CHAPITRE IV
Il ne faudrait pas croire que les doctrines philosophiques de Socrate soient demeurées sans influence sur ses idées politiques; là, comme ailleurs, nous retrouverons les mêmes qualités et les mêmes défauts. Socrate, dans sa philosophie, élève au premier rang la raison et la science; il efface, au contraire, et méconnaît le libre arbitre. Or, si vous ne comparez les citoyens d'un État que sous le rapport de Tintelligence et du savoir, ils apparaîtront comme essentiellement inégaux. Mais comparez-les sous le rapport du libre arbitre, les citoyens inégaux en intelligence redeviendront égaux comme personnes morales, et par conséquent comme personnes politiques. Associés pour tendre librement au même bien, les hommes ont tous le devoir et le droit de prendre part aux affaires publiques, qui sont leurs propres affaires; l'égalité des droits politiques a donc son principe dans l'égalité des per-
sonnes libres. Quiconque, dans sa philosophie, donnera nne part prépondérante à l'intelligence et à la science, tendra par cela même, en politique, à Taristocratie inlellecluelle ; au contraire, celui qui aura la notion la plus nette de la liberté, tendra vers la démocratie. Le premier ne verra dans les droits politiques que des fonctions, variables avec les intelligences; le second y verra des droits véritables, inhérents à la personne, et identiques comme les libertés. Problème difficile que de déterminer, dans la science sociale, ce qui n'est que fonction et ce qui est droit. La moindre erreur psychologique ou morale entraîne alors de graves conséquences. Socrate a entrevu l'importance du problème; mais a-t-il réussi à établir un parfait équilibre entre l'intelligence et la volonté, entre les fonctions et les droits?
I. La société civile et politique a certainement, aux yeux de Socrate, une origine naturelle. Car l'homme est naturellement amideriiomme, et nous avons tous besoin les uns des autres*. Ace fondement naturel de l'Etat se joint une sorte de contrat tacite, que nous avons vu indiqué dans le Criton, Celui qui demeure dans un pays, « s'est de fiiit « engagé h obéir aux lois. »
L'Etat, ayant son principe dans la mutuelle utilité de l'homme pour l'homme, est, aux yeux de Socrate, une association fondée sur la communauté d'intérêts
* Mém., II, VI.
moraux ou matériels; la fin de l'État est donc également l'intériM de tous, le bien général.
On sait toute l'importance que Socrate attache, dans sa morale, à la notion de Futilité universelle, qui est pour lui le bien ; il ne pouvait manquer de transporter le même principe dans sa politique. Toutefois, ce principe est-il suffisant? n'est-il pas nécessaire d'y ajouter la liberté, qui engendre le droit? La mutuelle utilité des hommes, voilà, pour Socrate, l'origine et la fin de l'État; — oui, à la condition que les hommes réalisent librement cette utilité, travaillent librement au bien commun. Il ne suffit pas de dire que la fin de l'État est le bien, de quelque manière qu'on y arrive; il faut dire que c'est le bien volontaire. 11 y a dans le problème politique deux termes distincts : le bien, qui est la fin ; la liberté, qui est le moyen. Socrate conçoit la fin, mais il n'a qu'une notion imparfaite du moyen ; ou plutôt, sa conception même du bien est incomplète: il ne voit pas que la liberté elle-même est une partie du bien; que le moyen, ici, rentre dans la fin, dont il est un élément; bien plus, que la liberté est la fin même.
Socrate se contente, comme ses contemporains, de cette vague formule : l'État doit rendre les hommes bons et heureux. Dès lors, l'État n'a plus seulement pour objet cet équilibre des libertés qui constitue la justice proprement dite, mais la vertu en général et le bonheur. Principe excellent en apparence, inexact en réalité, qui peut servir à
60 POLITIQUE DE SOCHATE.
légitimer le despotisme religieux ou le despotisme philosophique : combien d'hommes se persuadent qu'il leur est permis de rendre leurs semblables vertueux et heureux en dépit d'eux-mêmes!
