‹ La philosophie de Socrate [microform]Chapitre 9 sur 64 · Kcivô; àpa 0 Xo'-yoç · texte numérisé non relu

Kcivô; àpa 0 Xo'-yoç

- On sait qu'Hegel réunit de nouveau, dans une synthèse réiléchie, la logique et Tontologie, que Socrate avait unies dans une synthèse spontanée. Hegel, en effet, réagit contre la distinction trop absolue établie par Aristote entre les lois de la pensée et les lois de Têtre.

ment dite, la science régulière commence bien avec Socrate, mais elle ne l'ait que commencer.

En résumé, d'après ce jiassage d'Aristotc, dont la brièveté est si riche de faits, nous connaissons de la manière la plus précise les antécédents, la nature et la portée de la définitioïi socratique. Les aîUécédeïUs sont quelques essais de définition trèsinfructueux, chez les Ioniens et les pythagoriciens. Socrate est vraiment le premier qui ait connu l'art de définir. Voccasion qui donna lieu à ces recherches logiques de Socrate, ce furent ses recherches morales. La nature de la définition socratique, c'est d'être la détermination universelle de Tessence, principe de la science. Enfin, la portée de la définition socratique est double : elle est à la fois, dans cette confusion primitive de deux sciences plus tard séparées, logique et métaphysique, ou, en un seul mot, dialectique,

A la clarté d'un témoignage aussi posilifque celui d'Aristote, nous interpréterons avec facilité les témoignages moins précis de Xénophon et de Platon ; et nous pourrons reconstruire, jusque dans ses détails, la théorie de Socr'ate.

«Socrate, dit Xénophon, s'entretenait toujours « des choses humaines (Trepl twv àvQpwTTciwv àû âLelé- « y£To), examinant ces questions : Qu'est-ce que la « piété, qu'est-ce que l'impiété (W evaeck, ri daeaêeç), qu'est-ce que le beau, le laid, le juste, l'in- « juste, la sagesse, la folie, le courage, la lâcheté.

edi

« la cité, l'homme politique, l'administration, l'ad- « ministrateur^ » Cette phrase est presque le pendant de celle d'Aristote : « Socrate s'occupait des «vertus morales, mais, à leur occasion, cherchait c( à définir universellement. » De plus, la recherche de l'essence, du zl iaxi, est indiquée dans Xénophon même, quoique avec un sens moins métaphysique : Tt à(7£É£ç, 71 ebai^iq. Xénophon ajoute que Socrate étudiait dialectiquement les genres : àicàiynv /.arà yévn: il recherchait donc bien, comme le dit Aristote, la définition générale, zb bpl'ÇEGBai y^Mlov, «Ceux qui savent la nature de chaque chose [zl « exacjTov £173 twv ovzwj), sont seuls capables de se coii- «duire, eux et les autres... Aussi, ne cessa-t-il ja- « mais d'examiner, avec ceux qui l'entouraient, la « nature de chaque chose'.» Xénophon, remarquons-le, emploie un terme très-général, universel même : rwy ô'vtov, tout ce qui est. Restreintes dans leurs applications et leur but moral, les recherchlSS socratiques étaient donc fort larges dans leurs printcipes, de l'aveu même de Xénophon. Ce derniev

ajoute : Tidvza. i^h ovv ri âiMpHiezo , Tiolv epyov av eï'/)

SulùMv, il serait trop long de passer en revue comment il définissait toutes choses, — Réflexion par trop naïve, qui nous montre à la fois, et l'étendue^ des recherches de Socrate, et l'esprit étroit de son disciple. Passer en revue les définitions de toutes choses, ce serait simplement trop long, aux yeux de

* Mém., IV, VI.

- Mém., ibid.

110 PROCÉDÉS PAimCULlERS DE LA MAÏEUTIQDE. - DÉFINITION.

notre historien ! Pour que la chose ne lui paraisse pas impossible et absurde en elle-même, il faut que les délinitions socratiques aient embrassé efrectivement une foule d'objets, et en aient déterminé la nature plus ou moins parfaitement. Nous sommes loin de ce Socrate qui mène une vie tranquille, sans s'inquiéter des spéculations philosophiques ; sous le paisible citoyen que Xénophon nous avait d'abord représenté, apparaît ici le raisonneur infatigable, le chercheur curieux, le dialecticien (î la piste des définitions \ Pour Xénophon comme pour Arislole , la théorie socratique a en quelque sorte sa cause occasionnelle dans les recherches morales; mais elle les dépasse pour embrasser, dans une synthèse encore vague, la métaphysique qui poursuit Tessence, et la logique qui poursuit Tuniversel.

