‹ La philosophie de SocrateChapitre 17 sur 73 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

PROCÉDÉS PARTICULIERS DE LA HAIEUTIQUE. ' DIVISION ET DÉDUCnON. — INDUCTION.

I. La division {italpecnç)^ comprend tous les procédés analytiques qui découvrent la pluralité dans l'unité. On peut descendre de l'unité d'un genre à la pluralité des espèces, ce qui est la division proprement dite; ou de l'unité d'un principe à la pluralité des conséquences, ce qui est la déduction. Socrale a connu et employé méthodiquement ces deux procédés.

La division par genres rentre dans ce queXénophon appelle to diaUyeiv xarà yévn. Les Mémorables en contiennent plus d'un exemple. — « Veux-tu que «nous écrivions ici un J, là un L Ce qui nous « paraîtra l'œuvre de la justice, nous le placerons « sous le J; nous mettrons sous l'I ce qui nous pacc raîtra l'œuvre de l'iniquité. — Fais, si tu le «juges nécessaire. Socrate écrivit ces deux lettres, « comme il le disait. Ne trouve-t-on pas, reprit-il, le « mensonge parmi les hommes? — Oui. — Où le pla-

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« cerons-nous? — Sous la marque de Tinjustice, apiparemment. — Les hommes ne trompent-ils pas? • — Sans doute. — Où placerons-nous la trom- « perie? — Encore du côté de l'injustice. — Et Tac- «lion de nuire aux autres? — De même. — Celle « de réduire quelqu'un en servitude? — Toujours a de même. — Et de tout cela, ôEuthydème, rien du « côté de la justice? — Cela serait étrange. » On ' reconnaît là une classification à deux séries, sous forme de tableaux réguliers. Le genre de l'injustice est subdivisé on diverses espèces^ telles que le mensonge, la fraude, le tort fait aux autres, etc. Socrate va montrer maintenant que cette classification est inexacte et incomplète, parce que les espèces, à leur tour, ont besoin d'être subdivisées. « Supposons « qu'un général asservisse une nation injuste et ena nemie, dirons-nous qu'il commet une injustice? — a Non vraiment. — Nous appellerons donc ce qu'il a fait, un acte de justice? — Sans doute. — Et s'il a trompe les ennemis? — Cela est encore juste. — a Mais qu'il les pille et qu'il enlève leurs biens? a — Il ne fait rien que de juste. Je croyais que les « questions que tu me faisais ne regardaient que « nos amis. — Ainsi , tout ce que nous avions « attribué à l'iniquité, il faudra donc à présent l'at- « Iribuer à la justice? — Je le pense. — Veux-tu a qu'en mettant toutes ces actions à la place que « tu leur marques, nous distinguions de nouveau « (iioptddiiieOix r.dhv) qu'elles sont justes à l'égard a des ennemis, mais injustes avec des amis; qu'on

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« doit à ceux-ci la plus grande franchise? » — Socrale montre ainsi la nécessité de subdiviser le mensonge ou la fraude, en mensonge envers les ennemis, et mensonge envers les amis. Mais de nouvelles distinctions et divisions deviennent nécessaires. — « Si un général, reprit Socrate, voit ses « troupes se décourager ; s'il leur fait accroire qu'il « leur arrive du secours, et rassure par ce mencc songe leurs esprits intimidés, sous quelle marque « placerons-nous cette tromperie ? — Sous celle de « de la justice, je crois. — Un enfanCa besoin d'une « médecine qu'il refuse de prendre; son père la lui ce présente comme aliment, et par cette ruse, il lui « rend la santé : où mettrons-nous cette superche- « rie? — A la même place encore. — Mon ami est a désespéré ; je crains qu'il ne se tue, je lui dérobe « son épée, toutes ses armes; que dirons-nous de ce « vol? — Qu'il est juste. — Vous prétendez donc que, « même à l'égard de ses amis, on n'est pas tenu à la « plus grande franchise? — Non, vraiment; mais « je rétracte, s'il m'est permis, ce que je viens de c< dire. » De là la nécessité de diviser les ruses à l'égard des amis en ruses employées à leur détriment et ruses employées à leur salut. Chaque membre de la classification, qui semblait d'abord une unité, se développe ainsi en une dualité : c'est une série de divisions à termes distincts et opposés. Socrate finit par réduire Euthydème à l'aveu de son ignorance, grâce à la supériorité que lui donne l'art de diviser par genres. C'est un des procédés qu'il