L'erreur de Socrate sur ce point est celle de Tantiquité presque tout entière, quoique cette faute de théorie n'ait pas toujours passé dans la pratique. Socrate, lui aussi, a fait reposer l'État sur la seule communauté des intérêts moraux ou matériels, au lieu de le l'aire reposer sur la communaulé des droits. Protéger les droits est pour FÉlat même un droit essentiel et immuable; se charger des intérêts est une fonction accidentelle, subordonnée tout à la fois aux aptitudes des gouvernants et des gouvernés, variable avec les circonstances et avec les temps, destinée enfin à diminuer de plus en plus et à disparaître : Socrate et ses disciples, surtout Platon, • ont pris le provisoire pour le définitif, le passé pour pour l'avenir.
IL Les gouvernants, d'après Socrate, sont faits pour les gouvernés. On ne commande pas pour son intérêt particulier, mais pour le bien général. Pourquoi Homère appelle-t-il Agamemnon le pasteur des peuples? C'est que le chef de l'État doit avoir soin de ses sujets, comme un berger de son troupeau. En un mot, le mérite d'un bon chef est de rendre bons et heureux ceux qu'il (jonverne {Jvol SiaxjTov ev TrpaTrwat ) \ — Maximes excellentes,
* Mém., ni, II.
mais incomplètes : le chef de l'État n'est ni un pasteur, ni même un père de famille, car il commande à des êtres libres et jouissant de leur liberté.
Pour atteindre le but assigné par Socrate à la politique, VsvTïpxlloc, qui est le même que le but de la morale, la science est nécessaire. Aux qualités naturelles doivent se joindre des talents qu'il est possible d'acquérir. On demandait à Socrate si c'était par la fréquentation de quelque sage, ou par quelque génie naturel, que ïhémistocle s'était élevé au-dessus de ses concitoyens. — C'est une simplicité, répondit Socrate, de croire que dans les arts les plus humbles on peut devenir habile sans de bons maîtres, et que l'art le plus difficile de tous, celui de gouverner, vient de lui-même aux hommes'. Les vrais rois et les vrais archontes ne sont pas ceux qui portent le sceptre, ni les élus du peuple ou du sort, mais ceux qui savent les choses du gouvernement'. C'est ainsi que, dans un navire, le maître est celui qui sait, et non le propriétaire du vaisseau ; pas plus que le propriétaire du champ n'est le maître en agriculture; ou le malade, en médecine. « Car celui qui sait jouer du luth est un << joueur de lulh, même lorsqu'il n'en joue pas; « quand on connaît la médecine, on n'en est pas ff moins médecin pour n'être pas en exercice; « ainsi, ce jeune homme est dès à présent général
1 Mém., IV, H, 2.
- Mém., m, IX, 10.
'"''ïîll»«'iiiip"!BÎr'"'"'' ■ ■'™"»^'" ■
« d'armée, quand même personne ne le porterait au « commandement; tandis que, faute de connais- « sances, on n'est ni général ni médecin, môme « avec toutes les voix du monde entier en sa l'a- (( veur \ » — Toujours la même confusion entre savoir et faire, entre la puissance et l'acte, entre la condition rationnelle et la cause réelle; toujours le même oubli de la volonté libre.
Partout, Socralc insiste sur la nécessité de la science pour le politique. « Je présume qu'Euthy- « dénie a un bon exorde tout prêt pour ses dis- « cours. Sans doute, il commencera ainsi sa « harangue : — Athéniens, je n'ai jamais eu de « maître..., je ne me suis pas mis en peine de « prendre un précepteur habile. Au contraire, j'ai « toujours eu de la répugnance à recevoir des « leçons. Néanmoins, je vous donnerai tous les avis « que le hasard me suggérera... — Un pareil exorde « ne conviendrait pas mal non plus à un jeune « homme qui voudrait obtenir la permission d'exert< cer la médecine sans l'avoir apprise de personne : « — Athéniens, je n'ai jamais appris la médecine; « cependant, accordez-moi votre confiance; car je « tâcherai de m'instruire, en fiiisant sur vous des « expériences \ » Le Premier Aldbiade contient un passage analogue, où Socrate nous montre le jeune orateur parlant à des ignorants de ce qu'il ignore lui-même.
