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entière. Or la subordination des choses à leur but était, à ses yeux, l'œuvre de Dieu même.
L'Intelligence qui dirige le monde cherche en toutes choses le meilleur et le plus utile, comme il convient à une intelligence; de même, Tintelligence qui dirige l'homme doit chercher et cherche, en effet, en toutes choses le meilleur, avec cette différence qu'elle est faillible, tandis que Tlntelligence divine est infaillible. La vertu est donc une imitation du procédé divin. Déjà Pythagore l'avait représentée commç la ressemblance avec Dieu, et Socrate ne pouvait qu'approuver celte haute conception.
Dans Xénophon, il parle en effet de la vertu comme d'une participation au divin ; il la conçoit comme le libre développement de la raison, qui est, d'après lui, la part du divin dans l'homme : Meréx» ToO ©£toO. « Le divin, dit-il encore, est ce qu'il y a dé « meilleur ; et ce qui est le plus près du divin est le « plus près du meilleur; » d'où il conclut, en particulier, que l'absence de besoins est un bien et non un mal, parce qu'elle nous rapproche de la Divinité. Le meilleur est pour lui le rationnelj Vintellecluel ; et, d'autre part, la raison ou intelligence universelle est Dieu même ; il y a donc pour lui identité entre tous ces termes : le bien, la fin, le rationnel, le divin. Aussi ne séparait-il pas la vertu ou culte du bien, de la piété ou culte de Dieu.
Qu'était-ce alors que cette science du bien qu'il confondait avec la vertu, sinon la science du divin
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&• en toutes choses, c'est-à-dire de Tordre des genres ^ et espèces, des moyens et buts, établi en tout par \- Dieu môme. Cet ordre, cette dwtnftiytion intelligible, c'est une /oi, vo^oc,. Déjà, on s'en souvient, Archélaùs et Ânaxagore semblent avoir donné à ce terme ^ de Im un sens tout intellectuel. Selon eux, la nature, réduite à elle seule, n'offrait qu'un mélange \ sans ordre; et l'ordre n'y pouvait être introduit : que par l'intelligence, sous forme d'arrangement, ; de distribution et de choix, ou de loi. Ainsi se transf formait l'antique opposition de la loi et de la nature, devenue l'opposition de la raison et des choses irrationnelles. Le mot de loi prenait ce sens élevé qu'il a conservé dans la science moderne : car nos savants et nos philosophes, eux aussi, voient partout des /ow, c'est-à-dire un ordre intelligible.
Or, ce sens élevé de la /ot, Socrate l'a connu. Il va nous montrer le bien sous un nouvel aspect, qui n'est plus purement humain, mais divin,
« Connais-tu, demande Socrate à Ilippias, dds « lois non écrites? » Socrate n'est sans doute pas le premier, — comme Ta cru un critique allemand \ — qui se soit servi de cette belle expression : No'/jLot aypapt ; car Thucydidc s'en était servi dans l'oraison funèbre de Périclès ^ Plus tard, Aristote remploiera dans sa Politique'^ et dans sa Rhétorique \ Mais cette expression a pour Socrate
* ^^iggers, Socrate, p. 196.
* Thucyd., ir, 55. — Cf. Soph., Aniigoîie.
» Arist., PoL, M, 5.
* ArisU, RhéL, i, 10, 13.
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un sens profond que nul autre n'a connu comme lui. « Sans doute, lui répond Hippias^ celles qui, en « tout pays, règlent les mêmes objets (toùç xaràrairi « vo^tÇofjievouç) \ — Diras-tu que ce sont les hommes « qui les ont portées? — Et comment le dirais-je, (( puisqu'ils n'ont pu se rassembler tous au même (( lieu, et que d'ailleurs ils ne parlent pas la même « langue? » Le caractère variable et conventiomiel des opinions ou des lois humaines est ici opposé au caractère immuable et nécessaire de la loi morale. « Qui crois- tu donc qui ait porté ces lois? — ^Pour moi, « je crois que ce sont les dieux qui ont imposé (6eêy«) « ces lois aux hommes. Et, en effet, la première « loi reconnue de tous les hommes, c'est d'honoré « les dieux. » Socrate ne se contente pas de cette réponse incomplète; car on pourrait croire, d'après les paroles d'IIippias, que les lois divines règlent seulement les rapports de l'homme avec Dieu, et sont toutes relatives à la piété et au culte. Toute loi de la conscience, quel qu'en soit l'objet, a une origine divine. « Quoi donc, n'est-ce pas aussi une loi « partout établie que d'honorer ses parents? — « Sans doute; mais je vois des gens qui transgresse sent cette loi. » Hippias est trop porté à juger de l'universalité d'une loi par l'universalité de son observation ; sous ce rapport, il est vrai, les prati* !
