‹ La philosophie de SocrateChapitre 16 sur 73 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

MÉTHODE D'INVENTION OU MâIEUTIQUE.

La nature de la science, et le moyen de Tacquérir, est une des questions qui préoccupèrent le plus Socrate et toute son école. Suidas et Diogène de Laerte mentionnent les livres de Criton intitulés :

Uipï roîf iiaOdv^ iiepi zov yvwvat, et Tuepl eTriffr/îpyîç * . On

cite des écrits du cordonnier Simon -nepl iTZKjvnivnq^ Trept y.pto'swç, Tuepl roû cJia?iy£cr0ai *. On attribue au Thébain Simmias des dialogues Trepl Xoyidpiov, et Trepe akézia;,*. Des écrits du même genre sont attribués à d'autres socratiques. Dans Platon, le Théétète a pour objet la nature de la science; le Sophiste y qui en est la suite, la nature de Terreur; le Parmenide.là nature de la vérité et de l'être. Le Phédon traite longuement de la réminiscence. Ces nombreux dialogues, principalement ceux des socratiques de second ordre, qui sont intitulés : Qu'est-ce

* Suidas, au mol Criton. — .Diog., II, 12i.

« Diog., II, 123.

5 Diog., H, 124,

qu'apprendre? Qu'est-ce que connaître? prouvent que Socrafce a dû avoir, sur la nature de la science et sur les procédés de Tinvention, une doctrine originale. Avant de déterminer cette doctrine, considérons les opinions répandues chez ses contemporains au éujet de la science et de TinteUigence.

Dans Anaxagore, dont Socrate avait lu les ouvrages, la raison est quelque chose d'universel, d'identique et d'infini, qui est présent à tous les êtres et qui y introduit l'ordre, la distinction, la loi. L'intelligence individuelle n'est que la prédominance de la raison commune dans tel être particulier. Au fond, il n'y a qu'une seule et même raison. «L'intelligence est toujours identique à elle-même, la plus grande comme la plus petite*. » — «Dieu habite en nous, » disait Euripide, disciple d'Anaxagore. Le philosophe ionien était si pénétré dii caractère absolu de l'intelligence divine et du caractère relatif des intelligences humaines, qu'on l'a accusé de scepticisme, au moins à l'égard du témoignage des sens. Seule, V Intelligence universelle « a la connaissance du monde entier : rien ne lui échappe..., ca qui est, ce .qui a été, ce qui sera*. » Cependant l'homme participe dans une faible mesure à la raison, et c'est lày^e qui fait tout le prix de l'existence. Quelqu'un demandant un jour «pourquoi il valait mieux, pour l'homme, être que n'être pas, » Anaxagore répondit : « Parce

* Kw; ^8 7rà; oaco; èoTt, xal o u.citi(ov, k%\ ô éXaxTwv. Simplic , inphys. Arist.f 53, b.

•S'niplic, ihid.

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qu'il a le pouvoir de contempler le ciel et Tharmonie de l'univers. »

Archélaûs, que Socrate connut intimement, admettait dans rintelligence un mélange primitif :

OLroç di rtù vw eyu7rap;jeiv rt eùQsw; tj.ly^a^. S'agit-il ici

de l'intelligence divine ou de Tintelligence humaine? En tout cas, si le mélange existait dans la première, selon Ârchélaùs, il devait exister, à plus forte raison, dans la seconde. On peut dire en effet que, dans la pensée de l'homme, tout est d'abord confondu; tout s'v trouve à l'état d'unité indistincte. La science est une distinction, une séparation ou distribution, vofioç. On sait toute l'importance qu'avait déjà, pour Anaxagore, l'idée de la distribution des choses, de Tordre introduit dans le mélange primitif; peut-être est-ce ce sens de distribution, de séparation par la pensée, qu'il faut aussi donner au mot vôixoç dans cette maxime d'Archélaûs, qui semble d'abord si

favorable au scepticisme : Kaï zb (îr/.aiov ehxi xaJ rb

iiT/jpbv où <pu(7£(, à}lx v6ar»y\ Le justc et l'injuste, en effet, ne résultent pas de la nature; car la nature par elle-même est un mélange indistinct, où les qualités du bien et du mal, comme toutes les autres, sont indiscernables; il faut, pour les faire apparaître, la distribution^ Tordre et la loi de la pensée, vôuoc, Socrate, lui aussi, fera reposer le juste et Tinjuste sur la /o/, mais dans un sens bien

* Orig. phiL, 9. Ce passage ne nous semble avoir été compris d'aucun interprète, pas même de Uitler, Hist. de laph. anc, I, 282. *Diog. Laert., II, 16.

