‹ La philosophie de SocrateChapitre 7 sur 73 · XIV MÉTHODE GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

XIV MÉTHODE GÉNÉRALE

événements de chaque jour et les mille accidents de la vie concrète ; recouvrez cette trame de tous les fils entre-croisés d'une existence individuelle qui se développe dans le temps et dans l'espace ; et, au lieu du Socrate abstrait, systématisé par Platon, vous aurez le Socrate vivant, en apparence étranger à la métaphysique.

Le Socrate de Xénophon est vrai aussi, mais seulement à moitié ; celui-là on ne l'aurait pas mis à mort.

Sans doute, dans tous les chefs-d'œuvre de Platon, il y a autre chose que Socrate : on y trouve Pythagore et Parménide, et surtout on y trouve Platon lui-même. Mais aussi, Socrate y est tout entier, et on n'a plus pour ainsi dire, en s' aidant de Xénophon et d' Aristote, qu'à le détacher.

L'historien de la philosophie n'est pas un biographe; c'est un dialecticien. Il faudrait pouvoir réunir à l'observation et à l'examen scrupuleux des textes relatifs à Socrate, quelque chose de cette spéculation platonicienne qui peut seule en découvrir l'esprit et le vrai sens. Pour retenir tout ce que la méthode d'interprétation platonicienne a de légitime, en rejetant tout ce qu'elle peut avoir d'inexact, il serait bon de s'attacher, comme Platon, aux parties su-

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pârieures de la doctrine socratiqve, et non pas seulement, comme Xénophon, aux parties înfêrieures. Les parties supérieures d^un système, en effet, indiquent mieux la vraie di- !t lection de Tensemble, la fin à laquelle le [; système entier aspire et vers laquelle il se i soulève avec un effort plus ou moins heureux. ^ Aristote vient à l'appui de la méthode platonicienne lorsqu'il dit que, pour comprendre la vraie nature d'un être, il faut le regarder, non pas dans son ébauche ni dans ses imperfections, mais dans son développement le plus parfait, dans son achèvement, et par conséquent dans sa beauté : car la vraie nature d'un être, c'est moins ce qu'il est en tel ou td moment de la durée, que la fin à laquelle il tend; est-ce chez les embryons ou les monstres qu'on doit chercher l'humanité, ou n'estœpas plutôt chez l'homme fait qui possède ses Êuniltés en leur plénitude? 11 y a dans les pensées d'un philosophe une direction commune ipii les fait converger vers une pensée plus tante où toutes les autres s'achèvent, s'expliquent, prennent leur sens le plus juste, et qui est en définitive la vraie pensée du philosophe. C'est aussi, pour le philosophe lui-même, la plus

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difficile à traduire et à faire comprendre. Dans Platon, dans Aristote, comme dans Socrate, on découvre une idée dominante et pour ainsi dire finale qui n'est pas toujours la plus aisée à apercevoir; c'est là, pourtant, que le système se révèle enfin dans sa pure essence; c'est là aussi que T historien doit le saisir et le juger : car le point où le philosophe semble soulevé au-dessus de lui-même, c^est celui où il est vraiment lui-même.

Comme ces heures où on se possède et où on arrive à manifester sa pensée sans ombre sont plus rares que les moments de médiocrité et de demi-lumière, c'est souvent dans un certain nombre de pensées achevées que le philosophe se révèle le mieux. Car il n'est pas facile de se soutenir longtemps au plus haut point qu'on puisse atteindre : combien il est plus aisé de retomber même au-dessous de soi 1 Cependant, c'est surtout vers ces sommets de la pensée que rtiistorien, pour être juste, devra tourner ses regards. Il connaîtra mieux les maîtres de la pensée humaine s'il les connaît par leurs grands côtés : son interprétation, tout en reproduisant avec fidéUté les traits du modèle historique, sera plus vraie en même temps qu'elle

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sera plus belle. Un peintre qui veut représenter un grand homme doit obtenir d'abord la plus parfaite ressemblance matérielle; mais est-ce tout? Non, il doit atteindre, par l'expression, à la waie ressemblance morale. Pour cela, de\Ta-t-il présenter les traits de son modèle comme au repos et dans un état d'indifférence ou de vulgarité? Ce serait choisir l'instant où rhomme intérieur est dominé par la fatalité extérieure et où sa liberté est voilée par la tjTannie des circonstances : il croirait peindre l'homme lui-même et ne représenterait que l'action des choses sur la personne. Sans rien altérer, le peintre doit discerner et mettre en relief, éclairés d'un rayon de lumière intérieure, les traits caractéristiques où s'est fixée pour toujours la trace de la pensée originale, de la passion propre et de la volonté personnelle.

Cette méthode d'iriterprélalion vraiment fidèle, qui n'est qu'une stricte justice rendue au génie, devient phis nécessaire à l'égard de Socrate qu'à l'égard de tout autie, puiscpie Socrale lui-même n'a rien écrit et qu'on est obligé de reconstruire sa doctrine avec des éléments étrangers; — œuvre d'art plus difficile i^ncore que ToMivre d'érudition.

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