PROCÉDÉS PARTICULIERS DE LA MAÏEUTIQDE. — INDUCTION
quand elles nient, ne peuvent fournir aucune affirmation absolue tant qu'on ne les a pas fécondées par un procédé supérieur ; mais une fois que ce procédé les aura mises en possession d'un objet existant, tout ce qui était vrai de nos notions s'appliquera aux choses mêmes avec une égale certitude, et nous verrons la réalité se soumettre aux lois de la pensée. Tel est le point de vue platonicien, bien plus métaphysique, assurément, que celui de Socrate, mais qui cependant, comme on va le voir, en est voisin.
II. Xénophon, Platon et Aristote s'accordent pour attribuer à Socrate, outre la division et la déduction, les procédés inductifs.
Quoique la logique joue un rôle bien restreint dans les Entretiens moraux de Xénophon, l'induction y est cependant indiquée et presque nommée. Nous venons de voir que Socrate, dans la réfutation de ses adversaires, employait de préférence l'analyse des conclusions par voie déductive ; mais quand il avançait lui-même une opinion et trouvait un contradicteur, il était forcé, pour justifier son jugement, de le rattacher à quelque principe incontestable, et de le faire rentrer dans une vérité générale. Ce retour aux principes nécessitait l'emploi de l'induction. « Si quelqu'un le contredisait (mpi tou avu'kéyot) sans « avoir rien de clair à dire ; s'il lui soutenait sans « démonstration (aveu ànoiei^eùiç) que tel homme était « plus sage, plus habile politique, plus courageux
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îfl «qu'yn autre, ou quelque assertion semblable, So- ^l ccrate ramenait alors toute la question au principe,
tflri rnv uirodeoriv eirav:Syev. » — Le mot eiravayw exprime le retour en arrière, une induction (eirayw) qui est en même temps une réduction {ivdycù). Le raisonnement remonte au principe sur lequel il s'appuyait, et qui, n'ayant pas été préalablement justifié, conservait encore un caractère hypothétique (uirofleffiç); pour lui enlever ce caractère, il suffit de le réduire à des vérités c< reconnues de tout le monde. » Voici l'exemple donné par Xénophon : « D'après toi, l'homme que tu vantes est meilleur ci- « toyen que celui dont je parle? — Je le soutiens. — « Voyons donc ; ne faut-il pas examiner d'abord quel « est l'office d'un bon citoven ? » En d'autres termes, le oui et le non s'étant produits au sujet d'une même proposition particulière, Socrale doit remonter au principe général : Tel individu est-il bon citoyen ? — Oui , — non. — Qu'est-ce donc, en général, qu'un bon citoyen? — Pour résoudre la question ainsi transformée, il faut encore aller du particulier au général, prendre divers exemples, et d^ager ce qu'ils ont de commun : cette partie commune, obtenue par induction, deviendra l'élément principal de la définition socratique : « Dans « l'administration des finances, celui qui enrichira « le plus la république ne l'emportera-t-il pas sur « ses concitoyens? — Assurément. — Et, dans la « guerre, celui qui la rendra plus souventviclorieuse a de ses ennemis ? — Sans doute. — Et, dans les
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a négociations, ceFui qui lui ménagera TalKance ce des peuples qui combattaient contre elle? — Je « ne conteste pas cela. — Et, dans l'assemblée du : « peuple, celui qui saura le mieux apaiser les dis- ; « sensions et qui ramènera le mieux la concorde ? — ! c( Je le crois. » — Socrate recueillait ainsi les divers | éléments de la définition cherchée ; puis, une fois le principe induit, il en déduisait de nouveau que tel ou tel individu répondait ou ne répondait pas à la définition universelle. Xénophon ajoute : « Par des c< discours ainsi réduits, ramenés à leurs principes « (oôtw iï Twv Xoywv eîravayofjievwv), Socrate rendait la c< vérité évidente même à ses contradicteurs. Mais « quand il parcourait lui-même une question pour « la traiter (oTrore il «ùtoç Ti Tw loyo) Jte^ioi), il procédait « par les principes les plus généralement avoués (dii
c< Twv fxaXiora oixoT^oyovixévcùV eTrops-jero) , persuadé que
« c'était là la sûreté du discours («cjtpaXetav toO Xoyou). c( Il prétendait qu'Homère appelait Ulysse un ora- « teur sûr {id^faXri py^ropa), parce qu'il savait conduire « ses raisonnements à travers les choses reçues de
« tout le monde [âià twv ^okoOvtwv toïç av6p«7ro<ç oyeiv
a rovç loyovç. » On reconnaît, très-clairement indiquées, les deux méthodes que les modernes appellent méthode de résolution au de réduction, et méthode de composition ou de déduction : regressus ad principia eldigressus a principiis, démonstration ascendante ou inductive, et démonstration descendante ou déductive. Pour que Xénophon, médiocre logicien, ait exprimé aussi nettement ces deux mé-
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IbodeSf il faut que Socrate les art parfaitement conflues et employées. La pratique de la seconde, qui est aujourd'hui la méthode d'enseignement régulier, prouve que Socrate savait être au besoin dogmatique et démonstratif : il partait alors de principes évidents et sûrs, pour en déduire les conséquences. Quant à la méthode induclive, elle servait à découvrir les principes et à poser les définitions. Elle était surtout propre à résoudre les objections et les problèmes, en allant du particulier au général jusqu'à ce qu'on rencontrât un principe évident. L'ensemble des deux procédés discursifs constituait la dialectique par genres^ rb iiakéyeiv xarà yévn. Le genre, en etfet, était toujours employé, soit comme point de départ de l'analyse, soit comme résultat de la synthèse.