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différent de celui des sophistes; car il reconnaîtra des lois non écrites, pure manifestation de la pensée éternelle. Peut-être Archélaûs, disciple d'Anaxagore, donnait-il déjà ce sens élevé au terme de /ot*. Ce qui est certain c'est qu'il admettait, comme Anaxagore, la confusion primitive des choses que Tintelligence discerne ensuite et sépare. Il était naturel de transporter cette double phase dans la pensée de rhomme, et de considérer la science comme une séparation, une distribution, un développement de ce que Tâme enveloppe confusément par sa nature. Cette conception de la science s'accordait également avec les dogmes les plus connus des pythagoriciens. Ces derniers admettaient la métempsycose, une série d'existences et de transformations pour l'âme, et par conséquent une série de souvenirs perdus et retrouvés. De la préexistence au souvenir^ il n'y avait qu'un pas*. Sans prêter aux pythagoriciens la doctrine formelle de l'avafxvyîcn;, il est probable qu'ils ne considéraient pas la science comme

* C'est en ce sens qu'Anaxmiandre cherche l'à^ixîa dans l'inégale distribution ; Empédocle nie la çuai; en général (Plut., adv. Col, 10), et Démocrite enseigne que par le vo|ac; seul, il y a du doux et de Tamer, du chaud et du froid, de la couleur, et en général, toutes les qualités sensibles. (Sext. Emp., adv. Math., VII, 135.)

'^ Cependant, comme le remarque M. Cousin, il ne serait pas sage de conclure, sans des témoignages positifs, que la réminiscence soit pythagoricienne. « Autant les preuves abondent pour la métempsy- « cose et l'immortalité de Tàme, autant, pour la réminiscence, les a témoignages précis manquent. Je n'ai pu trouver un seul passage i pythagoricien authentique où ràvaavYiai; se trouvât positivement a énoncée. » Cousin, Fragments de philosophie ancienne (Notes sur le Phèdre).

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une création de rhomme et une véritable invention, mais comme un ^développement et une manifestation du nombre et de Vunité qui est la partie divine et la substance de l'âme. Du moins distinguaient-ils DBltement les sens de la raison, l'opinion de la science. Même distinction dans Parménide, dont le poème se divise en deux parties, l'une relative à la pensée pure, au voOç, l'autre relative à l'apparence et à l'opinion : rà irpbç âo^ocv. Empédocle n'est pas moins explicite. D'après lui, la vérité ne saurait être connue par les sens, mais bien par la droite

raison (où riç «icxGviffetç, àXAà rbv op9ov loyov), a La

« droite raison est en partie divine, en partie « humaine; sous le premier rapport, elle est inef- « fable, sous le second, elle peut s'exprimer*. » Nous ne pouvons espérer aucune sûreté de pensée* tant que nous nous abandonnons à la vie sensible et que nous ne cherchons pas la vérité dans les profondeurs de notre cœur'. Socrate put connaître les

* Einpéd., Vers 551. Scx(., adv. Maih., VII, 122.

* AXXà xxxGÎ; (xàv ml^tcl ireXii xpareouaiv àiïiffTg'.v H; 5'8 nap'^tUTepif); TpeXErat i7taTW(xaTa Mcuar»?, rvcoOi ^laavnOEvTO; evi oirXa'yxvoîoi Xo-yciai. V. 336.

Les écrits d'Empcdocle, dit M. Cousin, n'étaient pas renfermés dans Tenceinte d'une société secrète, comme ceux des pythagoriciens, et ils élaient beaucoup plus répandus. (Cousin, Antécédents du Phèdre^ 131.) Le Phèdre de Platon est rempli de passages qui rappellent Empédocle; et on snit que le Phèdre fut probablemc^nt composé du vivant de Sociale. Si dune ce dernier n'a point lu Empédocle, du moins a-t-il pu oonnaitre les principaux dogmes pythagoriciens et même éléales. Il devait les connaître par les pythagoristes, ou écoliers exotériqucs, venus à Athènes avant les livres des pythagoriciens proprement dits.

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écrits d'Empédocle par le pythagoriste Simmias, qui fut son disciple.

En résumé, la distinction des sens et de la raison, ainsi que celle de Topinion et de la science, étaient du domaine commun à l'époque de Socrate. La dâla était considérée comme essentiellement humaine, VèmdTfiwn comme divine. Plusieurs philosophes allaient même jusqu'à croire la science entièrement inaccessible à l'homme. En tout cas, elle était pour eux une participation du divin plus ou moins mystérieuse. 11 y avait donc tendance à considérer la science, non comme une création de l'homme, mais comme un développement de quelque germe de vérité, enveloppé par l'âme. L'idée de la confusion et de la distinction successives était particulièrement nette dans Anaxagore et Archélaûs, qui considéraient l'intelligence comme essentiellement ordonnatrice et législatrice. Tel était l'état de la question à l'époque de Socrate.

