U DÉFINITION
« Socrate, dit Aristoie au P' livre de sa Métaphysi- «çwe, appliqua le premier sa pensée aux défini lions,
« irepl optfTjjLÔiv eTTtoTYÎ javToç Tupcirou r/jv àiivoiav . » De
même, au XIIP livre : c< Socrale s'occupa des vertus « morales, et, à leur sujets chercha le premier à dé- « finir universellement, xaî irepl toutwv opiÇeaôat y,(x061ov «Çtitoûvto; Trpcorou. » Les recherches morales furent donc pour Socrate Voccasion qui provoqua Tétude logique de la définition, si importante pour la métaphysique môme. « Avant lui, continue Aristote, Dé- « mocrile n'avait fait que toucher un peu aux défini- « tiens physiques, et il avait en quelque sorte défini le « chaud et le froid : wpto-aro tto);. Auparavant encore, « les pythagoriciens avaient défini plusieurs objets, « dont ils réduisaient les notions à des nombres, « par exemple : Qu'est-ce que l'opportunité? Qu'est-
« * Met. I, T.
102 PROCÉDÉS PARTICULIERS DE U MAlEOTIQUE. — DÉFINITION.
« ce que la justice? Qu'est-ce que le mariage*?» « Ils ont commencé à s'occuper de l'essence {rov ri c< eVnv) et à définir ; mais leurç recherches furent
« trop simples {llav d^anl^çè-npayixareTj^YKravy. »
Nous avons conservé plusieurs définitions pythagoriciennes, auxquelles convient parfaitement le jugement d'Aristote. Ainsi, les pythagoriciens avaient remarqué, dans la justice, l'égalité parfaite ou réciprocité du droit, qui fait que tout est égal de tous côtés. Or qu'est-ce que la chose égale de tous côtés? Celte définition s'applique au carré ; dès lors le carré exprimera, pour les pythagoriciens, l'essence de la justice. Aussi Aristote dit-il qu'ils définissaient su- • perficielletnent ; car l'égalité parfaite sous tous les rapports n'est qu'un caractère extérieur, exotérique de la justice', a La première chose, ajoute « Aristote, à laquelle s'appliquait la définition dona née, ils la considéraient conlme l'essence de « l'objet défini. » De ce que cette définition, éga-lité parfaite sur tous les côtés^ se trouve convenir au carré, uTrap^et, il ne s'ensuit pas que le carré soit Vessence {ovaix) de la justice : un rapport d'analogie
' Méi.f Xin, lY. SuDcpo^Tcu; ^6 irepl ràç inOixà; àpsràc irpa'f{i.a'rtuo|x8vou, }cal fîspî TcuTuv opiCta6ai xaOoXou ^yitoûvtoç irpÛTOU* tûv [acv «^àp ^umxôv Inl {Mxpôv ÂTi(AO)cpiTo; T<({>aTO [ao'vcv, xai ûpioaTo ittùç to Ospuèv xal ro «j'uxpov, oî ^ï HuOa'yopEÏct -jrporepov wepi tivwv oXi-j^wv, wv roù; Xopuç eîç too; àpiôaoù; àv^irrov, oiov tî èjti xaipo;, tï to ^îxaiov, -i^ '^àp.o;.
* Met., I, y. Kal -jwpi toô tî Icti vipÇavTo uiiv Xéieiv xaî ôpîÇeaOat, Xîav ^^àffXw; èirpa^[i.aT8uOT(î<Tav. OpiÇovTO te "Y^p èTriTroXaîu;, xal m irpÛTO) U7r«p- ^£'.6v 6 XE*/,6tl; opo;, Tour^eivai ttiv oùotav tcÛ -jrpatiixaTo; évopktl^ov.
5 C'est là, comme le dirait Kant, la forme rationnelle de la justice,
mais non son fond réel.
PROCÉDÉS PARTICUUERS DE LA MAlEOTIQUE. - DÉFINITION. 105
extérieure n'est pas l'essence intérieure. De même, bverlu morale est analogue à l'harmonie musicale ; faut-il, pour cela, la définirune harmonie? L'opportunité est analogue à la proportion ; faut-il lui donner la proportion pour essence? Les pythagoriciens ont pris des symboles pour des définitions.
Quant à la méthode de Démocrite, ce n'est plus un symbolisme mathématique, comme dans Pythagore, mais c'est un symbolisme matériel : car expliquer tout par des atomes, c'est mettre encore des constructions de l'imagination et de véritables symboles à la place des choses ; la définition physique, comme la définition mathématique, est une définition d'analùg/k^ non à!eÈ$mce. Pythagore compare la justice au carré et définit Tune par l'autre ; Démocrite compare la justice à un équilibre d'atomes combinés, et prend cette représentation sensible pour une définition réelle : égale erreur.
