CHAPITRE PREMIER
Nous connaissons les caractères rationnels du bien d'après Socrate, mais non sa détermination réelle. Nous savons que le bien est la fin absolue de tous les êtres, mais nous ne savons pas ce qu'il est dans son fond, et indépendamment de ses relations diverses. Comment Socrate a-t-il déterminé l'idée du bien?
On s'est appuyé sur quelques phrases des Mémoralflesei sur une partie du Protagoras^ pour attribuer à Socrate une théorie analogue à celle de son disciple Aristippe. Mais Socrate plaçait si peu le bien dans le plaisir, qu'il considérait, au contraire, toutes les voluptés comme le plus grand obstacle à la connaissance et à la pratique du vrai bien. La tempérance est la première qualité du dialecticien en discoun et en œuvres.
D'abord, le plaisir enlève à l'esprit cette liberté de développement, qui lui est nécessaire pour voir le bien et l'accomplir. Non-seulement la volupté
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empêche de faire le bien, mais elle force à faire le mal (àv«7/.aÇ£t) ; elle n'est donc pas le bien. C'est ce que Socrate dit formellement. « Que pensez-vous de « maîtres qui empêchent le bien et forcent au mal?
« (Ta lùv apc(7Ta xwXvovTa;, toc ^i xotxiffra àvayxaÇovTa;;)
« — Qu'ils sont aussi maumis que possible (w; 5v- « v«Tov xaxc'cfTovç)... — Ceux qui ne maîtrisent pas la « volupté sont donc dans la pire des servitudes? —
« Assurément. »
A la perte de la liberté, se joint celle de la sagesse. « La sagesse, le plus grand des biens (^«.(p.'^tv Si xh « péyccTTov àyaGov), ne VOUS semble-t-elle pas détour- « née des hommes par l'intempérance, qui les « pousse vers le mal contraire? » C'est comme un esprit de vertige {i^iiUUcoc) qui empêche de voir le bien. « Quelle différence y a-t-il entre l'intem- « pérant et l'animal le plus incapable de science? « Comment distinguer de la brute celui qui, ne « portant jamais ses regards vers le bien, ne cher- « che que Yagréable (ri pÈv xpânsTa f^/i monsï, rà « d' ^î^ccrra ÇviTer). Il n'est donné qu'à l'homme tem- « pérant de rechercher le mieux en toutes choses, « et de distinguer dialectiquemeitt les genres*. »
Voilà, certes, une antithèse marquée et suivie entre plaisir, esclavage, ignorance, d'une pari, et bien, liberté, science dialectique, d'autre part. Comment prêter à Socrate la morale du plaisir, qu'il vient de réfuter méthodiquement ?
Mais, dit-on, on trouve dans ce chapitre même un
« Mém., IV, T.
paragraphe en contradiction avec le reste, et qui semble faire consister le bien, sinon dans le plaisir brutal du nioment,'^du moins dans un calcul qui ne règle et ne domine le plaisir que pour le rendre plus vif et plus sûr.
On répond d'ordinaire en rejetant Terreur sur le compte de Xénophon. Mais y a-t-il vraiment erreur? Aujourd'hui encore, après avoir réfuté directement la morale du plaisir , n'ajoute-t-on pas qu'elle n'atteint pas même son but, qu'elle ne réalise pas ses séduisantes promesses, et que le plaisir lui échappe tout comme le bien. Le système du plaisir compromet le plaisir même, et se détruit par ses propres conséquences. C'est ce que le bon sens de Socrate avait compris : « Avez- « vous pensé à une chose, Euthydème? — A « quoi? — L'agréable même (zai ènl toc -nâécc)^ auquel « l'intempérance paraît seule nous faire arriver, elle (( est elle-même impuissante à l'atteindre, tandis « que la tempérance, plus que tout le reste, cause « du plaisir {-riâsGOai Tiotet). — Et comment? — C'est « que l'intempérance, ne nous permettant pas d'en- « durer la faim, la soif, les veilles, qui seules « rendent agréables le boire, le manger, le repos et « le sommeil, quand on a attendu patiemment le mo- « ment où ces choses deviennent le plus agréables, « — nous empêche de trouver un plaisir sensible « à satisfaire les nécessités de chaque jour; la tem- « pérance, au contraire, qui, seule, nous fait supc( porter les besoins, est aussi seule à produire un