* J/m., Ilf, I, 2
* Mém., IV, 11.
Les grands politiques, ou ceux qui passent pour tels, croient suppléer à la science par un prétendu génie naturel et par une sorte d'inspiration. Mais, autant Socrate croit à son propre géme, qu*il regarde comme une vraie faculté divinatrice, autant il se montre ironique et incrédule à l'égard de la divination des politiques. Une telle divination, d'ailleurs, ne vaudrait pas la science : elle ne serait encore qu'un milieu entre la science et l'ignorance, simple opinion qui n'aurait de valeur ciue si elle était réellement inspirée d'en haut. Le Ménon nous a offert, dans des pages qu'il faut relire, un exemple d'ironie à l'égard des politiques, comme VIon à l'égard des poètes, ces autres devins prétendus. « Ce n'est point par une certaine sagesse, (( ni étant sages eux-mêmes, que Thémistocle et « les autres dont parlait Anytus ont gouverné « les Etats : c'est pourquoi ils n'ont pu ren- « dre les autres ce qu'ils étaient eux-mêmes, « parce qu'ils n'étaient point tels par science. Si « donc ce n'est point la science, reste que ce soit « l'opinion vraie qui dirige les politiques dans la « bonne administration des États; en fait de court naissances, ils ne diffèrent en rien des prophètes « et des devins inspirés. En effet, ceux-ci annoncent « beaucoup de choses vraies, mais ils ne savent c( aucune des choses dont ils parlent... Nous aurons « donc raison de nommer diilm les prophètes, et « les devins dont on vient de parler, et ceux qui ont <( le génie poétique, et nous serons pour le moins
« aussi bien fondés à accorder ce litre aux politi- « ques, les regardant comme des hommes saisis « d'enthousiasme, inspirés et animés par la Divi- « nité, lorsqu'ils réussissent en parlant sur bien des « affaires importantes, sans avoir aucune science « sur ce qu'ils disent. Aussi les femmes, xMénon, apte pellent-elles divins les Iiomnies vertueux; elles « Lacédémoniens, quand ils veulent faire l'éloge « d'un homme de bien, disent : Cest lui homme a dirin. — Et il est évident, Socrate, qu'ils ont « raison, quoique peut-être Anytus s'offense de ton « discours \ » — « Il s'ensuit que la vertu... arrive « par une inlluence divine à ceux en qui elle se « rencontre, sans intelligence de leur part; à moins « qu'on ne nous montre quelque politique en état (( de communiquer son habileté à un autre. S'il s'en « trouve un, nous dirons de lui qu'il est entre les « vivants ce qu'est Tirésias entre les morts, au « rapport d'Homère, lequel dit de ce devin qu'il est « le seul sage aux enfers, et que les autres ne sont « que des ombres errantes à l'aventure. De même, « cet homme serait à l'égard des autres pour la « vertu ce que la réalité est à l'ombre'. »
L'habileté des politiques n'est donc que de la bonne chance. Aussi les politiques n'ont point su transmettre leur art, même à leiiis enfants; tandis que le philosophe transmet le sien à tous ceux qui le comprennent.
* Ménon, p. 90; tr. Cousin, p. 250.
* Ménon, p. 100; Ir. Cousin, p. '250 et suiv.
