CHAPITRE III
THÉORIE DE L'AMOUH
Les doctrines de Socrate sur le beau sont intimement liées à sa théorie de Taniour. Aux degrés divers de la beauté correspondent les degrés divers de Tamour, depuis le plus liuml)le jusqu'au plus sublime.
« Je ne sais qu'une petite science, disait Socrate, « Tamour. Mais, dans cette science, j'ose me vanter « d'être j)lus profond que tous ceux qui m'ont préii cédé et que ceux de notre siècle*. » Ce que Socrate appelait, avec son ironie habituelle, une petite science, est véritablement, à ses veux, la science tout entière : Tamour, c'est encore ce qu'on pourrait ai)peler la dialectique des genres et des causes finales. En même temps que l'esprit s'élève de pensées en i)ensées, le cœur s'élève de sentiments en sentiments. Même point de départ : les
* Voir le Théagès, trad. Cousin, 256.
choses visibles; même but à atteindre, le bien invisible, OÙ Platon verra tout ensemble un foyer de lumière et de chaleur, de connaissance et d'amour.
Sans Vamour de la sagesse, il n'y a point de philosophie. Aussi Vamom\ dit Platon, est-il essentiellement philosophe *, et le philosophe, à son tour, est naturellement amoureux. Voilà pourquoi Socrate parle à chaque instant de l'amour.
Outre ce premier lien que l'amour établit entre l'ame du philosophe et la sagesse, il en établit d'autres entre les diverses âmes qui tendent en commun vers un même but. La dialectique, nous a dit Xénophon, est la recherche du bien en commun; elle suppose donc, outre l'amour du bien, une mutuelle sympathie entre ceux qui le poursuivent. De là une importante distinction entre la manière d'instruire propre à Socrate et celle des sophistes. Celle-ci était tout intellectuelle et parfaitement indépendante du cœur. Le sophiste vend sa scitnice à celui qui le paye, comme une marchandise qui circule parmi des indifférents \ Nul lien entre le maître et le disciple, pas plus qu'entre le marchand et l'acheteur. Mais ce n'était point par des leçons régulières et des cours, comme les sophistes, ni par des livres, comme les modernes, que Socrate avait acquis tant d'influence sur l'esprit de ses concitoyens, et qu'il répandait autour de lui les lumières et l'instruction. Au lieu de l'appareil
* Voir le Banquet.
- Mém., IV, loc. cil.
souvent stérile d'une science d'école, factice et maniérée, tout son art consistait à mettre ceux qui le fréquentaient en contact plus ou moins intime avec son âme, pour féconder et développer la leur par le charme de la sympathie. Où manquait la sympathie, Socrale lui-même ne pouvait rien. Cet instinct mystérieux, a-t-on dit avec justesse, dont la source semble se cacher dans des causes placées hors de la volonté de l'homme, ce lien qui unit les cœurs à leur insu et souvent même en dépit d'eux, ce rapport à la fois irrésistible et inexplicable, était nécessaire à Socrate pour qu'il pût agir et être utile, et l'amitié était pour lui la condition et l'instrument de toute grande et nol»le induence. Aussi, à vrai dire, n'avait-il point d'élèves, mais des jeunes gens qui s'attachaient à lui. il causait et vivait avec eux; c'était là son enseignement*. C'est cette puissance sympathique que l'auteur du Théagès, quel qu'il soit, a voulu représenter, et qu'il a exagérée jusqu'au mysticisme. « Le plus grand « nombre, tant qu'ils sont avec moi, profitent « d'une manière surprenante; mais ils ne m'ont pas « plutôt quitté, qu'ils retournent à leur premier « état, et ne diffèrent en rien du commun des « hommes. C'est ce qui (^st arrivé à Aristide, fils « de Lysimaque et petit-fils d'Aristide. Pendant « qu'il fut avec moi, il profita merveilleusement en « fort peu de temps ; mais ayant été obligé de partir « pour quelque expédition, il s'embarqua. A son
* Voir Cousin, argument du Théagès.
s retour..., étant venu me voir : — En vérité, « Socrate, me dit-il, il m'arrive une chose bien c( ridicule. — Et quoi donc? — C'est qu'avant de « m'embarquer, j'étais en état de m'entretenir « avec qui que ce fût, et n'étais inférieur à perce sonne dans la conversation ; aussi je recherchais (( la compagnie des lionmies les plus distingués, au « lieu que présentement c'est tout le contraire; dès « que je sens qu'une personne est bien élevée, je c( l'évite, tant j'ai honte du peu que je suis. — Et « cette faculté, lui demandai-je, t'a-t-elle aban- « donné tout à coup ou peu à peu? — Peu à peu, « me répondit-il. — Et comment te vint-elle? Est- « ce pour avoir appris quelque chose de moi, ou « de quelque autre manière? — Je vais te dire, « Socrate, une chose qui paraîtra incroyable, mais « qui est pourtant très-vraie. Je n'ai jamais rien « appris de toi, comme tu le sais fort bien. Cepen- « dant, je profitais quand j'étais avec toi, même « quand je n'étais que dans la même maison, sans « être dans la niênie chambre; quand j'étais dans « la même chambre, j'étais mieux encore; et quand, « dans la même chambre, j'avais les yeux fixés sur c( toi, pendant que tu parlais, je sentais que je « profitais plus que quand je regardais ailleurs; « mais je profitais bien plus encore lorsque j'étais « assis auprès de toi, et que je te touchais. Maince tenant, ajoute-t-il, c'est en vain que je me cherce clie moi-même K »
' Tlii'iKjcs, (!uu>iii, 200, ss.
