, c'està-dire la douleur, ne finit pas avec la mort; on trouvera qu*il n'y a qu'un remède possible, supprimer la douleur, en snpprimant la vie, en supprimant la volonté. Et commo le corps c'est la volonté devenue visible, nier le corps par Tascétisme, c'est nier la volonté. Comme la génération perpétua la vie et la douleur, la supprimer par la chasteté, c'est supprimer l'espèce. En somme l'idéal que Schopenhauer propose à l'humanité, c'est un suicide ea matsse, par des moyens métaphysiques.
En logique, tout cela est fort bien ; dans la réalité, c'est autre chose. Et quand Schopenhauer veut justifier sa thèse, il procède à la façon des théologiens, donnant pour toute preuve des textes et des citations. Fort curiensôs d'ailleurs ; car il les a recueillies un peu partout, trouvant des frères dans les ascètes de tous les âges et des aspirants au nirvana dans les mystiques de tous les pays.
On sait qu'il considérait le bouddhisme comme la traduction religieuse de sa métaphysique. Le Bouddha n'at-i[ pas reconnu l'identité de tous les êtres {Tal tvoam au^ tu es ceci, tu es toute chose), ruinant ainsi l'égoîsnae pour y substituer la sympathie universelle, la charité pour tout ce qui vit ? N'a-t-il pas dit : « Les désirs sont comme une goutte de rosée, ils ne demeurent pas un instant. Comme le vide enfermé dans la main d'un enfant, ils sont sans essence ; comme des vases d'argile, ils se brisent quand on les donne ; comme des nuages d'automne, ils paraissent un instant et ne sont plus ; » n'a-
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t-il pas prêché « la grande mansuétude, la grande com misération, la grande indifférence ? » ^ Il suffît d'ailleurs d'une légère teinture de la littérature, de la philosophie, et des religions de Tlnde, pour remarquer qu'on peut passer d'elles à Schopenhauer, sans se sentir en rien dépaysé.
A part l'hellénisme et l'islam qui sont totalement optimistes toutes les religions ont au moins un germe pessimiste(le dogme de la chute chez les juifs) ; et Schopenhauer soutient que la plupart des doctrines religieuses ont exprimé sa propre morale, sous une forme mythique. Ainsi, dit-il, le mythe chrétien de l'arbre du bien et du mal représente l'affîj^mation du vouloir vivre ; Adam c'est cette affirmation incarnée; par elle commencent la faute et la douleur. Mais la connaissance en entrant dans le monde rend possible la libération, la négation du vouloir-vivre. Jésus est cette négation incarnée ; il s'offre en sacrifice pour opérer la rédemption. Adam représente les tendances animales et finies de l'homme ; Jésus c'est l'homme libre et éternel : et tout individu humain est en puissance Adam aussi bien que Jésus.
Passant des religions aux mystiques indépendants, 11 définit la mystique, dans soif sens le plus large, ^ un guide vers l'aperception immédiate de ce que ni Tîntuition, ni l'idée, ni aucune connaissance en général !it^ peut atteindre. » Il y a, dit-il, « cette différence entre le
1. Lalita. vUtâra, (Vie légendaire du Bouddha), ch. 2 el 15. Voir aiism E. Burnouf. Lotus de la Bonne Loi. Introduction à l'Histobe. d^ Bouddhisme indien. Barth. St-Hilaire. Le Bouddha. Kœppen. Die Religion des Buddha. La métaphysique du Bouddhisme se réi^iums ainsi : Vide oniversel. « Tout phénomène est vide, toute sutistanca est vide, au dehors est le vide. » Enchaînement des effets et 4eâ causes. Transmigrations depuis la matière jusqu'à l'homme. — La morale du bouddhisme est contenue dans « les quatre vérJtés mtblimes : » 1* l'existence c'est la douleur; 2* la cause de la dotJkut est le désir ; 3* la douleur peut cesser par le Nirv&na ; 4* le Nirvâsia t'atteint par la contemplation et finalement par l'extase.