Passons maintenant, avec Platon et Xénophon, aux détails et aux applications de la théorie socratique. Quels étaient, pour Socrate, les éléments nécessaires de toute définition, et, pnriui ces éléments, quel était le principal à ses yeux ? La tendance idéaliste va-t-elle se manifester déjà chez le maître et prédécesseur de Platon?

Les deux procédés logiques de sa méthode, la division et l'induction, devaient chacun laisser leur trace dans la définition qui les résume. Par l'analyse, Socrate aboutissait à la différence spécifique; par la synthèse, il aboutissait au ^enre. a Pour moi .

• Voy. le Phèdre de l'ialon

mon cher Phèdre, j'affectionne singulièrement cette manière de diviser les idées et de les rassembler tour à tour. » — La nature d'un objet, en effet, ne peut être définie entièrement que parla réunion de ces deux procédés.

Nous avons déjà vu comment Socrate poursuivait toujours, dans la discussion, le caractère propre à chaque chose, sa différence spécifique. Xénophon nous l'a montré forçant Euthydème à spécifier d'une manière précise ce qui distingue l'injustice de la justice. Platon, dans ses dialogues, oppose à Part de Socrate l'inexpérience de ses contemporains en fait de définitions. Socrate demande-t-il à Polus ce qu'est la rhétorique, le jeune sophiste répond en l'appelant le plus beau des arts. Socrate lui fait comprendre que qualifier n'est pas définir. Gorgias appelle alors la rhétorique l'art des discours, — De quels discours? — Des discours persuasifs. — Mais qui persuadent-ils? — Le peuple. — Sur quoi? — Sur le juste ou sur l'utile. — Ainsi, d'analyse en analyse, Socrate arrive à la détermination différentielle, à Pespèce. Dans VHippias, Socrate demande la définition du beau ; le sophiste répond par des exemples particuliers : que le beau est une belle fille, (jue le beau est l'or ; et Socrate a beaucoup de peine à lui faire comprendre qu'il demande la nature du beau, non un exemple.

Dans le Théétète, Socrate distingue trois sortes de définitions ou explications {16yoi). En premier lieu, la définition ou explication verbale « qui rend la

c( pensée sensible par la voix au moyen des mots... c( Si l'on nous demandait ce que c'est qu'un char, « nous croirions avoir beaucoup fait de répondre que « ce sont des roues, un essieu, des ailes, des jantes, « un timon. » C'est la définition vulgaire qui résout un mot inconnu dans d'aulres mois plus connus, et donne de l'objet une idée superlicicUe.

La deuxième espèce de définition est rénurnération complète des parties, ou description. « Nous « portons, à la vérité, un jugement droit touchant (c le char (en citant quelques-unes de ses parties); « mais celui qui peut en décrire la nature, en par- « courant l'une après l'autre toutes ses cent pièces, c( et qui joint celte connaissance au reste, outre (c qu'il juge vrai sur le char, en possède encore la « notion [lôyoç]^ et au lieu d'un simple jugement « arbitraire, il parle en artiste et en homme qui c< sait sur la nature du char, parce qu'il peut faire « la description du tout par ses éléments. » — Bien que cette espèce de définition soit supérieure à la précédente, Socrale n'a pas de peine à démontrer qu'elle ne fait point encore connaître véritablement l'objet : la première sorte de définition n'était qu'une qualification vraie ; la seconde n'est qu'une suite de qualifications vraies.

c( Quelle est la troisième espèce de définition? — « Celle que beaucoup d'autres attacheraient comme « moi au mot de définition, savoir, de pouvoir dire c< en quoi la chose sur laquelle on nous interroge « diffère de toutes les autres... Le soleil, par exem-

PROCÉDÉS PAKTICULIERS DE LA MAÏEUTIQUE. — DÉFINITION. 115

« pie, est le plus brillant de tous les corps cé- « lestes qui tournent autour de la terre... Selon c( quelques-uns, si tu saisis dans chaque objet sa c( différence d'avec tous les autres, tu en auras c( la notion ; au lieu que, si tu en saisis une qua- *c( lité commune, tu auras la notion des objets à « qui cette qualité est commune. — Je comprends ; c< et il me parait qu'on fait bien d'appeler cela défice nition. »

Malgré les avantages de la définition spécifique, Platon ne croit pourtant pas qu'elle soit par ellemême et en elle-même l'origine de la science. Elle ne fait que la résumer ou la formuler, et elle la présuppose. En effet, dit-il, pour assigner la différence d'un objet par rapport aux autres, il faut déjà connaître cet objet en lui-même dans ce qu'il a d'essentiel. Il faut donc connaître l'objet dans son Idée. Mais ce qui exprime l'Idée, dans la définition, ce n'est ni la qualification incomplète, ni Ténumération complète des qualités, ni la différence de l'objet par rapport aux autres; c'est le genre. Platon n'admet pas l'objection qui ne voit dans le genre que la chose commune à plusieurs objets ; le genre, pour lui, constitue l'objet même, parce qu'il manifeste l'Idée. — Socrate ne s'est pas élevé au point de vue transcendant de l'Idée, mais on va voir qu'il est d'accord avec Platon pour donner au genre une valeur essentielle.