Dans tous les dialogues où Socrate joue un rôle, quels qu'en soient les auteurs, il répète sans cesse qu'il n'est point un maître en possession de la science et capable de la transfuser, pour ainsi dire, dans l'esprit de ses disciples. Chacun, dit-il, est son propre maître et a seulement besoin d'être aidé ou provoqué par quelque circonstance extérieure, principalement par des interrogations. Apprendre, c'est prendre connaissance de soi ou de ce qui est en soi ; connaître, c'est se connaître soi-même ou connaître

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ce qui est en soi-même ; voilà le point de vue psychologique qui appartient à Socrate. La spontanéité de la science est sa doctrine propre : pour lui, apprendre c'est enfanter le vrai ; et enseigner aux autres, c'est les accoucher : « Tu éprouves, mon cher Théé- « tète, les douleurs de Tenfantement. En vérité, a ton âme est grosse. — Je n'en sais rien, Soccrate; mais je t'ai dit tout ce qui se passe en a moi. — Peut-être ignores-tu encore, pauvre inno- « cent, que je suis fils d'une sage-femme habile et «renommée, de Phénarète? — Je l'ai oui dire*. « — T'a-t-on dit aussi que j'exerce la même profes- « sion? — Jamais. — Sache donc que rien n'est « plus vrai. Mais, mon ami, ne va pas le redire à «d'autres; car personne ne me connaît ce talent, « et comme on ignore cela de moi, on n'en parle «pas. »

Cette comparaison, à la fois familière et profonde, est bien dans le goût de Socrate. Habitué qu'il était à prendre toutes choses, même les plus vulgaires, pour sujet de réflexion, et à chercher partout quelque reflet de la vérité universelle, il ne pouvait manquer d'apercevoir des rapports entre l'enfantement physique et l'enfantement intellectuel, entre la profession de sa mère et la mission à laquelle il t'était voué.

« N'as-tu pas entendu dire que les sages-femmes « sont de très-habiles négociatrices en affaire de ma-

* Nous retrouvons, dés le début de ce passage, le ton de sincérité biographique qui nous avait déjà frappé dans le récit du Phédon.

02 MÉTHODE D'IiNVENTION OU MAÏEUTIQUE.

c< riage , car elles savent parfaitement distinguer « quel homme et quelle femme il convient d'unir a ensemble pour avoir les enfants les plus accora- « plis? — Non, je ne le savais pas encore. — Eh a bien, sois persuadé qu'elles sont plus fières de ce a talent que même de leur adresse à couper le nomce bril. Mais à cause des unions illégitimes ou mal « assorties dont se chargent des entremetteurs cor^ « rompus S les sages-femmes, par respect pour « elles-mêmes, ne veulent point se mêler des ma- « riages, dans la crainte qu'on ne les soupçonne « aussi de faire un métier déshonnête. Car, du « reste, il n'appartient qu'aux sages-femmes véri- « tables de bien assortir les unions conjugales. — c< Il est vrai. — C'est donc là l'office des sagesce femmes. Ma tâche est plus importante. En effet, il ce n'arrive point aux femmes d'enfanter tantôt des ce êtres véritables, tantôt de simples apparences ; ce distinction qui serait fort difficile à faire. Car, s'il ce en était ainsi, le triomphe de l'art pour une sagece femme serait alors, n'est-il pas vrai, de savoir ce distinguer ce qui est vrai en ce genre d'avec ce ce qui ne l'est pas? — Je le pense aussi. — Eh bien, <!c le métier que je pratique est en tous points le ce même, à cela près, que j'aide à là délivrance des ce hommes, et non pas des femmes, et que je soigne, ce non les corps, mais les âmes en mal d'enfant. Mais ce ce qu'il y a de plus admirable dans mon art, c'est ce qu'il peut discerner si l'âme d'un jeune homme va

^ Allusion aux sophistes.

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I produire un être chitnérique, ou porter un fruit «véritable... Pour ceux qui s'attachent à moi, il «leur arrive la même chose qu'aux femmes en tra- «vail : jour et nuit, ils éprouvent des embarras «et des douleurs d'enfantement plus vives que «celles des femmes. Ce sont ces douleurs que je «puis réveiller ou apaiser quand il me plaît, en «vertu de mon art. Voilà pour les uns. Quelque- «fois aussi, Théétète, j'en vois dont l'esprit ne «me paraît pas encore fécondé, et connaissant «qu'ils n'ont aucun besoin de moi, je m'occupe «avec bienveillance à leur procurer un établisse- «ment : et je puis dire, grâce à Dieu, que je con- «jeclure assez heureusement auprès de qui je « dois les placer pour leur avantage. J'en ai ainsi « donné plusieurs à Prodicus, et à d'autres sages et « divins personnages. Agis donc avec moi comme « avec le fils d'une sage-femme, expert lui-même en a ce métier; efforce- toi de répondre, autant que tu en a es capable, à ce que je te propose ; et si, après avoir a examiné ta réponse, je pense que c'est une chi- « mère, non un fruit réel, et qu'en conséquence je « le l'arrache et le rejette, ne t'emporte pas contre «moi, comme font, au sujet de leurs enfants, celles «qui sont mères pour la première fois. En effet, «mon clier, plusieurs se sont déjà tellement cour- «roucés, lorsque je leur enlevais quelque opinion a extravagante, qu'ils m'auraient véritablement dé- « chiré*. Ils ne peuvent se persuader que je ne fais

• Cf. Diog. Laert.

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« rien en cela que par bienveillance pour eux*. >î Sans doute, Socrate ne se rendait pas compte, aussi bien que Platon, de la grande idée spéculative cachée sous ces symboles. Cependant, cette doctrine n'est qu'une conséquence approfondie du précepte TvcùOi aavzov, qui ramène la science du dehors au dedans et du monde à l'âme.

