LES VEUTIIS PRIVÉES (SUITE) : - TEMPÉRANCE ET COURAGE
I. La temi)érance est une connaissance des vrais biens assez claire pour l'emporter sur l'attrait des biens inférieurs ou des voluptés. C'est une classification rationnelle et pratique des divers genres 'de plaisir et de joie\
On devra reconnaître d'abord que les plaisirs corporels sont très-inférieurs à ceux de l'ame. Les premiers, en effet, naissent de la satisfaction de nos besoins, qui sont eux-mêmes des douleurs ; or, nous l'avons vu, moins un être a de besoins, plus il ressemble à l)ieu^ La raison suprême et le but de la tempérance, c'est d'établir une ressemblance aussi grande que possible entre la vie humaine et la vie divine'.
En second lieu, nous devons être tempérants
• Mémor., IV, viii.
■-' Ibtd., 1, VI, 10.
5 Ibid., 1, VI, 10.
parce que cette vertu engendre la liberté et nous rend maîtres de nous-mêmes *.
En troisième lieu, nous devons être tempérants parce que cette vertu, née de la science, ou du moins d'un commencement de science, engendre à son tour une science nouvelle et plus sûre, par une merveilleuse réciprocité. L'iunc tempérante el libre est wtellifjente^ parce que sa raison se développe sans obstacle. Pour être dialecticien, il faul être tempérant; comme pour être tempérant, il faut être dialecticien \
En quatrième lieu, la tempérance nous rend utiles aux autres bommes. Elle nous |)ermet « de « bien conduire notre maison, de servir nos amis, « notre patrie, de soumettre nos ennemis; voilà la c( source des plus grands avantages (^t de la plus ce inaltéral)le voluplé'. » Aussi, outre la vraie ////litéj la tempérance produit la vraie ^o/e de Faine.
En dernier lieu, le plaisir pbysique lui-même, que la tempérance souniel à la règle du bien, gagne à être réglé : le teni|)érant é|>rouve des plaisirs plus doux et plus purs que l'intempérant \
Donc, à tous les poiiUs de vue, la t(Mupérance est meilleure que l'intempérance; meilleure en soi, étant plus divine; meilleuie pour notre àm(% meilleure pour notre famille et notre patrie, meilleure
* Mém.y IV, V.
« Ibid., iV, V, 10. Cf. I, M, 1).
3 /M.,IV, V, 10. Cf.I, VI, 1».
* /Hd.,IV,v, 10. Ci. I, VI, 9, et sqq.
même pour notre corps, meilleure pour nos plaisirs. Tant il est vrai que ce qui est réellement bon est universellement bon.
A cette vertu se rattachent le mépris de V amour impart et le mépris des richesses, dont VErijxias nous montre bien les avantages. « Faut-il croire « meilleur et plus heureux l'homme à qui le soin « de son corps donne une foule de besoins, ou celui « qui en a très-peu et se contente des choses les « moinsdélicates? Peut-être trouverons-nous plus ai- (( sèment la réponse, en considérant un seul homme « dans ces deux états, dans la maladie et dans la <( santé... Nos besoins sont-ils plus grands et plus « nombreux quand nous sommes malades que (( quand nous nous portons bien? — Quand nous « sommes malades. — Nous n'avons donc jamais « plus de besoins, nos sens n'ont jamais plus de « désirs que quand nous sommes dans un plus « mauvais état... Ne faut-il pas dire la même chose (( de deux hommes, dont l'un a beaucoup de besoins « et de désirs ardents, l'autre peu de besoins c( et un temi)érament plus retenu? Il y en a, par (( exemple, qui ont une grande passion pour le (( jeu, d'autres pour le vin, d'autres pour la table... (( — Je regarde ceux-là comme d'autant plus malce heureux qu'ils ont plus de passions. — Mais n'est-il « pas vrai qu'une chose ne peut jamais être utile à
<( un but quelconque que si nous en avons besoin
1 Voyez plus loin la Théorie de Vamotir,
«pour atteindre ce luil? — Sans doute. » Le caractère inférieur et relatif de tout ce qui n'a pas sa lin en soi-niènie est ici reinar([uablenient indiqué; tout être imparfait a des besoins, et ses ull/ilh supposent autant de besoim à satisfaire. « Il faut « donc à une cliose, pour être utile aux soins « qu'exige le corps, que nous en ayons l)esoin pour « ce but. — 11 me semble. — l»ar conséquent, celui « quia le phis de choses utiles aux besoins de son « corps doit avoir aussi le plus de bi^soins, puis(|ue, « pour qu'une chose soit utile, il faut en avoir « besoin. — Oui. —11 suit de là que ceux (|ui ont « le plus de biens ont aussi le plus de besoins pour « leur corps; car nous avons dit ([ue les biens soïit « ce qui est utile aux soins du cor|)s, de soi'te que « les |)lus riches se ti'ouvent nécessairement dans « l'état le plus fàclieux, puisqu'ils ont le plus (^ grand nombre de besoins'. » Ainsi, de deux choses l'une, ou vos richesses ne vous serveni à rien, ou elles servent à satisfaire des besoins; et alors plus vous êtes riche, plus vous êtes malheun^ux.