POLITIOîiE DE SOCRATE. 65
Parmi les connaissances que Socrate exige de l'homme d'Etat, la première est la science du bien et de la justice, la morale. Puis vient la science des intérêts matériels, l'économique. Pour augmenter les richesses de l'Etat, il faut en connaitre les revenus, étudier les dépenses, considérer si la récolte pourra suffire aux besoins de l'année S etc. Ajoutons l'art de la guerre, sur lequel Socrate donne des conseils dans les Mémorables^ et l'art de la parole. « Quoi, tu prétends que je dois m'exercer à parce 1er? — Pensais-tu donc, mon ami, donner tes « ordres en silence'? » — « Pour te former au gou- « vcrnement, disait encore Socrate à Glaucon, com- (( menée par réformer et relever la maison de ton « oncle, qui touclie à sa ruine. — Mais, Socrate, « mon oncle ne veut pas m'écouter. — Que sera-ce « donc, ù jeune homme, quand tu auras à persua- « der tous les Athéniens et ton oncle avec eux^? » Enfin, la connaissance des hommes est indispensable à celui qui gouverne, fût-ce un chef d'armée. « S'il faut courir au butin, ne doit-on pas mettre à « la tête les plus avides? Et s'il faut braver un dan- « ger sans profit, n'est-ce point aux amis de la gloire « qu'on doit donner le premier rang *? » — « Avoir « un corps plus robuste que ses soldats, savoir « mieux brandir la lance ou jeter le javelot, monter
1 Mém., m, IX, 10. Cf. Platon, Politique.
2 Mém., m, m, li.
5 Méni., III, VI, 15.
•* Mém., 111, VI.
m POLITIQUE DK SOCllATE.
« sur un bon cheval, se munir d'un solide bouclier « et braver au premier rang les périls, ce n'est pas « savoir commander; le vrai chef est celui qui dis- « pose les soldats à le suivre au travers de la flamme i( et de tous les dangers. On peut dire (|u il a un bras « puissant, celui dont la |)ens('e l'ait mouvoir tant c( de bras; et cet homme-là est véritablement grand (( qui accomplit de grandes choses, non [jar sa force, « mais par sa volonté \ »
La politique étant ainsi réduite à la science, Socratc ne pouvait manquer de tendre à Taristocratie intellectuelle. Si les vrais matires sont ceux qui savent, il en résulte que le pouvoir appartient aux plus saçies, qui sont aussi les meilleurs^ oi xpiarot. C'est à eux de faire la loi, parce que la vraie loi est le bieiij et qu'eux seuls connaissent le bien.
« Socrate re^iardait la rovaulé et la tvrannie « comme deux autorités, mais il mettait entre elles « une grande différesico. 11 pensait que, sous la « royauté, les honime;s ol)éissenl coloniairemeni et « selon les lois; mais que, sous la tyrannie, ils obéis- « sent, malgré eux et indéiiendannnent des lois, au « caprice du maître. Il appelait aristocratie la répu- « blique où les charges aijpartieniient à des hoin- « mes qui gouvernent selon les lois; plulocratie, « celle où le cens décide des fonctions; démocratie, « celle où tous gouvernent'. »
* Êconomiq., x\i.
* Méni., IV, viii.
La démocratie est le gouvernement où la loi est la volonté du plus grand nombre. Or ni la volonté ni le nombre n*ont d'importance aux yeux de Socrate. Ce n'est donc ni à la volonté d'un seul, ni à celle de plusieurs, ni à celle du plus grand nombre, qu'il confère la vraie souveraineté, mais à la raison; ses idées rappellent celles des doctrinaires.
Cette théorie est irréprochable tant qu'il s'agit de la souveraineté morale, qui seule est absolue, et non de la souveraineté politique, qui est relative. Socrate met parfaitement en lumière la première condition que doit offrir toute loi, pour avoir la force morale de loi : je veux dire la justice et la raison. « On ne peut appeler lois, nous a dit déjà « Xénophon, les ordres d'un tyran, qui n'emploie « pas la persuasion. — Mais lorsqu'un petit nom- « bre de citoyens, revêtus de la puissance souve- « raine, prescrit ses volontés à la multitude sans « obtenir son aveu, appellerons-nous cela de la « violence ou non? — De quelque part que vienne « l'ordre, qu'il soit écrit ou ne le soit pas, dès qu'il « n'est fondé que sur la force, il me paraît plutôt « un acte de violence qu'une loi. — Et ce que la « multitude qui commande prescrit aux riches sans « obtenir leur aveu, sera donc violence et non pas (( loi? — Sans doute *. »
Mais la raison et la justice ont besoin d'être formulées par un pouvoir public, qui change la légi-
* Mém., !, II,
08 l'OLlTKjLK DE SOCllATE.