Tout homme, dit Platon dans un passage de la République cité plus haut, tout homme a la faculté de connaître, comme il a la faculté de voir ; il ne s'agit donc pas de lui donner un nouvel organe, mais de diriger l'activité spontanée de son intelligence; la science ne s'acquiert pas de la même manière que les qualités physiques ; elle est quelque chose de plus divin, qui existe en nous dès l'origine à l'état latent. Tout homme sait ce qu'on lui enseigne, mais il ne sait pas qu'il le sait ; il n'aperçoit pas tout ce qui est en lui. Il suffit donc de lui donner la conscience de lui-même. En entendant Platon exprimer ces idées philosophiques, Socrate eût trouvé que son disciple, fidèle à l'art maïeutique, produisait au jour ce dont l'âme du maître était grosse. Dans la doctrine de la science innée, qui devait plus tard passer de philosophe en philosophe jusqu'à Descartes et Leibnilz, Socrate eût reconnu son enfant légitime*. ^

* Théét., 36 etss.

* C'est peut-être aussi dans celte théorie qu'apparaît pour la première fois, bien vaguement encore, la distinction de la faculté et de la réalité, de la puissance' et de Pacte, qui devait jouer un si grand rôle

SIÉTflODË D'INTENTION OU MAIEUTIQUE. C5

Maintenant, Socrate a-t-il conçu ce dégagement de IiTérité, ce passage de l'état implicite à l'état explicite, comme un souvenir ou une réminiscence d'une rie antérieure? On ne saurait l'affirmera Peut-être Socrate a-t-il simplement comparé la science à la réminiscence; peut-être, au contraire, a-t-il adopté la maxime célèbre : apprendre, c'est se souvenir. Hais rien ne prouve qu'il ait été jusque-là et qu'il ait rattaché, comme le fit Platon, la théorie de la raison à celle de la réminiscence, la réminiscence à la préexistence, et la préexistence à l'intuition première des choses divines. Ce mélange de dogmes py- Ihagoriques et de conceptions métaphysiques ré- Tèle Platon et non Socrate. Nous n'avons le droit d'attribuer à ce dernier que la partie psychologique et logique de la théorie; la partie symbolique et métaphysique résulte d'une combinaison des Idées platoniciennes avec la métempsycose pythagoricienne. Dans le dialogue consacré par Platon à la rémi-

dÊDB la philosophie d'Âristole. Les mégarisles, disciples de Socrate, semblent s'être préoccupés beaucoup de la dislinction du virtuel et du réel. En tout cas, s*ils se sont souvenus de Socrate sur ce point, ils lui ont été infid('ïles , en sacrifiant la notion de la puissance à celle de VaeU, qui domine exclusivement dans Técole d'Ëlée. Nous ne présentons du reste cette filiation d'idées que comme une simple conjectore.

* Aristole n'attribue point la réminiscence à Socrate ; il rappelle seuiment la doctrine du Ménon. Or, on sait qu'au lieu de nommer Maton, il désigne très-souvent ses ouvrages . Si la réminiscence était de Socrate, il est probable qu'il eût nommé ce dernier, ôixoib); $i «al o

et T» Msvuvi Xo-yo;, oti "h p.â6rjffi; àvâavr.a'.;. Où^a{i.cO ^cn^ ouacaîvei wp&t- -«îffTooOfti 70 xaôz<«aTCv, àXX'à(i.x ttj èrra-j-w^ Xaa^âvctv t-rv twv xari p.î- ^ tmaTTariV, wa-ip àva-p^wpiÇovia;. Anal, pr*^ II, xxi.

niscence, le Ménon^ où le caractère psychologique et logique de la méthode de Socrate est très-exactement reproduit, on peut distinguer, par les formes mêmes de l'exposition, ce qui appartient à Socrate et ce qui dérive des dogmes pylhagoriciens^

c< Tant qu'un homme aura une opinion vraie sur « les mêmes objets dont un autre a une pleine con- « naissance, il ne sera pas moins bon conducteur « que lui, quoiqu'il atteigne le vrai, non par la « science, mais par conjecture. — Soit. — Ainsi « l'opinion vraie ne dirige pas moins bien que la a science par rapporta la rectitude d'une action... — « La chose étant ainsi, Socrate, je suis étonné pource quoi on fait beaucoup plus de cas de la science

* Le Ménon est d'ailleurs un des dialogues les plus socratiques de Platon : il roule tout entier sur la diflérence de la vertu d'opinion (^uruxia) et de la vertu fondée sur la science (tuirpa^îa), la dernière qui peut s'enseigner, Tautrequi ne s'enseigne pas. Plusieurs critiques regardent le Ménon comme un dialogue écrit, soit du vivant de Socrate, soit peu de temps après sa mort. Stallbaum dit : « Âuclor est Aristoteles Platonem, Socraticum, virtutem in scientia posuisse, postea autem eamdem in eo inesse voluisse, ut animi facultates, di|m suo quaequœ munere fungeretur, communiter rationis imperio obedirent; quam senlentiam philosophus animo suo suscepisse videtur, ex quo, con^^ fecto primo itinere Alhenas reversus, philosophiam in academia docere cœpit. Quod si verum est, sponte consequitur, ut Meno ante primi illius itineris exitum scriptus sit* n Proleg. ad Men. La pr^ence d'Ânylus dans le dialogue, et la manière assez douce dont Platon l'attaque, semble à Stallbaum une preuve que le Ménon aurait été écrit vers le moment où Anytus préparait son accusation. C'est aussi l'opinion de Socher, De script. Plat., 185, ss. Ce qui est certain, c'est que le Ménon est tout plein de l'esprit socratique. — La métliode de définition y est remarquablement exposée au commencement : de même pour la doctrine de la volonté, qui ne peut vouloir le mal. Ce dialogue est comme un résumé de la philosopliie de Socrato.

