CHAPITRE m
Le respect de la femme, tel qu'il est dans Homère et les anciens poëbvs grecs, n'est trop souvent qu'un reste épuré de la jalousie des Orientaux, comme le gynécée n'est qu'un souvenir du séraiP. C'est moins la femme qu'on respecte dans la femme, que la sainteté de la famille et l'intégrité de la race. Socrate et ses disciples se sont élevés avec force contre cet abaissement de la femme, et contre l'état d'abandon dans lequel elle vivait.
L'observation psychologique et la considération des causes finales paraissent avoir servi de fondement à la doctrine de Socrate sur le mariage et la famille.
Egalité morale de l'homme et de la femme, jointe à la différence de leurs fonctions, voilà en deux mots l'cuxlre domestique, tel que Socrate Tentend.
* Yoy. sur ce sujet Denis, Histoire des Idées morales f t. i".
II
li'
« La vertu, disait Antisthènes, est la même poiii* « l'homme et pour la femme; » nul doute que ce ne lut aussi la pensée de Socrate. Ne l'avons-nous pas vu ramener à l'unité les diverses vertus? Apres avoir identifié d'abord toutes les vertus privées, puis la vertu privée et la vertu pul)lique, puis, dans cette dernière, la justice et la bienfaisance, comment se serait-il arrêta' en cheniin? Comment n'aurait-il pas déclaré identiques la vertu d*e l'iiomme et celle de la femme? Non qu'il l'aille entendre par là une identité de fonctions et de devoirs particuliers, mais seulement une identité d(^ valeur morale et de destinée linale. Cliacun a son rôle particulier icibas, mais le but n'en est pas moins pour tous la môme perfection. En définissant l'homme et la femme, Socrate n'oubliait ni la (liff('rence propre ni la part du général; outre la relativité et la spécialité des moyens, il concevait l'absolue conformité de la fin; c'est ce que démontre le passage suivant des Économique!^. « Dieu a disposé la nature de la « femme pour les fonctions et les soins de l'inté- « rieur, et la nature de l'homme pour les travaux « du dehors. » Socrate, remontant toujours aux principes, rattache les devoirs mutuels des époux aux intentions et an plan de l'Intelligence ordonnatrice (6 Beô; TïotpsTAsvxaev). « Dieu, continue-t-il, a « préparé l'ame et le corps de l'homme pour sup- « porter le froid et le chaud, les longues routes, les « expéditions; aussi lui a-t-il imposé les fonctions « du dehors (rà è'^w ènézxlz-j spya). Il a donné moins de
« force corporelle à la femme pour de semblables H travaux, et par conséquent il lui a confié, ce me « semble, les fonctions de T intérieur. » On reconnaît là une application de la méthode des causes finales, et la conclusion des moyens au but. « Sa- « chant, en outre, qu'il inspirait naturellement et « imposait à la femme la nourriture des enfants « nouveau-nés (eveyucrs xal Trpoo-eTa^s), il a donné une « plus grande part de tendresse pour la nouvelle « i)rogéniture à la femme qu'à rhomme. Il la des- « tinait à garder les biens apportés à la nouvelle c( maison, et il savait que la crainte n'est pas « une mauvaise gardienne : il lui a donc donné « une âme plus craintive qu'à l'époux. Sachant « aussi qu'il faudrait quelquefois défendre le « travailleur du dehors contre d'injustes agreste sions, il a départi à l'homme plus d'intrépidité. « Comme il faut que les deux donnent et reçoivent, « il a mis en commun pour les deux la mémoire et « la diligence (p/îa/jv y.ocl èmiiéhioLv). Aussi ne peut-on « distinguer si c'est le sexe masculin ou le sexe « féminin qui l'emporte en cela. De môme, il a mis « en commun le pouvoir de se maîtriser et de s'abs- « tenir quand il le faut (rô synpxTsîç shxt wv Ssî) ; et il « a permis à celui qui est le meilleur, — que ce « soit l'homme ou la femme, — de posséder par là « môme une plus grande partie de ce bien (la sa- « gesse tempérante, e/xpareia). » — Paroles très-graves dans la bouche de Socrate. On sait toute la valeur de la tempérance socratique, qui est la possession de