Aristote ne parle pas une seule fois des définitions socratiques sans ajouter qu'elles étaient xmi'

venelles j ih oplt^eaBai xaôdXou, et c'est là pour lui leur caractère saillant. Socrate, dit -il, jusque dans la morale, recherchait l'universel. Xénophon lui-même parle des genres, sur lesquels roulait la dialectique. Analysons plusieurs des définitions qu'il nous a conservées, et nous verrons, malgré le terre-à-terre du récit, combien l'élément universel et idéaliste tend déjà à dominer dans Socrate.

On se rappelle la conversation avec Euthydème sur la piété. c< Dis-moi, Euthydème, quelle chose [nolov n) « crois-tu qu'est la piété? » — Est-ce à dessein que Xénophon emploie le terme ttoiov, indiquant la qualité, plutôt que le ternie ti, indiquant la nature essentielle, comme s'il soupçonnait la distinction de ces deux choses? Toujours est-il qu'Eulhydème répond d'abord par une simple qualification : « C'est la plus belle chose du monde, par Jupiter. » Socrate, alors, voyant que le ternie général de piété donne prétexte aux réponses vagues, passe de h piété à V homme pieux, chose plus concrète, sur laquelle peut s'exercer plus aisément l'analyse. « Saurais-tu me dire quelle sorte « d'homme [onoiàç uç) est l'homme pieux? — Celui « qui honore les dieux, à ce qu'il me semble. wMais ce n'est là encore qu'une définition verbale et tout extérieure. C'est le premier degré de la définition dont parle le Théétète : la pensée peinte dans les mots, qui la réfléchissent comme g«i un miroir, mais sans en donner la vraie notion ou connaissance (Xdyoç). Connaître, au contraire, c'est connaître la raison

de la chose * ; aussi, dans le Théétète , Socrate refuse le nom de science à tout ce qui ne contient pas cette raison.

Il est très-remarquable que Xénophon est ici d'accord avec Platon. Socrate va forcer Euthydème, par des modifications successives de sa définition première, à pénétrer jusqu'à la raison intime de la piété, et il importe de savoir s'il placera cette ^ raison dans la différence ou dans le genre.

— c< Est-il donc permis à chacun d'honorer les a dieux à sa fantaisie? » — C'est-à-dire : — Tout homme qui honore les dieux, n'importe de quelle manière, fût-ce d'une manière déraisonnable, est-il donc pieux? — Il devrait l'être, d'après la précédente définition d'Euthydème. Par conséquent, cette définition a un premier défaut, qui est d^être vague et indistincte : la différence logique y manque. Il faut donc passer à un degré supérieur de la définition, à celle qui contient la différence^ C'est ce que fait Euthydème : «Il y a, dit-il, des lois selon lesquelles il faut honorer les dieux. » Nous avons ainsi la définition spécifique de la piété : L'homme pieux est celui qui honore les dieux selon les règles. Socrate sera-t-il satisfait? Est-ce là tout à la fois la notion et la raison de la piété. — Non, ce n*est encore qu'une définition propre à distinguer un objet des autres, comme cette définition du Théétète : Le soleil est le plus brillant des corps

* Le mot même de Xo-yoç a en grec tous ces sens : parole ^ notion ou définition^ et raison.

célestes. Il est le plus brillant, mais pourquoi? L'homme pieux honore les dieux selon les règles ; mais pourquoi ? — Socrate, appliquant spontanément les procédés dont Aristote fera un jour la théorie, va maintenant rechercher la raison de la piété, pour rintroduire dans sa notion^

La raison est ce qui rend une chose possible^. Quelle est donc la condition sans laquelle on ne peut honorer les dieux selon les règles ? Évidemment, il faut connaître ces règles ; voilà une condition nécessaire et universelle. « Celui qui connaîtrait ces règles (6 « Tovç véiAovç Tovrovç elSfùç) ne connaîtrait-il pas comte ment il faut honorer les dieux? — Assurément. « — Quelqu'un honore-t-il .les dieux autrement c< qu'il ne pense devoir le faire ? — Je ne le crois « pas. — Nous définirions donc bien l'homme c< pieux, celui qui connaît les choses légitimes ton- « chant les dieux? — Il me semble ^ » — Telle est la définition par la raison, La raison de la piété, c'est la science ; la piété est donc essentiellement une science.

