‹ La philosophie de Socrate [microform]Chapitre 10 sur 64 · SYLLOGISME INDUCTIF · texte numérisé non relu

SYLLOGISME INDUCTIF

L'homme pieux est celui qui pratique le culte légitime.

Celui qui le pratique est celui qui le connaît.

Donc l'homme pieux est celui qui connaît le culte légitime.

[Définition de Socrate par la cause ou le vrai principe.)

La définition complète serait la suivante, où sont résumés les trois termes du syllogisme inductif. — r homme pieux est celui qui connaît et pratique le culte

légitime; en d'autres termes, la piété est la science du cuhe mise en pratique. La piété^ qui était le petit terme dans le syllogisme, devient Tespèce dans la définition; la science, grand terme, devient le genre; h pratique, moyen terme, est la différence logique et formelle. C'est, en effet, la science qui est l'idée la plus générale, et toute la définition de Socrate consiste à faire rentrer la piété dans le genre suprême de la science; elle est donc inductive.

Socrate ne place pas la connaissance, comme Aristote, dans la définition spécifique, mais, comme Platon, dans la définition générique. Il attribue tellement la supériorité au genre, qu'il va jusqu'à négliger la différence; par exemple, la pratique du culte. Il se contente d'exprimer la cause, croyant l'effet nécessaire une fois la cause posée, comme la conséquence est nécessaire une fois le principe posé. Il se montre déjà tellement idéaliste, qu'il traite la cause et les effets libres comme il traiterait des idées, dont l'une contient l'autre nécessairement. Ce n'est pas le moment d'apprécier jusqu'à quel point le libre arbitre se prête à cette méthode rationnelle; ce qu'il fallait ici établir, c'est précisément ce caractère rationnel de la méthode socratique.

Pour confirmer davantage encore tout ce que nous venons d'avancer, empruntons à Xénophon d'autres exemples de définition socratique.

c( Sais-tu quelles choses on appelle justes? — Cel- « les que les lois ordonnent. — Ceux qui font ce

« que les lois ordonnent font donc des choses jus- « tes et accomplissent leur devoir? — Certaine- « ment. — Ceux qui accomplissent des choses « justes sont donc les justes? » (Définition formelle, logique, exotérique, par l'effet ou la conséquence : L'homme juste est celui qui observe les lois relatives aux rapports mutuels des hommes, ol xarà rxvroc xpco/Jievot dllriloiç.) « Crois-tu qu'on obéisse aux « lois, quand on ne connaît pas ce que les lois or- « donnent? » (Induction, par laquelle Socrate remonte à la raison, an principe, au genre.) — « Non a certes. — Mais ceux qui connaissent ce qu'ils « doivent faire, pensent-ils devoir ne pas le faire? » (Confusion de la raison qui rend possible avec la cause qui réalise, et qui est ici une cause libre.) — « Je ne le crois pas, répond Euthydème. — Ceux « donc qui savent les choses légitimes touchant les « hommes font des choses justes? — Oui. — Ceux « qui font des choses justes sont justes? — Certai- « tainement. » (Suite de raisonnements inductifs.) — (( Nous définirions donc bien les hommes justes « ceux qui coïinaisseiit les choses légitimes touchant les « hommes. » Définition réelle, essentielle, métaphysique, par le principe, par la raison; ou connaissance distincte et raisonnée {loyoç). Ici encore, le genre (la science) est l'élément essentiel que Socrate retrouve sous toute vertu.

« Estimes-tu courageux d'autres hommes que (( ceux qui peuvent tirer bon parti des périls? — « Non certes. » (Définition logique par la consé-

quence.) — « Chacun se conduit-il dans les périls « comme il croit devoir le faire? — Non. — Ceux « qui ne peuvent bien s'y conduire savent-ils com- « ment il faut s'y conduire? — Non. » (Induction, qui s'élève à la raison générale.) — « Ceux qui « savent comment faire {el$6reç) peuvent donc aussi « le faire (Wvavrai)? » (Confusion de la raison et de la cause, de la science et de la puissance.) — « Ils « sont les seuls qui le puissent. — Ceux qui ne se a trompent pas se conduisent-ils mal dans les périls? a — Non. — Ceux qui se conduisent mal se sont « donc trompés ((Jtyj/xapTïîxaji) ? — Sans doute. — (i Ainsi ceux qui savent tirer bon parti des périls sont « les hommes courageux ; et ceux qui se trompent a en cela sont des lâches. » Définition réelle et métaphysique par le principe rationnel, ou le genre, qui est encore ici la science.