tirnilé en légalité. A qui doit appartenir ce pouvoir, qui conslilue la souveraineté politique? — C'est ici que Socrate répond : — A ceux qui connaissent le mieux la justice, aux plus sages et aux meilhurs; car les vrais gouvernants sont ceux qui savent gouverner.
Reste à savoir quels sont ceux qui connaissent le mieux la justice? Est-ce la multitude? — Non, nous dit Socrate dans le Premier Alcibiade; le peuple est un bon maître de langue, mais un très-mauvais maître de justice. « Est-ce que le peuple n'est pas « d'accord sur la signification de ces mots : une « pierre, un balon? Interroge qui tu voudras; tous « ne répondront-ils pas de même?... Mais si nous « voulions savoir, non pas ce que signifie le mot « homme, mais ce que c'est qu'un homme sain ou « malsain, le peuple serait-il en état de nous l'apte prendre?... Sur le juste et sur l'injuste, en fait « d'hommes ou d'affaires, crois-tu que le peuple « soit d'accord et avec lui-même et avec les au- « très*? » Celui qui sait la médecine commande dans son art; de môme celui qui sait la politique, doit commander en politique. Or peu d'hommes la savent. C'est à ce petit noml ne d'hommes que le pouvoir doit appartenir, et même à un seul, s'il n'y en a qu'un seul qui possède la vraie science politique.
Voilà par quel côté la doctrine philosophique de
* Premier Alcibiade ^ p. 111, c.
POllTIQUK [)E SOrJîATE. 69
Socrate donnait ouverture à l'aristocratie et même à la monarchie.
Cependant, par un autre coté, — il faut le reconnaître, — elle donnait accès à la démocratie. C'est là une sorte d'évolution logique, qui mérite d'être remarquée.
La politique est une science^ et, comme telle, elle est la fonction des plus savants, fussent-ils en miiiorilé : — voilà le principe d'où Socrate est parti, et la conséquence favorable aux aristocrates qui semble en découler tout d'abord. Mais comment la science peut-elle gouverner, et exercer son action? Est-ce par la force? Ce serait une étrange contradiction. La science réside dans l'intelligence, et s'adresse aux intelligences. Ce n'est point là une force brutale et matérielle qui s'exerce sur les corps. La science doit donc gouverner par la persuasion, qui n'est elle-même que la transmission de la science. La politique se réduit alors à un échange de lumières et de connaissances entre les plus savants et les moins savants. Il en résulte que le Gouvernant doit avoir en tout l'assentiment des gouvernés : il doit agir avec l'approbation de leurs intelligences, et par conséquent de leurs volontés (choses identiques pour Socrate).
Un tel gouvernement est-il une aristocratie ou une monarchie? — Non, assurément. Si le pouvoir exécutif appartient à une minorité, le pouvoir délibératif se trouve reporté sur la nation même : c'est la démocratie.
Ainsi, grâce à la mutuelle implication des vérités, Socrate pouvait retrouver dans Fidée de la science, qui paraissait d'abord aristocratique, Tidéc toute démocratique du coîisentement national par voie de discussion et de persuasion. De là, cette formule originale, qui résume la doctrine de Socrate : Gouverner, c'est faire un échange de science avec une nation.