« Avez-vous remarqué, dit ('gaiement \(''no|)hon, « que certaines gens, n'ayant que peu de lessoujces, « en ont ce|)endant assez et font encore des épar- « gnes; et que d'autres, avec deginnds biens, n\mi « pas même le nécessaire? — .le sais même des « souverains que la d(Hresse force, conrnie des « indigents, à commettre des injustices. — S'il eu
* Éryxias, p. 405, c
« est ainsi, voilà donc des souveraiHs à placer dans « la classe du peuple; et les gens qui possèdent peu, « mais qui savent économiser, seront comptés « parmi les riches \ »
Les Stoïciens ne feront que résumer la doctrine de la tempérance socratique, en disant : le tempérant ou le sage est seul riche, seul libre, seul roi, seul en bonne santé, seul heureux, seul semblable aux dieux.
II. La science, qui engendre la tempérance par son rapport aux faux bieirs, engendre le courage par son rapport aux maux apparents.
Le courage est la classilicalion rationnelle et pratique des divers genres de maux. D'où viennent, en effet, la crainte et la lâcheté? De ce que nous croyons apercevoir un mal véritable dans des choses (lui ne sont point mauvaises en elles-mêmes, par exemple la douleur, la maladie, la mort. Dissipez cette illusion de l'esprit, Pidée et l'amour des vrais Idens remporteront sur la crainte des maux imaginaires. c< Le courage ne consiste pas à braver des « dangers qu'on ne connaît pas;... autrement quan- « tité de fous mériteraient ce nom;... ni à craindre « ce qui n'a rien de terrible... Ceux qui savent « tirer l)on parti des occasions périlleuses sont « les hommes courageux. Le courage est donc la « science de ce qu'il y a de meilleur à faire dans
* J/t'm., IV, II.
580 LES DIVEIISKS VERTUS. - T^Mi'ÉllANCE ET COURAGE.
« les dangers, ou la science iln h'icn dans lea dan- « fjers\ »
L'auteur du Lâchés (qui est probableaieiit Platon) oppose cette notion du vrai courage aux notions inexactes qu'on s'en forme d'ordinaire. Lâches, homme de guerre, croit d'abord «pie le courage consiste à se tenir ferme à son |)oste el à ne i)as fiiii' Tennemi. Mais ce n'est là que le courage militaire. Lâches essaye ensuite une drriiîition plus étendue : le courage est, dit-il, la constance. iMais la constance toute seule, sans lumières et sans raison, dans le mal comme dans le bien, n'est pas le courage. Nicias intervient alors dans l'entretien : « Pourquoi « ne vous servez-vous pas de ce fjue je t'ai ouï dire « si souvent et si bien, Socrat?'? — Et quoi, Nicias? « — Je t'ai souvent entendu dire qu*on est bon dans « les choses auxquelles on est habile, et mauvais « dans les choses qu'on ignore, — ...Nicias veut « dire, j'imagine, que le courage est une science. « — ... C'est la science des choses qui sont à crain- « dre et de celles qui ne le sont pas, à la guerre « comme en tout. — ...Dis-nous donc en bonne « foi, Nicias, objecte Lâches, crois-tu que ces ani- « maux, que nous reconnaissons tous pour coura- « geux, soient plus éclairés que nous? — Jamais, « Lacliès, répond Nicias, je n'a[)i)ellerai courac( geux un aininal ou un être quelconque qui, par « ignorance, ne craint pas ce qui est à craindre;
* Mém., iV, VI,
f' je l'appelle téméraire et insensé. Tu crois donc « que j'appellerais courageux tous les enfants «qui, par ignorance, ne redoutent aucun pé- « riP?... »
On reconnaît la doctrine constante de Socrate. Celui-ci, cependant, semble dans la suite la coîmbattre, et cette apparence a trouq)é, ici eucore, bien des iuterprètes. Stalbaum et V. Cousiu ont pris au sérieux les arguments de Socrate, et ces arguments sont sérieux en effet ; mais ils nous paraissent aboutir à une conclusion diflérente de celle que Stalbaum adopte. « Nicias, reprenons dès le commen- « cément : tu sais que d'abord nous avons regardé c( le courage comme une partie de la vertu. Or, si c( elle n'est qu'une partie, il doit y en avoir d'autres « parties qui toutes ensemble sont appelées du c( nom de vertu? — Sans doute. » C'est précisément le tort de Nicias que d'avoir considéré le courage comme une sinqjle partie de la vertu, distincte de la vertu tout entière. On sait que, pour Socrate, il n'y a qu'une vertu qui embrasse toutes les autres, ou plutôt qui se manifeste relaiivement à des objets divers, en restant toujours luic dans son [jrincipe. Socrate va montrer à Nicias cette unité de la sariesse, avec laquelle le courage se confond. « Une science, comme telle, doit être absolue si « elle existe; elle s'applique également et au i)assé « et au présent et à l'avenir. Par exemple, pour la
' LacJi.,\\. \{)i (I.