Sous les exagérations de ces paroles, on reconnaît cependant ce charme sympathique, cette sorte d'incantation dont Socrale parlait à Théodota, et qu'il se flattait de posséder. Son charme, il le tenait de Taniour, — d'abord de son amour pour le bien, sorte de flamme communicalive; puis de son amour pour les araes de ceux avec qui il vivait et conversait.
Maître d'amour en même temps que maître de sagesse, Socrate s'elïorcait d'initier les jeunes gens de son époque aux nobles passions et au culte de la vraie beauté.
Convertir en une aftcction pure et généreuse les arnours impurs, si i'réquenls dans la jciuicssr' grecque, tel était le problème. Au lieu de choquer ouvertement les coutumes de son épocpie, Socrate s'efforce de les ennoblir sans les détruire ; il emprunte leur langage aux passions mêmes qu'il veut combattre, comme pour mieux donner le change et pour remporter une victoire plus sûre. « Souvent « il se disait amoureux de quelqu'un; mais il s'at- « tachait évidemment, non à la beauté du corps, « mais aux bonnes dispositions de l'amc pour la « vertu ^ » Il savait, à l'occasion, flétrir avec énergie les égarements de ses contemporains. « S'étant « aperçu que Critias, épris d'Euthydèinc, voulait en « jouir à la manière de ceux qui abusent de leur « corps pour satisfaire à leurs désirs amoureux, il c( s'efforça de l'en détourner..., et dit que, selon
1 Èîém., IV, I.
« lui, Critias avait quelque ressemblance avec un « porc, puisqu'il voulait se frotter contre Euthy- « dème, comme les porcs se frottent contre les « pierres \ » — «Malheureux! disait-il encore à « Xénophon, sais-tu ce qui t'arriverait, si tu don- « nais un baiser à un joli garçon? Ignores-tu que de c( libre tu deviendrais aussitôt esclave? que tu dét( penserais beaucoup pour des plaisirs funestes? « que tu n'aurais plus de cœur à rechercher ce qui (( est beau et bien? que tu serais contraint de pource suivre ce que ne poursuivrait pas même un fou? » Ainsi, outre la honte de l'action physique, Socrate reproche à ces amours contre nature d'enlever à l'àme le plus grand de ses biens, la liberté de l'esprit, sans laquelle il n'y a point de progrès vers la
sagesse.
Il ne faut pas cependant demander à Socrate une délicatesse de pudeur que l'antiquité grecque n'a malheureusement point connue. Il fait aux penchants vicieux des concessions qui rappellent ces étranges compromis entre l'àme et le corps, familiers tout à la fois aux écoles cyniques et aux écoles mystiques : « En amour, il était d'avis que « ceux qui ne peuvent maîtriser leur fougue, s'a- « dressent à des êtres tels, que l'âme les repous- « serait sans un impérieux besoin du corps, et que « ce besoin, une fois satistait, ne laisse après lui (( aucune préoccupation. » Il y a dans Socrate quelque chose d'Antisthènes, accordant au corps sa
* Mém.t 1 , I.
If
pâture pour rendre à râtne sa liberté; cyniques, stoïques, mystiques, diront avec Socrate que le matériel est sans prix, zb dopov dniJ.ovj et que les fonctions i)liysiques sont conséquemment indilïerentes. Dn reste, les mœurs de Socrale furent plus irréprochables qu(^ ses doctrines mêmes : « Il s'abs- « tenait plus aisémenl de tout commerce avec les « i)lus beaux et les mieux faits, que les autres « avec les plus laids et les plus déplaisants \ » On se rappelle le récit d'Alcibiade dans le Banijuet. Ajoutons que, d'après la tradition, Alcibiade se mit à rire quand le i)hysionoinistc Zopyrus juyea que Socrate était enclin à Pamour. Outre le témoignage des compagnons de Socrate, nous avons sur ce point le témoignage indirect de ses ennemis eux-mêmes. Mélitus ne lui re|)rocba aucune corruption de ce genre; Aristophane, parmi tant de griefs et de calomnies, n'a porté aucune accusation contre la pureté de ses mœurs.
Les ennemis de Socrate craignirent sans doute de décréd^ter leur table s'ils attaquaient Socrate sur ce sujet. S'il y eût donné prise. Dieu sait comme la licence comique s'en serait égayée! — Quelqu'un préliindra peut-être que ce vice était si c^nunun à Athènes, qu'on n'en faisait un crime à personne. Il était commun sans doute; mais il paraît clairement, par les CImalien d'Aristophane, et par VOraisol (TEschim contre Timarquc, que c'était une raison légitime d'exclusion pour les charges de l'État.