* La définition complète, dira plus tard Aristote, la définition métaphysique, c'est celle qui contient la cause ou raison, to ainov 6 Xop;; par exemple, définir la quadrature la formation d'un carré équivalent à une figure donnée, c'est n'énoncer qu'une définition formelle et logique; voici, au contraire, la définition réelle et essentielle, qui contient la raison de la chose : la quadrature est la formation d'un carré équivalent à une figure donnée, par une moyenne proportionnelle. Oiov Tt i<5Ti TO xeTpa-yttvîCiiv, on (xeoy;? eSpiiai;. Met., III, p. 44, 1. 14.

« Cf. Leibn itiVoMV. Ess., p. 255. « La définition réelle fait voir la possibilité du défini, et la définition nominale ne le fait point. » Cf. Kant, Logique, rédigée par Jaische, § cxi.

^ Mém., IV, VI.

Cette raison^ qui est pour Socrate l'élément le plus important de la définition, examinons-en de plus près les caractères, et voyons par quelle méthode elle a été déterminée!

C'est à la théorie aristotélique de la définition que nous demanderons les plus grandes lumières, d'autant plus qu'Âristote est la principale autorité dans la question qui nous occupe.

Selon Aristote, la définition formelle n'est que la conclusion d'un syllogisme dont le moyen terme, et conséquemment le principe^ demeure ignoré. Ainsi : Vhomme pieux (petit terme) est celui qui rend aux dieux un culte %itime (grand terme). Le moyen terme restant inconnu, la proposition n'est qu'une conclusion non prouvée. Pour quelle raison le grand terme est-il attribué au petit? On ne le dit pas. On devrait cependant le dire ; car le rapport de l'attribut au sujet est ici médiat : on ne voit pas tout de suite pourquoi l'homme pieux rend aux dieux le culte légitime. Or, dit Aristote, non-seulement un attribut médiat de ce genre ne peut exister en luimême, mais encore il ne peut pas être par lui-même dans le sujet où il est (dans l'homme pieux). Il y a donc une raison pour laquelle l'accomplissement du culte légitime se trouve comme attribut dans l' homme pieux; et Y essence même de l'attribut dépend, dit Aristote, de la raison de son rapport avec le sujet. C'est donc de cette raison que la définition réelle doit être tirée. Comme la raison qui produit, dans une conclusion quelconque, la synthèse des extrê-

l'ii !

418 PROCÉDÉS PARTICUUERS DE LA MAÏEUTIQUE. - DÉFINITION.

mes, est le moyen terme, il en résulte que la définition réelle doit renfermer ce moyen terme*. Autrement, elle n'est qu'une conclusion non prouvée, dans laquelle le rapport des termes n*est pas nécessaire et évident par lui-même. Donc la définition réelle est l'abrégé d'un syllogisme complet, où se trouvent les trois termes ; on pourrait l'appeler définition métaphysique par le principe^ pour Topposer à la définition logique par la conséquence.

Cette définition de Socrate : Vhomme pieux est celui qui connaît le culte légitime^ est le principe réel dont la définition formelle d'Euthydème n'était que la conclusion non prouvée. Voici en effet le syllogisme tout entier.

Majeure : — L'homme pieux (petit terme) est celui qui connaît le culte légitime (moyen). — Définition réelle de Socrate par la raison ou moyen terme.

Mineure : — Celui qui connaît le culte légitime le rend aux dieux (petit terme).

Conclusion : — Donc l'homme pieux (petit terme) rend aux dieux le culte légitime (grand terme).

C'est la conclusion de ce syllogisme qui avait été d'abord posée par Euthydème, dans sa définition tirée de la différence logique; Socrate est remonté alors à la majeure, qui contient le moyen terme, ou la raison du rapport des extrêmes.

Maintenant, de quelle manière se découvre une

içiau-ov 'jfivcvTai. Anaî. post.^ II, xiv.

majeure, c'est-à-dire un principe général? — Par

induction.

Aussi, au lieu du syllogisme déductif qui précède, et qui suppose le principe connu, avons-nous trouvé à la fin de l'entretien entre Socrate et Euthydème une sorte de syllogisme ou sorite inductify dans lequel on remontait de la conséquence connue au principe inconnu. — Mineure : L'homme pieux est celui qui pratique le culte légitime (définition logique par la conséquence de la piété, exprimée d'abord par Euthydème). Majeure : Celui qui pratique le culte légitime est celui qui le connaît (induction , qui fait rentrer la pratique dans le genre de la connaissance). Conclusion : Donc l'homme pieux est celui qui connaît le culte légitime (définition métaphysique par le principe de la piété, à laquelle aboutit

Socrate).

Le tableau suivant mettra en évidence la marche inverse des deux raisonnements :

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