Chez Socratc, au contraire, méthode rationnelle^ «iXoywç, qui pénètre dans les choses par l'analyse, et embrasse ensuite, par la synthèse, Ve$$ence commune à. tout le défini. « Socrate recherchait ration- «nellement l'essence des choses, to xi e(TTiv^» Avant lui, la méthode avait un caractère hypothétique : c'étaient des suppositions, non des démonstrations. De là le scepticisme des sophistes. Socrate « veut arriver à la démonstration régulière, » par laquelle les notions sont conclues l'une de
T«v ouXXG"jiap.â)v TÔ TÎ Èari. Jilét,^ I, v.
i04 PROCÉDÉS PARTICULIERS DE LA MAlEUTIQUE. -* DÉFINITION.
l'autre, (rvlloyidixêç. Mais l'analyse déductive a besoin d'un principe, àpx>î, et « ce principe est la détermination de l'essence » par la définition. Socrate était donc forcé de s'élever au moyen de Tinduction à des principes universels, à des définitions universelles : rovç Xoyovç eTraxrtxoùç noà rb opi-
Les définitions de Socrate n'étaient-elles qu'un travail logique, sans portée métaphysique? — On est tout d'abord tenté dé l'admettre, d'autant plus que, de nos jours, la logique et l'ontologie sont deux science's bien distinctes^ Définir logiquement, méthodiquement, ou, comme dit Aristote, rationnellevient^ eùAoyûùç, ne suffirait pas aujourd'hui pour mériter le nom de métaphysicien. Mais cette séparation de la logique et de la métaphysique existait-elle à l'époque de Socrate et dans la pensée de Socrate lui-même ? Aristote s'est posé cette question, et il a déterminé l'exacte valeur de la définition socratique dans une phrase très-imporlante et ordinairement mal comprise*. Après avoir dit que Socrate, recherchant la démonstration régulière, devait rechercher Vessence des choses, il ajoute, nous l'avons vu, que l'essence est \e principe de la démonstration. Mais, après avoir avancé ces paroles, il sent aussitôt le besoin de les justifier, car elles sem-
* Rôtscher, Aristophanes und sein Zeiltater, Berlin, i827, in-8, et Hegel, Werke, xiv. Cl", Brandis ; Grundlinien des Lehre des Socrates, Rhein-mus., 1827.
nOdOtS PARTICULIERS DE LA lilAlEUTIQUE. ^ DÉFINITION. 105
Ueot contraires à sa propre doctrine ; lui-même, en dfel, a maintes fois montré que la logique proprement dite opère seulement sur des notions ou définitions abstraites et générales, qui n'expriment pas l'essence intime et individuelle de la chose, mais simplement ses rapports extérieurs avec les autres choses de même espèce. Pour cette logique formelle, le principe de la démonstration n'est réellement fiisVessence. Socrate n'aurait-il point ainsi raisonné sur de simples notions logiques, indépendamment de l'essence métaphysique? — Là est la question, et voici ce que répond Arislote : « Le principe de « la démonstration est l'essence ; car la dialectique a n* était pas encore assez forte pour pouvoir raisonner « sur les contraires , même indépendamment de Vestt lenc^, et pour déterminer si c'est la même science «qui traite des contraires ^ » — Celte science unique des contraires est la logique pure, science tout extérieure et formelle^ qui doit se borner, d'après Arislote, à l'étude des formes générales et des oppositions abstraites, pour laisser à la métaphysique pure l'étude de l'essence réelle et intime. Mais, du temps de Socrate, la distinction du logique et de l'ontologique n'existait pas au sein de la dialectique. Le principe de la démonstration se confondait avec l'essence, qui n'était pas encore distincte de la définition ou notion logique. Plus tard, la dialec-
*Twnn yt^ {oxo; ci3it<i) tôt' inv, «oti ^uvaadai xai x^^fU foû tî icri TavavTia iwoxoiriîv, xal twv evavTÎcùv si -^q aÙTri cîïi<m(îp.Tj. Mél,y I, v.
iOG PROCÉDÉS PARTICULIERS DE L\ MAiKUTIQDE. - DÉFINITION.