48 LA JUSTICE DANS LA FAmLLE.
soi-inème, la liberté, la sagesse, la raison, la vertu. Si doue la femme est plus vertueuse que riiomme, elle lui est supérieure, en dépit de son sexe et de sa faiblesse physique. « La ualure, eonclut So- « crate, ne les ayant point laits également pro|)res (( aux mêmes choses, ils n'eu ont que plus besoin « l'un de l'antre {^Jiovrai ixxïko^j à71r}Mv)y et leur « union est plus utile, i^arce qu^ils se c'onii)lètent « mutuellement. Il faut donc, ô femme, sachant c( toutes ces choses, remplir de notre mieux les « devoirs que Dieu assigne à chacun de nous\ »
C'est seulement après avoir invoqué la loi non écrite, et les rapi)orts rationnels étaldis par Dieu même entre l'hounne et la femme, que Socrate invoque la loi civile, simple expression d'un droit antérieur et supérieur. « Ce ([ue la nature prescril, « la loi l'approuve en même temps, en unissant (( l'homme et la renime. De même que Dieu leur a (( donné la communauté des entants, de même la (( loi établit la communauté des allaires de la mai- (( son. Et la loi déclare belles, honaêles (zaXa), les « fonctions que Dieu attribue naturelleuieiit à clia- « cun des deux sexes. En elTet, il est plus beau « pour la fenune de demeurer à l'intérieur ([ue de (( courir au dehors, et plus honteux à rhomnie de « s'enfermer que de s'occuper des soins extérieurs. « Si (luelqu'un agit contrairement à ce que Dieu lui « impose naturellement, certes les dieux ne peuvent
* Économ.i i. VU,
« ignorer qu'il trouble Tordre (àrazrwv), et il est « puni de négliger ce qu'il lui convient de faire, c( ou de faire ce qui est l'œuvre de la femme. » Est-ce assez dire que les lois sont les rapports naturels et rationnels des choses, établis par Dieu en vue d'une fin, qui est le bien? et que ni les lois de l'Etat ni les volontés particulières ne doivent intervertir l'ordre dialectique des moyens et des fins, des espèces et des genres, sous peine d'expier leur faute par les conséquences funestes de ce désordre? L'Iiomnie et la femme égaux devant la vertu et la sagesse, égaux devant Dieu, aussi utiles, aussi respectables, aussi sacrés l'un que l'autre dans la diversité de leurs fonctions; — n'est-ce pas là une doctrine dont la vérité scientifique et la pureté morale n'ont guère été surpassées, et qui se tient à une égale distance du préjugé et de l'utopie*?
De cette égalité et de cette solidarité des deux époux découlent leurs devoirs mutuels. Socrate proteste d'abord contre la séparation presque complète qui existait alors entre les époux, et qui
* Pour mieux apprécier la doctrine socratique, il est bon de la comparer à celle des chrétiens eux-mêmes, par exemple de saint Paul. « Mes frères, que les femmes soient soumises à leur mari comme au Seigneur; carie mari est le chef de la femme, comme Jésus-Christ est le chef de l'Église, qui est son corps, dont il est aussi le Sauveur. Comme donc rÉghse est obéissante à Jésus-Christ, les femmes doivent aussi être obéissantes en tout à leurs maris... Les maris doivent aimer leurs femmes comme leur propre corps; celui qui aime sa femme s'aime lui-même, car nul ne hait sa propre chair. » [M Ephes,) Cette obéissance absolue, cette asshnilation mystique du mari à un Dieu, à un Seigneur, à une âme dont la femme est le corps, vaut-elle la doctrine de Socrate?
existe encore trop souvent, même de nos jours. « N'est-il pas vrai. Clitobule, que ta femme n'était f( encore qu'une enfant lorsque tu l'as épousée, et « qu'elle n'avait presque rien vu ni entendu? 11 « n'est donc pas étonnant qu'elle ne sache ni ce « qu'il faut dire, ni ce qu'il faut faire... Et cepeii- « dant est-il quelqu'un à qui tu confies plus d'inté- « rets sérieux (jn'à ta femme? — Personne. — Estce il quelqu'un avec qui 4u aies moins de conversa- « tion qu'avec elle? — Presque personne ^ » Voici maintenant la tâche que rhomme et la femme doivent remplir en commun. « Si je t'ai choisie, ô « femme, et si tes parents m'ont accepté pour toi « de préférence à tous les autres partis, ce n'est pas « pour le partage d'une couche, ce qui ne deman- « dait pas un si grand discernement, mais pour que « nous eussions le meilleur associé possible dans « Fadministratiou de la maison et des enfants. Si (( Dieu nous doime des enfants un jour, nous avise- « rons alors aux moyens de leur procurer la meil- « leure éducation, car c'est un intérêt ((ui nous est (( commun de nous préparer les meilleurs ajjpuis (( pour la vieillesse. Quant à présent, nous avons « déjà en commun cette maison : tout ce qui est à « moi, je le mets dans la comnuiiiauté, comme tu « y a mis tout ce que tu as ai)porté. Il ne faut pas « supputer lequel a versé la plus grande (juantité de « richesses, mais considérer ([ue celui de nous
* m, § 1" et suiv.