MÉTHODE DINVENTION OU MAÏEUTIQUE. 07

a que de ropinion droite, et pourquoi ce sont deux «choses différentes... — C'est que tu n*as pas fait «attention aux statues de Dédale; peut-être n'en «avez-vous pas chez vous. — A quel propos dis-tu «cela? — C'est que ces statues, si elles n'ont pas « un ressort qui les arrête, s'échappent et s'enfuient, « au lieu que celles qui sont arrêtées demeurent en «place. — Qu'est-ce que cela fait? — Ce n'est pas « une chose bien précieuse d'avoir quelqu'une de «ces statues qui ne sont point arrêtées, comme « d'avoir un esclave fuyard, car elles ne restent point « en place. Mais, pour celles qui sont arrêtées, elles « sont d'un grand prix, et ce sont véritablement de « beaux ouvrages... Les opinions vraies, tant qu'elles « demeurent, sont une belle chose et produisent «toutes sortes d'avantages; mais elles ne veulent « guère demeurer longtemps, et elles s'échappent « de l'âme de l'homme : en sorte qu'elles ne sont pas a d'un grand prix, à moins qu'on ne les arrête en « les liant par la connaissance de la cause {airlaç h- «yto-fxw)... Ces opinions ainsi liées deviennent « sciences, et alors demeurent stables. » On reconnaît cette recherche de la cause (ain'aç, loyov)^ qui caractérise la méthode socratique et en fait une méthode vraiment scientifique. « Par Jupiter, il pa- « raît bien, Socrate, que c'est quelque chose d'ap- « prochant. — Je n'en parle pas non plus comme a un homme qui sait, mais je conjecture. » Cette doctrine, en effet, est mêlée aux dogmes de la préexistence et de la réminiscence, qui sont pour Platon

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de simples conjectures, et qu'il distingue du fond même de la doctrine. « Cependant, ajoute Socrate, « lorsquejedis que l'opinion vraie est autre chose que c< la science, je ne pense pas tout à fait que ce soit là « une conjecture. Si je pouvais dire.de quelque chose c< que je la sais^ et je roseraù de bien peu, j'assurerais c( que celle-ci est du nombre de celles que je sais^^. » Cette affirmation formelle nous mobtre que la distinction de l'opinion et de la science était fondamentale dans l'enseignement de Socrate.

Voici maintenant la distinction de la science virtuelle et de la science actuelle. Socrate s'en sert pour répondre à une des difficultés que les sophistes élevaient sur la possibilité de la science. « Comment « t'y prendras-tu, Socrate, pour chercher ce que tu « ne connais en aucune manière? Quel principe « prendras-tu, dans ton ignorance, pour te guider « dans cette recherche? Et quand tu viendrais à « le rencontrer, comment le reconnaîtrais-tu, ne c< l'ayant jamais connu? — Je comprends ce que tu « veux dire, Ménon. Vois-tu combien est fertile en c< disputes ce propos que tu mets en avant? Il n'est « pas possible à l'homme de chercher ni ce qu'il « sait, ni ce qu'il ne sait pas; car il ne cherchera « point ce qu'il sait parce qu'il le sait et que cela n'a « point besoin de recherche, ni ce qu'il ne sait c( point par la raison qu'il ne sait pas ce qu'il doit « chercher*. » Ménon étant représenté comme dis-

• Mén., 80, e. sqq.

« Mén., 82, a.

MÉTHODE DINVENTION OU MAÏEUTIQUE. 69

cjple de Gorgias, il est permis de rapporter à ce dernier robjection qui précède. On sait que Gorgias, en effet, soutenait les thèses suivantes : 1* l'être n'est pas; 2** quand même il serait, oniie poMrrait le eannattre. L'objection du Ménon, quel qu'en soit l'auteur, est assurément des plus sérieuses. La science ne peut avoir son origine dans l'ignorance absolue : pour apprendre^ il faut en même temps ne pas savoir et savoir; pour enfanter la vérité, il faut toutàla fois la posséder et ne pas la posséder. Socrate ayant la prétention d'accoucher les esprits et de leur faire découvrir le vrai, les sophistes durent lui opposer des objections analogues à la précédente : Socrate se trouva dans la nécessité d'accorder à l'homme une science primitive, confuse et générale. Cette innéité de la science est le principe nécessaire que suppose l'induction maïeutique.