jsx:
588 LES mVEKSES VEllTUS. - TEMl'ÉnVNCE ET COURAGE.
« santé, la mcdeciiic, qui eu est la seule science, « n'est pas circonscrite dans tel ou tel temps. 11 eu c( est de nieuie de l'agriculture... Et maintenaut, o <( excellent Nicias, le courage est la science de ce « qui est à craindre et de ce qui ne l'est pas; tel « est ton avis, je pense? — Oui. — Et nous sommes « convenus que par ce qui est à craiudre et ce qui « ne l'est pas, il faut entendre les bieusou les maux (( à venir? — Eu effet. —Et qu'une science est tou- « jouis la même et pour l'avenir et pour tous les « temps, en général? — 11 est vrai. — Le courage « n'est donc pas uniquemeut la science de ce qui est « à craiudre et de ce qui ue l'est pas; car elle ne « conuail i)as seuleuieut les biens et les maux à « veuir, mais les bieus et les maux présents et (( passés, tous les biens et tous les maux, en géné- « rai... Mais alors pcnses-tu qu'il manquât encore c( quekjue [Kirlie de la vertu à celui qui posséderait « la scieuce de tous les biens et de tous les maux, u quels qu'ils soient, passés, présents ou futurs? Uu « tel liomuie aurait-il eucore besoiu de la sagesse, « de la justice et de la [jiété, lui qui déjà serait en « état de se jjrocurer ou d'éviter tous les biens et « tous les maux (jui lui peuvent arriver de la part « des dieux et des bomnies, qui saurait enlin com- « ment s'y prendre en toutes choses?... Ce n'est « doue pas nue partie de la vertu, juais bien toule « la Dcrlii que lu nous as déliiiie? — 11 semble. — « Cependaut nous avions dit que le courage n'en est « mi' une parité. — Nous l'avions dit, il est vrai. —
LES DIVERSES VERTUS. - TEMiÉPiAXCE ET r.OURAGE,
« Mais il n'eu va plus ainsi d'après notre délinition « nouvelle ^ » Les interprètes sont forcés, comme Nicias, d'opter entre les deux assertions. Stallbaum et V. Cousin croient que le courage est seulement, pour Socrate, une partie de la vertu, et qu'alors il n'est pas simplement la science des biens et des maux. Nous pensons qu'il faut dire, au contraire : Le courage, pour Socrate, n'est pas une partie proprement dite de la vertu et de la sagesse, mais la vertu et la sagesse même. Le vrai courage ne fait qu'un avec la vraie tempérance, avec la vraie justice, avec la vraie piété, avec la vraie sagesse. Nicias avait eu tort de le définir la science des biens et des maux à venir; car alors, comme l'objecte avec raison Lâchés, il faudrait être devin pour avoir du courage : ce ne serait plus qu'un calcul de probabilités impossible. Le courage ne consiste pas à deviner et à prévoir ce qui arrivera, mais à pouvoir juger et classer dialectiquement, sur le moment même, et abstraction faite des temps, tous les genres de biens et de maux. Telle chose est bonne, il faut la faire; elle est mauvaise, il faut l'éviter. Quant à ce qui arvivera, quant aux conséquences prochaines de nos actes, c'est chose inaccessible à notre science. Il suffit de savoir que la conséquence finale du bien est toujours bonne, et la conséquence finale du mal toujours mauvaise. Celui qui est bien persuadé de cette vérité est courageux,
* Lach. p. 199 c.
390 LES DIVERSES VERTUS. -- TEMPÉRAiNCE ET COURAGE.
et son courage consiste à faire ce qu'il sait le meilleur, sans s'occuper de l'avenir ou du passé. Science des biens et des maux, et non science de Vaveuir, c'est donc là en effet le courage, quand toutefois cette science est assez complètement scieniifhim et assez claire pour se réaliser dans la conduite. Xénopliun nous l'a assez répété : Savoir le bien, c'est le faire; c'est donc être à la fois sage, tempérant et cou-
rageux.