« deux qui se montrera le meilleur associé (SeXticov « y^oLvcivog), apportera les richesses les plus préce cieuses. » La femme répondit : « Mais en quoi ce pourrais-je t'aider? que puis-je faire? tout repose ce sur toi. Ma mère m'a dit que ma tâche, à moi, ce c'est d'être sage ((7&)çppov£?y) . » L'époux reprit : ce Mon père m'a fait la même recommandation. Mais ce la sagesse pour l'homme et pour la femme^ c'est ce d'administrer le mieux possible ce qu'ils ont, et ce de l'augmenter le plus qu'ils peuvent par des voies ce honnêtes et justes. » Famille, éducation des enfants, travail et propriété, voilà des choses inséparables pour Socrate, comme on le voit, ce Songe donc ce à bien remplir les fonctions que les dieux t'assice gnent et que la loi approuve. Elles sont de la plus ce grande importance, à moins que Ton ne méprise ce celles de la reine des abeilles dans une ruche.,. » Parmi les devoirs de la femme, Socrate place les soins à donner aux serviteurs malades, ce Un devoir ce qui t'appartient et te semblera peut-être dés- « agréable, ce sera, lorsqu'un serviteur tombera ce malade, de donner tous tes soins à sa guérison. ce — Aucun, au contraire, ne me plaira davantage; ce car les serviteurs bien soignés seront reconnaisce sauts et m'en aimeront davantage. . . — Mais ce qui ce te charmera le plus, c'est que, devenue meilleure ce que moi, tu feras de moi ton serviteur (jSe^Ttwv èixoû
ce (pavyjç, y.(Xi £^i œov BspxnovToc TTOfvîo-Tîç), et que tU n'au-
ce ras plus à craindre qu'en avançant en âge, tu ne ce sois moins honorée dans ta demeure! Tu acquer-
« ras au contraire la confiance que, plus tu deviea- « dras en vieillissant une bonne gardienne de la « maison pour moi et pour mes enfants, plus tu « croîtras en honneur; car les vrais biens pour « rhomine ne s'augmentent pas avec les attraits de « la figure, mais avec les vertus. »
Ainsi, non-seulement il y a égalité naturelle entre rhomme et la femme, mais encore la femme peut devenir, par sa bonté, par sa prévoyance, par sa sagesse pratique, meilleure que l'homme; et alors rhomme est son serviteur plutôt que son maître, par le culte d'amour et de respect qu'il lui rciid. C'est un exemple de plus de cette identité établie par Socrate entre la vraie sagesse et la vraie puissance. La sagesse, partout où elle se trouve, fût-ce dans l'àme de la femme, domine et commande; car elle communique à toute ame qui la possède comme un reflet de la Providence universelle. La femme vertueuse, par sa douceur, par sa bonté, par sa sollicitude toujours vigilante, par les soins qu'elle donne à tout et à tous, est comme la providence de la maison.
Cette vertu de la femme, cette beauté de l'ame, bien supérieure à celle du corps, assure à lunion des époux une durée sans fin. Le mariage devient un contrat indissoluble, non par l'impuissante et tyraiinique action des lois, mais par la douce ei irrésistible puissance des mœurs. Et dans ce contrat de mutuelle fidélité, rhomme est lié autant que la femme. L'oubli des serments serait aussi odieux
d'un côté que de l'autre. « Non, dit Isocrate, je ne « puis m'empecher de blâmer ces hommes qui, c( ayant formé une union de toute la vie, ne savent « pas garder leurs engagements, et qui, pour de « vains plaisirs, blessent au cœur celles dont ils ne « veulent en rien être offensés ; qui enfin, prati- « quant l'équité dans les autres contrats, ne violent « que les conventions faites avec leurs femmes, (( quand ils devraient les observer avec d'autant « plus de religion, qu'elles sont plus solennelles, « plus intimes et plus saintes M »
Qu'on cherche dans toute l'antiquité un idéal de la famille plus élevé, et en même temps plus conforme au bon sens! Et remarquons-le de nouveau, c'est par l'observation psychologique, et par la méthode des causes finales, que Socrate s'est élevé à une si haute conception de la famille.
Même supériorité dans la question du travail et de l'esclavage.