« Socrate, dit son accusateur, prétendait que ce riiomme instruit a le droit de mettre l'ignorant à c( la chaîne : accusation fausse. Socrate crovait, au « contraire, que le savant qui chargerait Fignorant (( de chaînes mériterait d'être enchaîné lui-même (( par le premier qui en saurait plus que lui. Aussi c( examinait-il souvent la différence qui se trouve « entre l'ignorance et la folie : — Il est alile, di- « sait-il, d'enchaîner les insensés furieux, et pour « leur intérêt et pour celui de leurs amis ; mais il est « juste que ceux qui savent ce qu'il faut, instruisent « ceux qui ne le savent pas*. » Ainsi, le droit du savant est le droit d'instruire les ignorants et non d'opprimer les faibles.
On n'a pas assez remarqué ces conséquences démocratiques auxquelles pouvait aboutir Socrate, parce qu'on n'a pas assez rattaché sa politique à sa dialectique. Ce qiwî Socrate blâmait dans le gouvernement athénien, ce n'est pas ce qu'il y avait de réellement démocratique dans les institutions, mais
• Mfm., I, 1.
rOMTIOUE DE SOCRATE. '<
ce qui était la pari de la tiolence ou du hasard. Nous l'avons vu plus haut : « De quelque part que vienne « un ordre, dès qu'il est fondé sur la force et non « pur la persuasion, il est un acte de violence et non « nue loi. » De même, le hasard ne peut être pris pour juge en politique; une (hc no doit pas décider du gouvernement. Violence cl hasard, fatalité absolue ou manque absolu de règles; sont les deux extrêmes opposés à la mente. Seule, en effet, la science règle sans contraindre; elle n'est ni le dcfùu ni le hasanl, ces deux divinités qu'adorait la nuilliludc païenne: elle est ViiUcllUjence; elle est le vrai dieu que la religion demande, et le vrai maître que demande la politique.
Rappelons-nous le beau passage de Xénopbon : « Par Jupiter, dit l'accusateur, Socrate ensei- « gnait à mépriser les lois reçues : c'était folie, « disait Socrate, qu'une fève décidât du choix des « chefs de la république, tandis que l'on ne tire « au sort ni un pilote, ni un archilectc, ni un « joueur (b< llùte, ni d autres artistes semblables, « dont les fautes sont bien moins dangereuses que « celles des magistrats. Par de tels discours, si l'on « en croit son accusateur, il échauffait respril des « jeunes gens, il leur inspirait le mépris des lois, il « les rendait violents. Pour moi, je pense que ceux « qui font leur étude de la sagesse, et qui se « croient capables d'éclairer leurs concitoyens sur « leurs véritables intérêts, ne sont point du tout « violents; ils savent que la violence engendre les
72 POLITIOUE DE SOCIîATE.
« haines el tous les malheurs, tandis que la persua-
c( sion inspire la bienveillance, sans être jamais
«( dangereuse. L'homme que vous contraignez vous
« hait, dans l'opinion que vous le privez de quelque
« avantage; celui que vous persuadez vous aime
« comme un bienfaiteur. Ce n'est pas le sage, c'est
« le puissant dépourvu de lumière qui recourt à la
« violence. Celui qui ose employer la force a besoin
« de plus d'un appui; il n'en faut aucun a qui sait
« persuader : seul, il se croit assez fort. D'ailleurs,
« jamais de tels hommes n'ont ensanglanté leurs
« mains: qui, en effet, aimerait mieux tuer son
(( semblable que se le rendre utile par la persua-
« sion *? » Ainsi de la science dérivent le Imnheur
et l'harmonie, en politique comme en morale; la
science produit tout à la fois le gouvernement par
les plus sages et le gouvernement par tous ; car, si
les premiers ont la puissance executive, les seconds
ont la puissance délibérative, la persuasion étant le
seul moyen d'action pour la science.