« Est-ce que ce discours ne te paraît pas vrai, Soa crate? — Nullement. — Me dirais-tu bien pouraquoi? — Oui, car j'ai entendu des hommes et des « femmes. habiles dans les choses divines. — Que « disaient-ils? — Des choses vraies et belles, à ce « qu'il me semble. — Quoi encore? et quelles sont « ces personnes-là? — Quant aux personnes, ce sont « des prêtres et des prêtresses qui se sont appliqués « à pouvoir rendre raison des choses qui concernent « leur ministère : c'est Pindare et becmcoup d'autres « poêles, j'entends ceux qui sont divins. Pour ce a qu'ils disent, le voici : examine si leurs discours a te paraissent vrais. Ils disent que l'âme humaine

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« est immortelle; étant d'ailleurs née plusieurs fois « et ayant vu ce qui se passe dans ce monde et dans « l'autre et toutes choses, il n'est rien qu'elle n'ait ce appris. C'est pourquoi il n'est pas surprenant qu'à c< l'égard de la vertu et de tout le reste, elle soit en « état de se ressouvenir de ce qu'elle a su antérieu- « rement*. » On voit que Platon distingue avec soin, dans la théorie de la réminiscence, l'élément orphique et pythagorique de l'élément socratique et de sa propre doctrine. Déjà on entrevoit, dans le Ménon, une allusion aux Idées : « Comme tovt se a tient et que l'âme a tout appris, rien n'empêche c< qu'en se souvenant d'une seule chose, ce que c< les hommes appellent apprendre, on ne trouve (c de soi-même tout le reste [par l'induction et la dé- « duction], pourvu qu'on ait du courage et qu'on « ne se lasse point de chercher. En effet , ce c< qu'on nomme chercher et apprendre n'est absoluce ment que se ressouvenir. » A ce mélange de symboles hardis et de métaphysique profonde, on ne reconnaît plus Socrate, ordinairement circonspect et moins porté aux hypothèses ; aussi, nous venons de le voir, Platon ne lui prête pas cette doctrine, qu'il fait remonter à Pindare et aux pythagoriciens. Pourtant le vrai Socrate ne tarde pas à reparaître. Nous le voyons employer avec l'esclave det Ménon sa méthode d'accouchement, qui n'est pour Platon qu'une conséquence et une appli-

* Mén.f ibid. sqq.

MÉTHODE D'INVENTION OU MAlEUTIQUE. 71

cation logique du dogme pythagoricien. Les interrogations se succèdent, et Socrate s'abstient de toute iIBrmation dans les demandes qu'il adresse au jeune esclave, laissant à celui-ci le soin de choisir entre le oui et le non. La question qu'un maître pose à rélève, ou qu'on se pose à soi-même, ou que les objets visibles semblent vous poser , n'est que l'occasion extérieure de la science. « Tu vois, Ménon, «quel chemin il a fait dans la réminiscence. Il ne «savait point, au commencement, quelle est la « ligne d'où se forme l'espace de huit pieds, comme « il ne le sait pas encore. Mais alors il croyait le « savoir, et il a répondu avec confiance, comme s'il « le savait; et il ne croyait pas être dans l'embarras « à cet égard. A présent il reconnaît son embarras, a et comme il ne sait point, aussi ne croit-il point « savoir. — Tu dis vrai. — N'esl-il pas actuellement « dans une meilleure disposition par rapport à la « chose qu'il ignore? — C'est ce qu'il me semble. « — En le faisant douter et en l'engourdissant comme « la torpille, lui avons-nous fait quelque tort? — Je « ne le pense pas. — Au contraire, nous l'avons « mis, ce semble, plus à portée de découvrir la vé- « rite... Considère maintenant comment, en partant « de ce doute, il découvrira la chose en cherchant « avec moi, tandis que je ne ferai que l'interroger « et ne lui apprendrai rien. Observe bien si tu me « surprendras lui enseignant et lui expliquant quoi a que ce soit, en un mot faisant rien de plus que lui a demander ce qu'il pense... Que t'en semble, Mé-

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« non?A-t-il fait une seule réponse qui ne fût son « opinion à lui ? — Non, il a toujours parlé de lui- « même. — Cependant, comme nous le disions tout « à l*heure, il ne savait pas. — Tu dis vrai. — Ces « opinions étaient-elles en lui, ou non? — Elles y « étaient, — Celui qui ignore a donc en lui-même, « sur ce qu'il ignore, des opinions vraies. — Appaa remment. » Il n'a encore que des opmiom^ c'està-dire une science inconsciente; il n'a pas la science qui se sait et se comprend elle-même, la seule vraie science. « Ces opinions viennent de se réveiller en « lui comme un songe. Et si on l'interroge souvent « et en diverses façons sur les mêmes objets, sais-tu c< bien qu'à la fin il en aura une connaissance aussi a exacte que qui que ce soit? — Cela est vraisem- « blable. — Ainsi il saura sans avoir appris de perce sonne, mais au moyen de simples interrogations, et tirant ainsi sa science de son propre fonds : ivakoL- « êàvairôç e^aûroû ty/v eTrto-Tyîfxvjv. Mais tirer la science « de son fonds, n'est-ce pas se ressouvenir*? »

C'est cette dernière déduction qui est toute platonicienne. Socrate enseignait que nous tirons notre science de nous-mêmes ; Platon en conclut que nous nous en ressouvenons; puis il remonte à la préexistence pythagoricienne, et enfin aboutit à l'intuition des Idées, plaçant ainsi la doctrine de Socrate entre la sienne et celle de Pythagore, comme un anneau intermédiaire. « A la vérité, conclut Socrate, je ne

» Mon . . 80, d.

