‹ La philosophie de Socrate [microform]Chapitre 47 sur 64 · II · texte numérisé non relu

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242 U RELIGION DE SOCRiTE.

« apercevoir, on ne demande à Dieu de grands c( maux, en croyant lui demander de grands biens, « comme fit Œdipe?... — Mais, Socrate, tu me « parles là d'un homme en délire... — N'appelles- « tu pas sensé celui qui sait ce qu'il faut faire et (( dire, et insensé celui qui ne le sait pas? — Oui. (( — Ceux qui ne Havenl ni ce qu'il faut dire, ni ce (( qu'il faut foire, ne disent-ils point et ne font-ils « point sans s'en douter ce qu'il ne faut pas? — 11 c( me semble. —Œdipe était de ce nombre; mais « encore aujourd'hui tu en trouveras beaucoup (c qui, sans être transportés comme lui par la co- « 1ère, demandent aux dieux de véritables maux, (( pensant lui demander de véritables biens... Sans « aller plus loin, Alcibiade, si le Dieu que tu vas a prier paraissait tout à coup, et qu'avant que « tu eusses ouvert la bouche, il te demandât si tu « serais content d'être roi d'Athènes, ou, si cela te c( paraissait trop peu de chose, de tonte la Grèce; « ou, si tu n étais pas encore satisfait, qu'il te pro- « mît l'Europe entière..., je suis persuadé que tu « sortirais du temple au comble de la joie, comme « venant de recevoir le plus grand de tous les biens. « — Et je suis convaincu, Socrate, qu'il en serait « ainsi de tout autre que moi. — Mais tu ne voûte drais pas donner ta vie pour le plaisir de com- « mander aux Grecs et aux barbares? — Non, sans « doute... » — Socrate cite alors l'exemple de ceux qui ont payé de leur vie leur ambition. « La plu- « part des hommes, ajoute-t-il, ne refuseraient ni

« la tyrannie, ni le commandement des armées, ni « tous les autres biens qui sont réellement beau- « coup plus pernicieux qu'utiles ; et ils les sollici- « teraient, s'ils ne se présentaient pas d'eux-mêmes ! « Mais attends un moment, bientôt tu les entendras « chanter la palinodie, et faire des vœux tout con- « traires aux premiers. Pour moi, je crains que ce (( ne soit véritablement à tort que les hommes se « plaignent des dieux, et les accusent d'être la « cause de leurs maux, tandis que ce sont eux- (( mêmes qui, par leurs vices et leurs folies,

« Se rendent misérables malgré le sort. »

Socrate propose alors à Alcibiade cette prière trèsbelle et très-sure : « Puissant Jupiter, donne-nous les « vrais biens, que nous les demandions ou que nous « ne les demandions pas ; et éloigne de nous les (( maux, quand même nous les demanderions. »

Les sciences mêmes, « sans la science de ce qui t< est bien, sont rarement utiles à ceux qui les posc( sèdent, et le plus souvent elles leur sont perni- « cieuses... Appelles-tu sensé celui qui sait faire la c( guerre, sans savoir ni quand ni combien de temps « elle est convenable? Et celui qui sait faire mouce rir, condamner à des amendes, envoyer en exil, et « qui ne sait ni quand ni envers qui de telles mec( sures sont bonnes. » Nous ne pouvons donc demander aux dieux que la science du bien, sans laquelle toute autre connaissance est plus funeste qu'utile.

« Les lacédémoniens font tous les jours en public « et en particulier une prière semblable; ils prient c( les dieux de leur donner Thonnète avec l'utile. « Jamais personne ne leur entendra demander da- « vantage... Tu vois donc, Alcibiadc, qu'il n'y a pas « de sûreté pour toi d'aller prier le dieu... C'est « pourquoi il faut attendre que quelqu'un t'cnsei- « gne quelle conduite tu dois tenir envers les dieux « et envers les hommes \ »

La prière et la piété sont ainsi ramenées à la science, et la science elle-même à la science du bien : la dialectique de Socrate se retrouve dans sa

religion.

Socrate, pourrait-on dire, a introduit dans la prière cette généralité qui en fait la grandeur et le désintéressement : aux demandes particulières, toujours empreintes d'un reste de personnalité et d'égoïsme, il a substitué dans la rdisionV universel, ro y,aB6hv, comme il a substitué dans la dialectique la définition par le genre aux particularités confuses qui troublent l'esprit. Platon eût dit qu'il ramenait la prière à une Idée, et cette Idée suprême dans laquelle il la fait rentrer est celle qui domine toute sa philosophie : le Bien. Plus la prière se purifie et s'élève, plus elle s'égale en généralité à son objet

* Second Alcibiade, loc. cit. — C'est de ce dialogue que V. Cousin dit : « Il n'y faut chercher ri.ii de bien profond et de bien sérieux sur « la prière. » Il nous semble pourtant que la doctrine de Socrate est assez élevée, et qu'elle Iranclie singulièi-e nient avec la superstition des Athéniens, et même avec celle de bien des peuples modernes.

même, au bien universel qu'elle désire et sollicite. C'est l'homme s'abandonnant et se confiant à la sagesse de Dieu; c'est la volonté humaine s'absorbant dans la volonté divine, sûre que cette volonté ne peut vouloir autre chose que le meilleur. Toute volonté en effet, selon Socrate, tend au bien ; mais nous, nous ne connaissons pas toujours ce bien que nous voulons toujours ; Dieu, au contraire, le connaît. Que notre sagesse à courte vue se soumette donc à la Sagesse providentielle, ITpovota. Je veux le bien, Dieu le veut; je le lui demande, il ne peut me le refuser; — tel est le lien qui unit l'âme humaine à la Divinité, telle est la religion. Ici, comme partout, le bien est le moyen terme entre les extrêmes; c'est lui qui rapproche et concilie toutes choses, qui unit l'homme à l'homme, et les hommes à Dieu.

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