mystique et le philosophe que Tun commence du dedans, l'autre du dehors. Le mystique part de son expérience nterne, positive, individuelle, dans laquelle il se reconnaît comme une essence éternelle, universelle ; mais lout ce qu'il en dit, doit être cru sur parole, car il ne peut rien prouver. Le philosophe au contraire part de ce qui est commun à tous, du phénomène objectif, du fait de conscience tel qu'il se trouve en chacun. Sa méthode 3'est la réflexion sur ses données ; aussi peut-il prouver. La gloire de la philosophie c'est de ne s'appuyer que sur les données du monde extérieur, de l'intuition, telle qu'elle se trouve dans notre conscience. Conséquemment elle doit reàter une cosmologie et elle ne peut devenir une théologie. » Schopenhauer retrouve sa doctrine du renoncement chez les Soufis persans, les Alexandrins ; au moyen âge dans Scott Erigène et les grands mystiques du XIV* siècle, Maître Eckard, Tauler ; plus tard dans Jacob Boehme, Angélus Silesius, dans l'auteur inconnu de la Théologie allemande^ pour arriver jusqu'à Molinos, au Quiétisme et à Madame Guyon s'écriant dans ses Torrents: « Midi de la gloire ; jour où il n'y a plus de nuit ; vie qui ne craint plus la mort, dans la mort même ; parce que la mort a vaincu la mort, et que celui qui a souffert la première mort ne goûtera plus la seconde mort. »
Toutes les religions ont enseigné plus ou moins l'abnégation de soi-même. Les meilleures l'ont fait explicitement. A cet égard le christianisme n'a de rival que le bouddhisme, et parmi les communions chrétiennes, le catholicisme, malgré ses tendances superstitieuses, a le mérite de maintenir ferme le célibat et l'ascétisme. Le protestantisme, en les supprimant, a détruit le cœur même du christianisme, pour aboutir « à un plat rationalisme » qui est « une bonne religion par des pasteurs confortables, » mais qui n'a plus rien de chrétien. I*e christianisme primitif a eu l'intuition nette de la négation du vouloir vivre, en prêchant le célibat, quoiqu'il
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Taie justifiée par de mauvaises raisons. Sohopenhauer a recueilli chez les Gnostiques et les premiers Pères de rÉglise des textes curieux sur ce point. C'est TÉvangile das Égyptiens s'écriant : € Le Sauveur a dit : Je suis venu pour détruire les œuvres de la femme; delà femme, c'est-à-dire de la passion ; ses œuvres, c'est-à-dire la génération de la mort. » C'est Tertullien mettant sur la même ligne le mariage et la débauche. « Matrimonium et stuprum est comm'xtiocarnîs; scilicet cujus concupiscentiam Dominus stupre adœquavit. Ergo jam et primas, id est unas nuptias destruis? Nec immérité : quoniam et ipsee ex eo constant, quod est stuprum. » C'est saint Augustin disant que, le mariage supprimé, la Cité de Dieu sera plus tôt remplie : c Novi quosdam qui murmurent : quid si, inquiunt omnes velint ab omni ooncubitu abstinere, unde subsistet genus humanum? Utinam omnes hoc vellenti dumtaxat in caritate, de corde puro, et conscientia bona, et fide non ficta : multo citius Dei civitas compleretur, ut acceleratur terminus mundi. »* Cette Cité de Dieu est ce que Sohopenhauer appelle, faute d'un terme plus convenable, le nirvana. On sait que l'interptétation du mot nirvana est discutée. Les uns, comme Eugène Burnouf, y voient un anéantissement absolu. D'autres, comme Max Mûller, pensent qu'il faut l'entendre dans « le sens purement moral de repos et d'affranchissement des passions ». Les canons bouddhiques le définissent € la négation de l'objet qui est connu et du sujet qui connaît ; le vide absolu non seulement de toute connaissance, mais de toute idée. » Les' bouddhistes, dit Schopenhauer, emploient avec beaucoup de raison, le terme purement négatif de nirvana qui est la négation de ce monde (sansara). Si le nirvana est défini comme néant, cela ne veut rien dire, sinon que le sansàra ne contient aucun
t. Tertullien. De Exhort eastit.^ c. 9. — D. Augustinua. De bono eonjug,, c. 10, ap. Schopenh. Di» Welt « s. w. il, ch. 48. Voir ce chapitre tout entier.
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élément propre qui puisse servir à la définition ou à la construction du nirvana. > Lors donc que par la sym pat lue universelle, par la charité, Thomme en est venu à comprendre l'identité essentielle de tous les êtres, à supprimer tout principe illusoire d'individuation, à reconnaître soi dans tous les êtres et tous les êtres en soi ; lorsqu'il a nié son corp« par Tascétisme, et jetô hors de lui tout désir ; alors se produit « l'euthanasie de la volonté, » cet état de parfaite indifférence où sujet et objtjt disparaissent, où il n'y a plus ni volonté, ni représentation, ni monde. € C'est là ce que les Hindous ont exprimé par des mots vides de sens, comme résorption en Brahm, nirvana. Nous reconnaissons volontiers que ce qui reste après l'abolition complète de la volonté n'est cLbsolument rien pour ceux qui sont encore pleins de vouloir. Mais pour ceux chez qui la volonté s'est niée, notre monde, ce monde réel avec ses soleils et sa voie lactée, qu'es t-il? — Rien. >