tique prenant des forces nouvelles, surtout après Platon, on s'aperçut que les notions générales, principes du raisonnement, sont des formes communes à toute une classe d'objets, et auxquelles on peut toujours concevoir des contraires; ainsi, Tunité et la. pluralité, l'identité et la différence, le juste et Tinjuste, le bon et le mauvais, sont des oppositions logiques, des formes contraires par lesquelles l'être se manifeste, et qui peuvent être considérées, indépendamment de l'essence des choses. Quel que soit Iç fond des objets, ces formes exotériques demeurent les mêmes ; elles peuvent donc être l'objet d'une même science : twv svavn'wv -n avrh èmaxinfi-n ; et cette science des notions contraires est la logique. Dès lors, l'essence véritable demeure l'objet propre de la métaphysique: et cette essence, selon Aristote, estl'individualité, rb xa9'exac7Tov, dont l'intuition n'est point, comme la notion logique, relative à un contraire; car ce qui constitue essentiellement un objet, par exemple le moi, ou le principe de l'individualité, n'a point de contraire proprement dit ; tandis que le juste a pour contraire l'injuste, l'identité a pour contraire la différence. La métaphysique ne se contente plus, avec Aristote, de généralités ni d'abstractions; elle cherche le fond propre et concret qui constitue chaque être. Or ce fond ne peut plus être atteint par la définition. Toute définition est générale, ainsi que tout rapport, xotvèç «pa 6 Xoyoç ; toute définition est aussi divisible ; aucune ne peut pénétrer jusqu'à l'indivisibilité et la singularité de
mUÉGÉS PARTIGULIEKS DE LA HaIëUTIQUE. - DÉFINITION. 107
l'être. En déterminant la forme spécifique ellemême, la définition ne détermine encore qu'une forme extérieure de Tessence. L'essence intime, que la définition poursuit sans l'atteindre, ne peut être l'objet que de l'immédiate et indéfinissable intuition, voï5(jeû)ç*. Telle est la théorie d'Aristote, qui a pour conséquence la séparation de la logique et de \ la métaphysique. La logique aura désormais pour objet l'unité extérieure du général, sous laquelle les contraires mêmes viennent se ranger ; la métaphysique cherchera l'unité intime de l'individuel, où toute contrariété s'évanouit. Mais, avant Aristote, dans Socrate et dans Platon même, la logique et l'ontologie ne font qu'un, et leur synthèse s'appelle la dialectique*. Socrate cherchait donc, pour employer les termes de la philosophie péripatéticienne, ' Tessenco réelle à travers le formel. En induisant et en définissant, il ne voulait pas opérer un travail simplement subjectif, comme un pur logicien ; il essayait d'atteindre l'objectif. Aristote conclut que les discours inductifs et la définition universelle ne concernent encore que le principe de la science^ orrep èoTiv àfxyw TTEpJ àpyriv èm<Trri[xr)<;, La science propre-
Mét,^ V, p. 149. fl ^àp cùatx Twv5vT<ûv èv tw xaô'exaaTcv. Degen. an., II, 1.0 ^àX-/yc; tari toO xaôoXou. Met., VII, p. 148, I. 29; — ib., p. ICO, i, 23 : Kgivô; àpa é Xs^oç.
* On sait qu'Uegel réunit de nouveau, dans une synthèse riflécliic, la logiquQ et Tonlologie, que Socrate avait unies dans une synth«^se spontanée. Hegel, en effet, réagit contre la distinction trop absolue établie par Arislole entre les lois de la pensée et les lois de rétro.
i08 PROCÉDÉS PARTICUUERS DE LA MAÏEDTIQUE. — DÉFINITION..
ment dite, la science régulière commence bien avec Socrate, mais elle ne fait que commencer.
En résumé, d'après ce passage d'Aristote, dont la brièveté est si riche de faits, nous connaissons de la manière la plus précise les antécédents, la nature et la portée de la définition socratique. Les antécédents sont quelques essais de définition trèsinfructueux, chez les Ioniens et les pythagoriciens, Socrate est vraiment le premier qui ait connu l'art de définir. Voccasion qui donna lieu à ces recherches logiques de Socrate, ce furent ses recherches morales. La nature de la définition socratique, c'est d'être la détermination universelle de l'essence, principe de la science. Enfin, la portée de la définition socratique est double : elle est à la fois, dans cette confusion primitive de deux sciences plus tard séparées, logique et métaphysique, ou, en un seul mot, dialectique.
A la clarté d'un témoignage aussi positif que celui d'Aristote, nous interpréterons avec facilité les témoignages moins précis de Xénophon et de Platon ; et nous pourrons reconstruire, jusque dans ses détails, la théorie de Socrate.