Platon, tout rempli des idées de Socrate, réduit la politique entière, dans la cité idéale de la République, à l'éducation et à la persuasion; mais, dans la cité réelle des Lois, forcé d'attribuer au gouvernement un pouvoir de contrainte, il se demande à qui le confier, et il répond avec Socrate : Aux plus sages. Mais comment reconnaître les plus sages? 11 ne faut pas, dit-il, que la tyrannie, usurpant le nom
* Mém., I, II, loc. cit.
kl
POLITIQUE DE SOCRATE. n
de la sagesse, s'impose aux hommes par la violence. D'où il conclut que le choix des plus sages doit être remis à l'élection par le peuple entier, divisé en quatre classes. Platon reste ainsi fidèle à la pensée de Socrate \
A quoi se réduit donc, en dernière analyse, Yaris' tocratie àe SocYHiel — Les démocrates de l'antiquité ne distinguaient pas les droits des fondions; c'était là le vice capital de leurs républiques. L'égalité des droits politiques leur semblait entraîner celle des fonctions politiques, et pour produire cette seconde égalité, ils employaient la voie du sort. Le pouvoir exécutif se trouvait ainsi confondu avec le pouvoir délibératif. Grave erreur, car l'exécution est une fonction réclamant des aptitudes particulières; tandis que la délibération est un droit appartenant à tous les citoyens, par cela seul qu'ils sont citoyens. La démocratie tournait ainsi nécessairement à la démagogie. Socrate entrevit la nécessité d'arracher au hasard ou à la violence les fonctions executives, pour les donner aux plus capables et aux plus sages. En même temps, il comprit que Texécution confiée aux plus sages doit être soumise au consentement de. tous dans une délibération publique. Par là, il fondait, si on peut le dire, une aristocratie executive, appuyée sur une démocratie législative.
Mais il ne sut pas faire ces distinctions avec
* Voir le 5" livre des Lois.
U POLITIQUE DE SOCRÂTE
netteté. Le double courant de conséquences, les unes aristocratiques, les autres démocratiques, qui découlaient de sa doctrine, ne fut pas ramené à l'unité par une pensée assez précise et assez claire. Ses disciples eux-mêmes ne le comprirent pas toujours. Crilias et Xénoplion ne voyaient guère que les conséquences aristocratiques : — Le gouvernement appartient aux plus sages. — Et quand un Critias et un Alcibiade se croyaient les [►lus saires, ils s'imaginaient avoir le droit de commander [)ar n'importe quels moyens, sans se rappeler que la sagesse, selon Socrate, agit par voie de persuasion et '^q di-jibération, ce <Tui les eût ramenés à la démocratie.
Cette erreur des disciples était inévitable par la faute du maître hii-méme. En effet, le droit délibératif de la nation ne |)ouvait être pour Socrate que le droit à Hrc pentimlr rt hndviùL Socrate ne sortait pas du point de vue intellectuel. Or, si ridée de scieiu^e répond fort bien à Tidée de fomtions executives, elle n'est pas le vrai fondemei.l du droit délibératif. Ce fondement, encore une fois, c'est le libre arbitre. Le gouvern(' doit demeurer libre sous l'action du gouvernant, parce (ju'i! est bomme, parce qu'il est une personne morale. Telle est la vérité sur ce point. Cependant, comme nous Lavons vu, le lien des diverses vérités est si admirable, que Socrale, serrant avec force un des anneaux de la cbaine, je veux dire la notion aristocratique de la science^ a fini par retrouver la notion démocra-
tique du droit. Sa théorie n'en devait pas moins paraître suspecte aux démagogues de son temps.
En résumé, la politique de Socrate, tout intellectuelle et rationnelle, pourrait se résumer dans les maximes suivantes :
Principe. — La politique est une menée qui a pour objet la justice et l'utilité nationales.
Première conséquence : — La politique est la fonction des plus sUvanla, quels qu'ils soient et quel qu'en soit le nombre (aristocratie executive, qui n'accorde les fonctions politiques qu'aux plus canal)les).
Deuxième conséquence : — La politique, étant une science, ne peut agir qu'en persuadant les intelligences. Les gouvernants doivent persuader les gouvernés, et leur laisser leurs droits détiùéralifs (déiBOcratie délibérative, ou échange de connaissances entre les gouvernants et les gouvernés).
mammm