« voudrais pas affirmer bien positivement que tout « le reste soit vrai [c'est-à-dire la préexistence, la métempsycose, et la réminiscence même]; mais je « suis prêt à soutenir et de parole et d'effet, si j'en t suis capable, que la persuasion qu'il faut chercher t ce qu'on ne sait pas [et le chercher en soi] nous « rendra sans comparaison meilleurs, plus coura- « geux et moins paresseux que si nous pensions qu'il test impossible de découvrir ce qu'on ignore et « inutile de le chercher. » La considération pratique qui termine ce passage est tout à fait dans resprit de Socrate ; Platon, on le voit, nous a fourni jusqu'au bout le critérium de ce qui appartient à son maître, et des hypothèses accessoires qui ne lai appartiennent pas.

La doctrine du Ménon est reproduite dans le Phé- (to», et le passage suivant résume fort bien le principe de la maïeutique : « Tous les hommes, s'ils sont « biens interrogés, trouvent tout d'eux-mêmes, ce «qu'ils ne feraient jamais s'ils ne possédaient déjà « une certaine science et une raison droite *. » Dans le Théétète^ Socrate distingue deux espèces de science, la science dont on a la simple possession (xn5<j«$), et celle dont on a l'usage actuel (e^tç). c< Si, « ayant pris à la chasse des oiseaux sauvages, des « ramiers ou quelque autre espèce semblable, on les « élevait dans un colombier, nous dirions à certains « égards qu'on a toujours ces ramiers, parce qu'on

• Phédon, 73, a.

c< en est possesseur. N'est-ce pas? — Oui. — Et à « d'autres égards qu'on n'en a aucun ; mais que, a comme on les tient enfermés dans une enceinte c< dont on est le maître, on a le pouvoir de prendre « et d'avoir celui qu'on voudra, toutes les fois qu'on c< le jugera à propos, et ensuite de le lâcher*. » Nos idées ressemblent à ces ramiers. Elles habitent notre âme ; mais nous, nous les possédons sans en faire usage ; tantôt nous en usons, et les saisissant pour ainsi dire, nous les fixons sous nos regards. Comment ne pas reconnaître, dans cette distinction, ce qu'Anstote appellera plus tard la science en puissance et la science en acte, — distinction qu'il invoque précisément, dans sa Grande morale^ pour réfuter la doctrine de Socrate sur l'identité delà vertu et de la science, comme s'il voulait retourner contre Socrate lui-même un des principes que ce dernier avait entrevus?

Cette science innée dans la raison et qui est la raison même, Socrate, nous l'avons vu, n'en a pas fait la réminiscence d'une vie antérieure. Il est probable pourtant qu'il lui attribua, comme tous ses prédécesseurs et comme Platon, une origine divine. « Cette partie de l'âme est sa partie divine ; c'est en y « regardant et en y contemplant l'essence de ce qui a est divin. Dieu et la sagesse*, qu'on pourra se con- « naître soi-même parfaitement... Vous ne ferez

* Théét, 197, b.

a rien sans avoir rœil fixé sur la lumière divine.

n Car c'est en vous regardant dans cette lumière

« que vous vous verrez vous-mêmes et reconnaîtrez

« les biens qui vous sont propres. — Sans doute. —

«Mais, en faisant ainsi, ne ferez-vous pas bien? —

a Certainement. — Si vous faites bien, je veux nie

«rendre garant que vous serez heureux... Mais si

a vous faites mal et si vous regardez ce qui est sans

a Dieu et plein de ténèbres, vous ne ferez vraisem-

« blablement que des œuvres de ténèbres, ne vous

a connaissant pas vous-mêmes \ . . »

a Celui qui a l'amour de la science aspire natu-

a rellement à l'être, et loin de s'arrêter à cette mul-

a titude de choses dont la réalité n'est qu'apparente,

« son amour ne connaît ni repos ni relâche jusqu'à

a ce qu'il soit parvenu à s'unir à l'essence de chaque

a chose par la partie de son âme qui peut seule

« s'y unir à cause des rapports intimes qu'elle a avec

« elle ; de telle sorte que cette union, cet accouple-

a ment divin, ayant produit l'intelligence et la vérité,

« il atteigne à la connaissance de l'être et vive dans

« sein d'une véritable vie, libre enfin des douleurs

« de l'enfantement *. » Certes, Socrate ne s'est pas

élevé aussi haut, jusqu'à cette union intime de la

pensée et de l'être dans Vidée; mais la trace des

doctrines socratiques se retrouve jusque dans ces

grandes spéculations platoniciennes : l'âme, grosse de la science, qu'elle a conçue par son union avec la

' Alcib.t loc. cit.

*ftep.,V.

vérité, et enfantant avec effort jusqu'à ce qu'elle possède la sagesse.