L'idée de fin et d'utilité, si familière à Socrate, ne pouvait manquer de relever à ses yeux tout travail, quel qu'il soit, pourvu qu'il soit honnête. Socrate n'a presque rien, sur ce point, des préjugés de son époque. Le vice est toujours servile, la vertu toujours libérale. « Qui appellerons-nous sages? sont-ce les « paresseux, ou les hommes occupés d'objets utiles? « Quels sont les plus justes, de ceux qui travaillent
" hoc. à Nicoclè&.
« OU de ceux qui révent, les bras croisés, aux moyens « de subsister?... Les travailleurs ne sont-ils pas « des hommes qui savent faire des choses utiles? — « Sans doute. —La farine n'est-elle pas utile? — « Assurément. — Et le pain? — De même. — Et c( les manteaux d'hommes et de femmes, les tuni- « ques, les chlamydes? — Tout cela est très-utile. « — Et vos parentes ne savent rien faire de « cela? — Je crois tout le contraire. — ... Eh bien, « parce qu'elles sont libres et vos parentes, vous « pensez quelles ne doivent faire autre chose que « manger et dormir! Parmi les personnes libres, « lesquelles vous paraissent les plus heureuses, de « celles qui vivent dans Foisiveté, ou de celles qui « s'occupe4it des choses utiles qu'elles savent*? »
Socrate appelle les esclaves des iraraillenn {èpyoca- T?ip£ç)% ou des gens de la maison, des domeUiqne$ (oixérai). Il recommande au maître de gagner le cœur de ses esclaves, « de leur donner une part « des biens que les dieux lui envoient, et de les « intéresser ainsi à sa prospérité'; » de leur donner l'exemple de toutes les bonnes qualités qu'il attend d'eux * ; de ne pas seulement leur infliger des punitions, ni des punitions trop dures, mais de leur accorder des récompenses, et de les guider par le sentiment de l'honneur \ «Quant à ceux qui
< Mém., Il, VII.
* Ècon., XIII, 9; vu, r)9.
» Ècon., XII, 5.
* Êcon.^ XII, G. ' Êcon., XIII, 9.
^ LA .lUSTÏCE DANS LA FAMILLE. 55
« pratiquent la justice, non pas uniquement pour « les profits qu'elle leur procure, mais pour les <( éloges que je leur décerne, je les traite déjà en
« hommes libres (jovroLç wa-Tusp elevOépoiç -ndn ;)^pà)pat);
(( non-seulement je les enrichis, mais je les honore « comme d'honnêtes gens\ » L'esclave est donc capable de vertu et d'honneur. Xénophon fait dire à la Vertu, dans les Mémorables^ qu'elle console et soutient l'esclave honnête et laborieux. Antisthènes admettait également que l'esclave est capable de vertu. Platon déclare qu'il s'est rencontré des esclaves sur la fidélité desquels on pouvait plus sûrement compter que sur celle d'un frère ou d'un fils, et qui se sont conduits en héros. Dans le Théétète^ il déclare que chacun de nous, même le plus fier de sa noblesse, compte des esclaves parmi ses ancêtres. Dans la République^ il supprime l'esclavage sans mot dire. Les artiso/m sont des citoyens, frères des (iiierrien et des magistrats. « La nation « des artisans est consacrée à Vulcain et à Minerve, « de qui nous tenons les arts nécessaires à la vie, « comme la classe de ceux qui, par d'autres arts, « protègent et garantissent les travaux des artisans, « est consacrée à Mars et à Minerve. Les uns et les « autres sont des ouvriers du bien de la patrie. » « Ne doit-on pas regarder comme un bienfaiteur « le marchand dont la profession est de distribuer (( des biens de toute espèce?... Ces professions sont
* Écon.y XIV, 5.
« précieuses et chères à rhumaiiité; et si elles « étaient exercées en tout honneur et sans repro- « che, on devrait à ces personnes les mêmes rgards « qu'à une nourrice ou à une mèreV »
Qu'il y a loin de Socrate et des socratiques à Aristote, pour qui Tesclave est incapable de vraie vertu, et justement réduit à sa condition misérable! Partout où Socrate voit la raison, il voit Thumanité; partout où il voit la sagesse, il voit la noblesse et la liberté. « Les vrais maîtres ^ sont ceux qui savent « commander [ccpiovT7.q ehxi toIi; hidToLiJÂvovqf . » Et si un esclave est plus sage que son maître, c'est lui que la nature et la raison déclarent le vrai maître, en dépit de la loi.
*iî^/?.,4i5,a. lo/s, 770, b. 778 b. 918, b. c. d. e. 920, d. 02J, e. Théét., 174, e. 176, c.
* Mém.^ III, IX, 10.