* Mém.y 1, m, 14.
Xénophon, dans le Banquet, oppose les coutumes des Thébains, qui toléraient ce genre d'amours, à celles des Athéniens, chez qui c'était chose déshonorante : £i:0V£lâL(7T0C \
L'entreprise de Socrate, nous l'avons dit, fut de tourner au profit de la vertu les habitudes vicieuses de ses contemporains, de purifier et en quelque sorte de sanctifier l'amour. Il ne sut pas trouver le véritable remède dans un retour à la nature, dans le culte de la femme; mais ce n'est pas lui qu'il faut accuser, c'est son époque. Si même il est un Athénien qui ait approché de la vérité dans cette question, c'est Socrate. N'avons-nous pas vu l'idéal qu'il se formait de la famille, cette communauté de sentiments et de pensées qu'il y voulait introduire; ce rôle de providence intérieure donné à la femme, tandis que l'homme doit se faire la providence extérieure de la maison; enfin, cette admiration et cet amour de l'époux pour l'épouse, qui va jusqu'à faire du premier le volontaire serviteur de la seconde? C'était de ce côté, sans aucun doute, que se portaient les secrètes préférences de Socrate; c'est dans le sein même de la famille qu'il rêvait d'établir le sanctuaire de l'amour ; mais les mœurs des Athéniens faisaient de ce rêve presque une utopie. La constitution primitive de la famille grecque était exclusi-
1 Aristophanes, Equités, v, 87G. Schol. £sc/«'«. Or. c. Tim.,p, 175, a. -- Cf. Gesiier, Mém. de l'acad. des se. de Gœttingue, 1752 : Socrates sandus pivderasla: el Schweighœuser, Mores Socratis, Strasbourg, 1785, lu-i".
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vemeiit religieuse. Elle était solidement appuyée sur certaines croyances, mais nullement sur l'amour. Chaque famille se regardait comme le sanctuaire d'une divinité particulière, dont le foyer était le symbole visible, et le mari le prêtre. Le foyer ne devait jamais s'éteindre; le mariage avait pour but de perpétuer de raàle en mâle la succession sacerdotale. La formule sacramentelle, prononcée dans l'acte du mariage, le disait expressément : IlatcJwv STT àpoTo) 7V73!7£6)v, liber âm qnxrendorum causa^ pour avoir des enfants légitimes. Les vertus essentielles de la femme étaient la fécondité et la chasteté. L'union était-elle stérile par le fait du mari, un frère, un parent prenait sa .place, et empêchait la lignée de périr. Si la femme adultère était punie de mort par son mari, c'était pour avoir introduit un profane et un étranger dans le sacerdoce domestique. Les passages nombreux des poètes sur la sainteté du lien conjugal ne parlent point du respect de la femme, mais du respect de la religion domestique*. L'amour, ne trouvant dans le gynécée rien de ce qui l'éveille et le nourrit, émigra. « Nous « avons, dit Démosthènes, des courtisanes pour nos « plaisirs, des hétaïres pour partager notre couche, « des épouses pour tenir nos maisons et nous don- « ner des entants légitimes. » Mais l'intimité des courtisanes ou des hétaïres était considérée comme propre à amollir les caractères; un amour sérieux
* Voir Fustel de Coulanges, la Cité antique; Ch. Lévêque, Revue des deux mondes^ t. LXXI.
pour Tune de ces femmes eût semblé un esclavage indigne de l'homme. Déjà exclu du gynécée et reporte sur les prêtresses d'Aphrodite, l'amour subit une dernière déviation, et vint se mêler à la mâle amitié des jeunes gens. Le culte de la beauté virile l'emporta peu à peu sur le culte de la beauté féminine. Ces amitiés des jeunes gens étaient tellement inévitables alors, que la première chose à faire, pour Socrate, était de les épurer et de les moraliser. Voyons comment Socrate accomplit cette tâche, d'ai)rès les témoignages de Xénophon et de Platon; voyons comment il s'eiforça de tourner vers le bien le culte grec de la beauté.
« Celui qui prostitue sa beauté pour de Tarc( gent, » dit-il dans les Mémorables, « nous l'appe- « Ions infâme; mais celui qui prend pour ami « celui qu'il sait amoureux des choses belles et « bonnes, nous l'appelons sage\ » C'est surtout dans le Banquet de Xénophon que l'opposition de ces deux sortes d'amour est marquée.
« Quand à ce Banquet préside un dieu égal par « l'âge aux dieux immortels, d'une beauté toujours « jeune, surpassant en grandeur tous les dieux, et (( habitant dans le cœur de l'homme, l'Amour, (( est-il juste de l'oublier, surtout quand nous som- « mes tous sacrifica leurs de ce dieu? Pour moi, en « effet, je ne puis citer un temps où je ne n'aie (( pas été amoureux de quelqu'un. Charmide, que (( voici, a beaucoup d'amants, et il en est qu'il