Du principe général de la maïeutique on peut déduire quels durent être, pour Socrate, la forme préférée et 'les objets habituels des recherches logiques.

La méthode d'accouchement entraînait la nécessité du dialogue et des formes interrogatives. Le maître, par ses questions au disciple, aide à Tenfantement des idées ; la logique ieyient ainsi une dialectique. « Celui qui sait interroger et répondre, ne Tappelles-tu pas dialecticien*? » La vérité doit jaillir, a comme Tétincelle, » du frottement des idées*.

Qui dit dialectique, dit une méthode éminemment discursive, sous tous les rapports et de toutes les manières, « Socrate, dit Xénophon, s'avançait à « travers les principes les mieux reconnus de tous, « pensant que c'était là le meilleur appui du dis- « cours'. » Le dialogue, au point de vue logique, est une investigation mobile dans laquelle l'esprit suit son allure naturelle, allant et venant, montant et descendant, employant tour à tour Tinduction et la déduction. En outre, le dialogue va d'un interlocuteur à l'autre, d'un lieu à l'autre, d'un sujet à l'autre. Socrate, sur la place publique, s'adresse au premier venu, à l'humble artisan

4 CratyL, 390, c.

« Rép., VI.

5 Mém„ IV, VI.

MÉTBODE D'INVENTION OU MAÏEUTIQUE. 77

comme aux plus illustres citoyens, à Tesclave de Ménon comme au jeune Alcibiade. De la place publique, il passera au banquet d'Âgathon, ou sur les bords de l'Uissus en compagnie de Phèdre. Peu importent les temps, les lieux, les personnages. Tout est occasion de discours et de recherches ; tout esprit est capable d'enfanter au moins quelques idées ou de provoquer chez les autres un enfantement analogue.- Plus il y aura de variété dans les procédés cl les conditions de la dialectique, plus il y aura d'aspects nouveaux sous lesquels se présenteront les choses et les idées. De même que nos expérimenlateurs modernes s'appliquent à multiplier et à varier leurs observations et leurs essais, modifiant sans relâche les objets et les circonstances , tâtonnant d'épreuve en épreuve et posant mille questions à la nature; ainsi Socrate, prenant pour objet d'observation et d'expérimentation, non pas la nature, mais Tàme humaine, soumet aux épreuves les plus variées tous ceux qu'il rencontre, sans dédaigner personne et sans dédaigner non plus aucun sujet d'entretien : de toute âme et de toute chose il sait que la vérité peut sortir.

On pourrait donc appeler la méthode de Socrate une expérimentation morale et logique par le moyen du dialogue discursif. Méthode peu régulière sans doute, et qui tire toutes ses qualités de Tesprit même qui l'emploie; mais, pratiquée par un observateur comme Socrate, n'était-elle point alors la meilleure des méthodes?

78 MÉTHODE D'INVENTIOxN OU MAÏEUTIQUE.

A ce caractère discursif du dialogue se rattache la variété du ton et des formes, depuis la familiarité la plus simple jusqu'à l'émotion la plus sublime. Sous la raillerie, Socrale cachait l'enthousiasme : c'est le secret de son prestige. Avec quelle facilité il passe du rire au ton ému! Quelle élévation de doctrine sous la forme étrange, parfois burlesque, de son langage! Il ne reculait point devant les sujets familiers et les exemples les plus communs. Sous la trivialité volontaire qu'il affectait, il y avait toujours, outre l'ironie à l'adresse des rhéteurs, cette pensée profondément philosophique : la science dont est grosse l'âme humaine est une et infinie comme la vérité; on peut donc la tirer des objets les plus humbles et des plus* humbles esprits. Parménide , dans le dialogue de Platon, prédit à Socrate encore jeune qu'il viendra un jour où la philosophie le saisira davantage, et où il ne dédaignera plus les choses qui semblent viles au vulgaire. Toute pensée, en effet, fût-elle en apparence insignifiante, est le produit de l'intelligence ; on peut donc y rendre sensibles les procédés intellectuels. Chaque idée vraie forme avec les autres une œuvre commune de la raison, dans laquelle la raison peut se rendre compte d'elle-même à elle" même. Au fond de l'exemple familier et particulier^ Socrate savait découvrir la vérité universelle. « Je dis donc que Socrate ressemble à ces silènes a qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpa teurs j et dans l'intérieur desquels , quand on a les ouvre, on trouve renferinées des statues de

MÉTHODE D'INVENTION OU MâIEUTIQUE. 79

a divinités. Quand on se met à Técouter, ce qa'il

• dit paraît d'abord tout à fait burlesque ; sa pen-

csée ne se présente à vous qu'enveloppée dans

t des termes et des expressions grossières, comme

«dans la peau d'un impertinent satyre. Mais que

«Ton ouvre ses discours, qu'on pénètre dans

«leur intérieur, d'abord on reconnaîtra qu'eux

« seuls sont remplis de sens ; ensuite on les trou-

« vera tout divins, renfermant en eux les plus no-

c blés images de la vertu, et embrassant à peu près

« tout ce que doit avoir devant les yeux quiconque

« Tcut devenir un homme accompli. »

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