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employait le plus souvent à l'égard des sophistes : ceui-ci, n'ayant aucune idée de la classification régulière, se voyaient bientôt convaincus d'un désordre complet dans les idées. C'est que la science, aux yeux de Socrate, n'était point une série de généralités vagues dans lesquelles les choses les plus diverses seraient confondues : il a compris la nécessité du particulier et du précis, et manié lui-même avec art cet instrument de précision qu'on nomme l'analyse. Empruntons à Xénophon un second exemple de la division par genres. « Qu'est-ce que vous appelez le «i peuple? — Les citoyens pauvres. — Vous savez a donc qui sont les pauvres? — Comment l'ignorer? « — Et ce que c'est que les riches ? — Tout aussi « bien. — Qui appelez-vous pauvres? et qui appelez- « vous riches? — J'appelle pauvres ceux qui n'ont « pas assez pour les dépenses nécessaires ; et riches « ceux qui ont plus qu'il ne faut. — Avez-vous rca marqué que certaines gens, ayant peu de rcs- « sources, en ont cependant assez et font encore « des épargnes ; et que d'autres, avec de grands biens, « n'ont pas même le nécessaire? — Cela est certain, a dit Euthydème, et vous avez raison de me le rapa peler. Je sais même des souverains que la dc- « tresse force, comme des indigents, à commettre a des injustices. — S'il en est ainsi, voilà donc des a souverains 'à placer dans la classe du })euple ; et « les gens qui possèdent peu, mais qui savent écoa nomiscr, seront comptes parmi les riches. — Mon « ignorance me force d'en convenir, dit Euthy-

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c< dème^ » Partout Socrale met en évidence la nécessité des distinctions qui aboutissent à la différence propre et qui rendent par là possible une bonne définition. L'analyse, en effet, est absolument nécessaire pour fournir à la définition son élément le plus précis : la propriété essentielle, où aboutissent et expirent les divisions et subdivisions. Tant qu'on n'est pas arrivé à ce point central, le pour et le contre demeurent en face l'un de l'autre, et la définition est à moitié vraie, à moitié fausse.

Le Socrate de Platon est parfaitement semblable en ce point au Socrate de Xénophon. « Il faut savoir « décomposer le sujet en ses différentes parties, « comme en autant d'articulations naturelles, et « tâcher de ne point mutiler chaque partie, comme « ferait un mauvais écuyer tranchant. Ainsi tout à « l'heure nos deux discours ont commencé par donce ner une idée générale du délire ; et, comme un c( même corps se compose naturellement de doux « parties réunies sous le nom d'un seul être, savoir « la droite et la gauche, nos deux discours ont trouvé a dans ce délire unique deux espèces distinctes « qu'ils se sont partagées... Le premier délire a « pris son chemin à gauche..., l'autre a tourné à « droite •. » C'est ici, comme dans Xénophon, la division à deiix membres qui est conseillée par Socrate. »

Plus loin, Socrate montre la nécessité de la classi-

* Mém,, IV, II.

*Voy. Phèdre, p. 97 (Iraduction Cousin).

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lication dans l'étude de Tari oratoire : « La vertu du «discours étant d'entraîner les âmes, celui qui veut ff devenir orateur doit savoir combien il y a d'esff péces d'âraes. Elles sont en certain nombre, et a elles ont certaines qualités par lesquelles elles difafèrentles unes des autres. Cette division établie, « on distingue certaines espèces de discours, qui « ont certaines qualités. Or on persuade aisément à « telles ou telles âmes telle ou telle chose par tels a discours, pour tels motifs, tandis qu'à telles au- « très il est difficile de persuader telle ou telle • « chose. » Aristote ne mettrait pas mieux en lumière la nécessité du particulier, du précis et du distinct, roie ri. Le témoignage de Platon sur la méthode socratique a d'autant plus de poids que Platon lui-même tendait à négliger l'individuel ou le particulier, loin d'en exagérer l'importance. a Quand l'orateur sera capable de dire quels discours a peuvent opérer la conviction et sur qui, et que, a rencontrant un individu, il pourra le pénétrer a soudain et se dire à soi-même : voilà bien une a âme de telle nature, telle qu'on me la dépeignait ; a la voilà présente devant moi, et pour lui persua « der telle ou telle chose, je vais lui adresser tel « ou tel langage; — quand il aura acquis toutes ces « connaissances, et que de plus il saura quand il faut « parler et quand il faut se taire, quand employer ou « quitter le ton sentencieux, le ton plaintif, l'ama plification, et toutes les espèces de discours qu'il a aura étudiées, de manière qu'il soit sur de placer

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