«Socrate, dit Xénophon, s'entretenait toujours « des choses humaines [mpl twv iv&pcùmmv dû cJtcXe- « yero), examinant ces questions : Qu'est-ce que la « piété, qu'est-ce que l'impiété [tI eicxeêeç, W dasa 6eç), qu'est-ce que le beau, le laid, le juste, l'in- « juste, la sagesse, la folie, le courage, la lâcheté,
FROCÛIÉS PARTICOLIERS DE LA MAÏKUTIQUE. — DÉFINITION. 109
« la cité, Thomme politique, l'adminislration, l'ad- « ministrateur ^ » Cette phrase est presque le pendant de celle d'Aristote : « Socrate s'occupait des a vertus morales, mais, à leur occasion, cherchait « à définir universellement. » De plus, la recherche de Tessence, du W ean, est indiquée dans Xénophon même, quoique avec un sens moins métaphysique : Tt icreceç, n eùdeêeç. Xénophon ajoute que Socrate étudiait dialectiquement les genres : âiaXéynv y^aTi yhrni il recherchait donc bien, comme le dit Arislote, la définition générale, rb opiÇecTÔai y.ad6hv. «Ceux qui savent la nature de chaque chose {ri « exa<jTov eï-n twv ôvtwv), sont seuls capables de se con- «duire, eux et les autres... Aussi, ne cessa-t-il ja- « mais d'examiner, avec ceux qui l'entouraient, la « nature de chaque chose'.» Xénophon, remarquons-le, emploie un terme très-général, universel même : t«v 6vt(ùVj tout ce qui est. Restreintes dans leurs applications et leur but moral, les recherches socratiques étaient donc fort larges dans leurs principes, de Taveu même de Xénophon. Ce dernier
ajoute : Tiavra ixh ovv ri ^twptÇero , ttoXu epyov av elV)
iie^elQdvy il serait trop long de passer en revue comment il définissait toutes choses. — Réflexion par trop naïve, qui nous montre à la fois, et l'étendue des recherches de Socrate, et l'esprit étroit de son disciple. Passer en revue les définitions de toutes choses, co serait simplement trop long, aux yeux de
• Mém,, IV, Yi.
• Méin., ibid.
ilO PROCÉDÉS PARTICULIERS DE LA MAÏEUTIQUE. - DÉFINITI
notre historien ! Pour que la chose ne lui paraisse pas impossible et absurde en elle-même, il faut que h définitions socratiques aient embrassé effectivemenflit . unevfoulc d'objets, et en aient déterminé la na4r lure plus ou moins parfaitement. Nous sommes loiff*"" de ce Socratequi mène une vie tranquille, sans s'inquiéter des spéculations philosophiques ; sous le' paisible citoyen que Xénophon nous avait d'abord-^ représenté, apparaît ici le raisonneur infatigable, le chercheur curieux, le dialecticien à la phte des défir% nitions\ Pour Xénophon comme pour Aristote, la \^ théorie socratique a en quelque sorte sa cause occa- ^ Si >nnelle dans les recherches morales ; mais cUe les ^ déy Asse pour embrasser, dans une synthèse acorc vague, la métaphysique qui poursuit l'essence, et la logique qui poursuit Tuniverscl.
Passons maintenant, avec Platon et Xénophon, aux détails et aux applications de la théorie socratique. Quels étaient, pourSocrate, les éléments nécessaires de toute définition, et, parmi ces éléments, quel était le principal ii ses yeux ? La tendance idéaliste va-t-elle se manifester déjà chez le maître et prédécesseur de Platon ?
Les deux procédés logiques de sa méthode, la division et rinduction, devaient chacun laisser leur trace dans la définition qui les résume. Par l'analyse, Socrate aboutissait à la différence spécifique; par la synthèse, il aboutissait au genre. « Pour moi,
• Voy. le Phèdre de Pialon.
ÏÉS PARTICULIERS DE LA MAlEUTIQUE. - DÉFINITION. 111
îher Phèdre, j'affectionne singulièrement celte are de diviser les idées et de les rassembler i tour. » — La nature d'un objet, en effet, ne âlre définie entièrement que parla réunion de 3UX procédés.
js avons déjà vu comment Socrate poursuivait ars, dans la discussion, le caractère propre à le chose, sa différence spécifique. Xénophon Ta montré forçant Euthydème à spécifier d'une hre précise ce qui distingue l'injustice de la \e. Platon, dans ses dialogues, oppose à l'art )crate l'inexpérience de ses contemporains en Jf^ définitions. Socrate demande-t-il à Pob s t »t la rhétorique, le jeune sophiste rép d ippelant le plus beau des arts. Socrate lui fait, irendre que qualifier n'est pas définir. Gorgias le alors la rhétorique l'art des discours. — De discours? — Des discours persuasifs. — Mais lersuadent-ils ? — Le peuplé. — Sur quoi? — B juste ou sur l'utile. — Ainsi, d'analyse en se, Socrate arrive à la détermination difféîUe, à respece. Dans VHippiaSy Socrate dee la définition du beau ; le sophiste répond es exemples particuliers : que le beau est une fille, que le beau est l'or ; et Socrate a beaude peine à lui faire comprendre qu'il demande ure du beau, non un exemple, is le Théétète^ Socrate distingue trois sortes de lions ou explications (Xoyot). En premier lieu, finition ou explication verbale c< qui xend la