Maintenant, que l'on compare la méthode logique exposée par Platon dans le Phèdre, et même dans la République, à celle que Xénophon vient de nous montrer succinctement, et on reconnaîtra combien a été exagéré le désaccord prétendu des disciples de Socrate. « 11 y a deux choses que le hasard « nous a suggérées sans doute, mais qu'il serait in- « téressant qu'un homme habile put traiter avec art. « — Lesquelles ? — C'est d'abord de réunir sous une « seule idée générale toutes les idées particulières « éparses de côté et d'autre, afin de bien faire com- « prendre, par une définition précise, le sujet qu'on
a veut traiter : eiq [xiav iâéav o'uvopwvra ayetv ri izo/li au- « crapiJLivXf n/'exacrov opiÇo/uiEvos ^yjXov noiri nepi ov av iei
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ccMacrxetv èOéhi Et quelle est l'autre chose, Se- *
ce crate ? — C'est de savoir de nouveau décomposer - « la chose en ses différentes parties , comme en au- ^ «tant d'articulations naturelles... Pour moi, mon î « cher Phèdre, j'affectionne singulièrement cette -^ a manière de diviser les idées et de les rassembler ^ « tour à tour*. » — Sauf le mot idée^ idéa, qui ' n'est pas de Socrate, ou qui n'avait certainement dans sa bouche aucune portée métaphysique, Tac- . cord est complet entre Platon et Xénophon : le procédé induclif, avec la définition à laquelle il aboutit, est clairement indiqué. Un passage célèbre de la République offre un rapport plus frappant encore avec le chapitre de Xénophon. La déduction, qui part des principes supposés vrais, et la réduction, qui remonte jusqu'à un principe sûr et incontestable, sont décrites longuement dans le VP livre de la République. Qu'on néglige la portée métaphysique, qui est la part de Platon, il restera une logique très-régulière qui est la pari de Socrate. « L'âme, dans le premier cas, se sert des données « du monde visible, comme d'autant d'images, « en partant de certaines hypothèses {vnoQéaeiç, « même terme que dans Xénophon), non pour re- « monter au principe, mais pour descendre à la c< conclusion ; tandis que, dans le second cas, elle « va de l'hypothèse jusqu'au principe non hypothéa tique (avuTToQeTov), sans faire Aucun usage desima-
* Phèdre, 265.
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a ges, comme dans le premier cas, et en procédant « uniquement des idées considérées en ellest mêmes. » Ce principe non hypothétique, cherché par rinduction régressive, rappelle ces vérités évidentes et sûres, ajfaXsF^, dont parle Xénophon. Hais, on ne saurait trop le remarquer, Platon y mêle des considérations ontologiques et mathématiques.
Enfin, nous pouvons apporter un troisième témoignage, plus précis encore et plus certain que les précédents ; c'est celui d'Aristote. Parmi les deux dusses <ii qu'on peut légilimement attribuer à Sacrale y » Âristote place au premier rang les discours inductifs^ TQvç ènooixûohg }.6yovq. Aristote ne dit pas V induction proprement dite, dans toute sa régularité, ri eirayciyïî, telle qu'il Ta étudiée pour en donner les lois ; il parle seulement de discours inductifs, loyoi sîraxTixoi, expression qui rappelle les Xoyoi èTravayofxevot de Xénophon. C'est que la méthode socratique avait simplement la marche iiiductive, sans être une induction parfaite et logiquement démonstrative. Pour comprendre cette distinction importante, il but se rappeler la théorie d'Aristote lui-même. Selon ce dernier , c'est la majeure qui est le principe général de toute démonstration ; c'est la majeure qu'il s'agit de trouver pour en tirer la science, en faisant ressortir les conclusions qu'elle enveloppe dans l'étenàue de sa puissance et en les amenant à l'acte. Or, pour obtenir la majeure sans la conclure de démonstrations antécédentes, il faut