' Mém., IV, IV. Cf. Platon, Lois (trad. Cousin, p. 14) : « Toutes les pratiques dont nous parlons maintenant ne sont autre chose que oe qu'on appelle communément lois non écrites, et que nouj désigiuns sous le nom de lois des ancêtres. » — Cf. République, YHÎ, 563.
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les extérieures du culte paraissent bien plus unirsellement observées que les devoirs envers les rents; mais Socrate remonte aux principes, ns s'inquiéter de la manière dont les hommes ; appliquent. Ces exceptions à la règle, qu'on mme nos vices, n'empêchent pas la règle de bsister.
Il Y a plus, la loi morale demeiïre règle et loi au )ment même où nous espérons la renverser, car e triomphe dans sa sanction^ quand elle est vaine dans notre conduite. L'ordre établi par les dieux t aussi rétabli par eux quand il a été violé. « On transgresse bien d'autres lois; mais les hommes qui violent les lois des dieux {rovç vtto twv ôeôy ïteifxevouç voiiovq) subissent un juste châtiment, auquel ils ne peuvent échapper d'aucune manière, tandis que quelques-uns, transgressant les lois des hommes, échappent au châtiment, les uns en se cachant, les autres par la violence. » Soate montre ensuite que les lois divines portent ar sanction en elles-mêmes : la punition est la nséquence naturelle et inévitable de la violation, sanction et la loi ne sont donc point ici séparées mme dans les prescriptions humaines : la même issance ordonne et sanctionne. Or c'est là un caetère essentiellement divin. «Par Jupiter, Socrate, toutes ces choses ressemblent bien à des choses divines {Oeioïq ravTa Tiivrcx. ^otxs). Car, que les lois mêmes portent en elles la punition de l'infracteur
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« {roiiq voiiovç avrov^ rolç TrapaSaevovo'i xàç ri(i(ùplaLç ex^^)'
« n'est-ce pas l'ouvrage d'un législaieur (vofwOérow) « supérieur à riiomme (^ehiovoç yj xar àtuQptamv). El « crois-tu, Hippias, que les dieux établissent comme « lois des choses justes, ou des choses autres que la « justice? — Non certes;' car qui donc établirait des « lois justes, si Dieu ne le pouvait? — Les dieux « aussi veulent donc^ ô Hippias, que la même chose
(( soit juste et légitime (rô aùro dUaiov re xaï vo/xtpv « Êtvat)^ »
Ces pages contiennent le germe des plus hautes théories. Je ne puis faire le bien sans faire mon bien ; je ne puis faire le mal sans faire mon mal. Dans nos législations humaines, la loi et la sanction sont séparées; la loi ne contient pas, dans sa propre puissance ordonnatrice, la puissance réparatrice de l'ordre violé; elle est loi (vo|utoç), sans être en même temps nature [fjdiç). Mais la solution de la vieille antinomie entre la loi et la nature, que soutenaient les sophistes, Socrate la montre dans la loi morale; et c'est, ici encore, la raison qui lui fournit le moyen terme. La loi morale est essentiellement rationnelle. Or, au témoignage d'Aristote, Socrate considérait le rationnel comme la nature môme des choses; dès lors, la raison doit imposer ses lois à tout le reste; elle doit s'affirmer comme universelle et consé- (luemment comme réelle, puisque rien ne peut demeurer en dehors de son universalité : raison et nature sont identiques.
* Mém., IV, IV.
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D'autre part, nous savons que raison et loi morale ne font qu'un. Il en résulte que la loi morale conçue par la raison est la loi même des choses. Elle est la distribution de toutes choses par genres et espèces dans la pensée et dans la réalité.
Si donc les lois écrites sont toujours plus ou moins artificielles et conventionnelles, étant l'œuvre de raisons plus ou moins éclairées, il n'en peut être de même des lois non écrites, objet de la raison éclairée, objet de la science. Elles sont lois naturelles^ précisément parce qu'elles sont lois rationlulles. Ce sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature môme de notre raison, laquelle ne peut être contraire à la nature des choses.
Et, en effet, quoi de plus naturel et de plus rationnel tout ensemble que les devoirs du fils envers le père, du frère envers son frère, de l'homme envers ses semblables, etc.? N'est-ce pas en étudiant la nature humaine qu'on a déterminé ces lois?
S'il en est ainsi, les lois non écrites portent nécessairement en elles-mêmes leur sanction, parce qu'elles sont les lois de la réalité et de la nature. Nos lois artificielles, œuvre d'une logique abstraite (ioyoç), ont besoin d'être complétées par une force physviue (^Octç) qui les sanctionne,* et qui demeure toujours bien distincte de la loi même. Mais Socrate, dans toute sa philosophie morale, s'attachera à montrer que les lois naturelles se sanctionnent par leur propre force, parce que le rationnel doit à son universalité d'être en même temps réel.