« Mais que dirons-nous de la sagesse ? Les sages, « dis-moi, le sont-ils seulement dans ce qu'ils « savent, ou peuvent-ils l'être môme dans ce qu'ils (c ne savent pas?» (Induction déterminant la condition rationnelle et générale de la sagesse.) a Ils « ne peuvent l'être, Socrate, que dans ce qu'ils sa- « vent : comment serait-on sage dans ce qu on « ignore?... — Chacun ne peut donc être sage que « dans ce qu'il sait? — C'est mon opinion. » Définition par le principe rationnel : L'homme sage sur une question est celui qui sait les choses relatives à cette question.

On voit que ce ne sont pas là quelques définitions

isolées et sans unité. C'est tout un système, parfaitement lié, et empreint d'un dogmatisme évident. Si on retrouve un pareil ordre et une pareille méthode dans le désordre habituel des Mémorables, comment méconnaître dans les procédés de définition socratiques l'œuvre d'un logicien qui était déjà métaphysicien.

Voici d'autres définitions contenant des doctrines nouvelles, mais révélant la même méthode.

« Ne faut-il pas déterminer de même le bien (xal « TayaGov ovrcù ÇyjTTjTeov è(7u)1 — Comment? — Croyez- « vous que la même chose soit utile à tous? — Non. « — Ce qui est utile est donc un bien pour celui à qui « c'est utile? — Oui. » (Induction qui fait rentrer le bon dans le genre de Vutile, et définition par le genre.) « N'en est-il pas de même du beau?... Une c( chose n'est-elle pas belle quand on s'en sert pour « l'usage auquel elle est utile?... Ce qui est utile a est donc beau pour ce à quoi il est utile? » Induction analogue à la précédente, qui fait rentrer le beau comme le bon dans le genre de l'utile. L'utile est la raison, le principe du bon et du

beau.

Quelle que soit la valeur des doctrines exposées dans ce chapitre de Xénophon, qui ne les a peut-être pas entièrement comprises, on ne peut méconnaître l'unité puissante de la méthode logique chez Socrate, et le but métaphysique auquel elle tend, à savoir la détermination de l'essence et de la raison des choses.

m PROCÉDÉS PARTICULIERS RE LA MAÏEUTIQUE. - DÉFINITION.

Voici les résultats de notre analyse, résumés et réduits en système.

Socrate définit par induction. Étant donnée une conséquence extérieure, formelle, et comme visible, il induit le principe intime, réel, mais invisible; et ce principe est pour lui la définition même, ou au moins l'élément capital de la définition (ro opiÇsjOat

y(,aQ61ov),

Or ce principe est un genre, et c'est dans le genre que Socrate place la définition ; ce qui n'exclut pas la différence logique, nécessaire à ses yem pour rendre les idées distinctes^ mais accessoire parce qu'elle n'est pas la raison de la chose. La différence distingue, le genre explique.

Le genre est donc pour Socrate la raison du particulier, 6 loyoq, la notion rationnelle. Toute raison, en effet, enveloppe ce qu'elle explique et le rend possible, comme un principe général enveloppe sa conséquence. Définir par le genre, c'est définir par la raison.

Socrate dirait même que définir par le genre, c'est définir par la cause; car il ne distingue pas la raison qui rend simplement possible et intelligible delà cause active qui rend réel et actuel. Par exemple, la raison de la piété est bien pour nous la science, qui rend la piété possible; mais la cause est la liberté, qui la rend réelle ; Socrate, ne faisant pas cette distinction, croit, en définissant par la raison^ définir par la cause.

De même, il croit définir par Vessence. Le genre.

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à la fois raison et cause, enveloppe les espèces, comme le principe enveloppe les conséquences; ces espèces n'existent donc que par le genre ; elles lui empruntent leur possibilité et leur existence; elles tiennent de lui leur essence. Alors, définir par le genre, c'est déterminer l'essence de la chose, ce quelle est, zi è<m. Ainsi, la piété est essentiellement science, et elle a la même essence que les autres vertus, qui se réduisent également à la. science. L'une est science des règles du culte ; l'autre est science des rapports entre les hommes, etc., voilà l'accidentel et l'accessoire ; mais ce qui importe, et ce que Socrate s'attache à faire voir dans tout le chapitre de Xénophon, c'est que chaque vertu est par nature et essentiellement, science.

Enfin, à travers les formes logiques de sa méthode de définition, c'est le fond métaphysique que Socrate semble chercher. Il ne se contente pas de la définition nominale, ni même de la définition formelle et logique; il cherche la définition réelle et métaphysique, et il la trouve dans la raison, dans la cause, dans l'essence, dans le genre : tb x«edXou Çvi- ToûvToç. 11 trahit ainsi une tendance idéaliste d'autant plus incontestable, qu'elle apparaît dans Xénophon lui-même.

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