CHAPITRE III
L'ironie de Socrate, avons-nous dit, cachait Ten- Ihousiasme; il joignait à un rare bon sens une exaltation non moins rare, qui se montre jusque dans les questions de pure métaphysique : n'est-ce pas un véritable enthousiasme qui faisait croire à Socrate que le bien n'a qu'à se montrer aux intelligences pour s'imposer aux volontés, et que personne n'est mauvais volontairement? N'est-ce pas aussi l'enthousiasme qui lui fliisait dire qu'il ne possédait qu'une toute petite science, l'amour, et qui le faisait se déclarer l'amant de tous les jeunes gens beaux et bons?
Ce perpétuel mélange d'enthousiasme et d'ironie, de sérieux et de plaisant, de sublimité et d'excentricité, de bon sens et de mysticisme, qui rend si difficile l'interprétation des témoignages relatifs à Socrate, est parfaitement mis en lumière par Platon
dans le Banquet, « N'est-il pas certain que tu es « un effronté railleur? Et n'es-tu pas aussi joueur c( de flûte? Oui, sans doute, et bien plus étonnant « que Marsyas ! ... Il passe sa vie ii se moquer de (( tout le monde et dans une ironie perpétuelle... « Mais ce n'est là que l'enveloppe, c'est le silène « qui couvre le dieu. Ouvrez-le; quels trésors de (( sagesse n'y trouverez-vous pas renfermés!... En « l'écoutant, je sens palpiter mon cœur plus forte- « ment que si j'étais agité de la manie dansante « des corybantes ; ses paroles font couler mes lar- « mes, et j'en vois un grand nombre d'autres res- « sentir les mêmes émotions. Périclès et nos autres <( bons orateurs, quand je les ai entendus, m'ont « paru sans doute éloquents, mais sans me faire « éprouver rien de semblable; toute mon âme « n'était point bouleversée, elle ne s'indignait « point contre elle-même de se sentir dans un « honteux esclavage, tandis qu'auprès du Marsyas « que voilà je me suis souvent trouvé ému, au point c( de penser qu'à vivre comme je fais ce n'est pas la « peine de vivre. »
Cette flamme intérieure de l'enthousiasme rendait Socrate entièrement indifférent à toutes les choses corporelles, au point de produire parfois un état voisin de l'extase.
« Nous nous trouvâmes ensemble à l'expédition « contre Potidée, et nous y fûmes de la même ce chambrée. Dans les campagnes, il l'emportait, nonce seulement sur moi, mais sur tous les autres, par
« sa patience à supporter les fatigues. S'il nous arri- « vait, comme c'est assez l'ordinaire en campagne, « de manquer de vivres, Socrate souffrait la faim et « la soif avec plus de courage qu'aucun de nous. « Étions-nous dans l'abondance, il savait en jouir « mieux que personne. Sans aimera boire, il buvait « plus que qui que ce fût s'il y était forcé ; et, ce qui (( va vous étonner, personne ne l'a jamais vu ivre : et « de cela vous |)ourrez avoir la preuve tout à l'heure. « L'iiiver est très-rigoureux dans ce pays-là; la ma- « nière dont Socraic résistait au froid allait jusqu'au « prodige. Dans le temps de la plus forte gelée, quand « personne n'osait sortir, ou du moins ne sortait que « bien vêtu, bien chaussé, les pieds enveloppés de « feutre et de peaux d'agneaux, lui ne laissait pas « d'alleretdeveniravecle même manteau qu'il avait « coutume de porter, et il marchait pieds nus sur la « glace beaucoup plus aisément que nous qui étions « bien chaussés ; au point que les soldats le voyaient « de mauvais œil, croyant qu'il voulait les braver. « Tel fut Socrate à l'armée.
« Mais voici encore ce que fit et supporta cet « homme courageux pendant cette même expédiai tion; h» trait est dii^ne dï'tre écouté. Un matin « on Faperçut debout, méditant sur quelque chose. « Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il ne s'en alla « pas, mais r(»ntinua de r<''lh'clnr dans la même u jjosture. Il était déjà midi : nos gens l'obser- « valent • i sr disaient avec élonnemenl les uns n aui autres que Socrate «Hait là révaut depuis le
c( matin. Enfin, vers le soir, des soldats ioniens, « après avoir soupe, apportèrent leurs lits de cam- « pagne dans l'endroit où il se trouvait, afin de (( coucher au frais (car on était en été), et d'obser- (( ver en même temps s'il passerait la nuit dans la « même attitude. En effet, il continua de se tenir « debout jusqu'au lever du soleil. Alors, après « avoir fait sa prière au soleil, il se retira '. »
Cette sorte d' extase a donné lieu à bien des commentaires. On y a même vu un commencement de folie-. Mais une méditation prolongée pendant un jour et une nuit d'été, quelque extraordinaire que soit le lait, ne constitue pas un symptôme de démence. Ce qui est plus étonnant, c'est que Socrate soit resté debout pendant tout ce temps, si toutefois il n'y a point quelque exagération dans le récit de Platon. Mais qui sait si ce ne fut pas là, de la part de Socrate, un acte volontaire, une sorte d'expérience qu'il voulut faire de lui-même, pour mettre à l'essai l'empire de sa volonté? Qui sait aussi s'il n'eut point quelque intention religieuse, quelque sentiment d'adoration profonde, mêlé au dédain des besoins physiques? N'était-ce point l'enthousiasme de l'ame compliqué d'une sorte d'ironie à l'égard du corps? Il y a dans Socrate, ne l'oublions pas, avec le germe d'un Platon, celui d'un Diogène.
* Banquet y loc. cil.
- L 'lui, Du clnnon de Socrate.
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« sa patience à supporter les fatigues. S'il nous arrive vait, comme c'est assez l'ordinaire en campagne, « de manquer de vivres, Socrate souffrait la faim et « la soif avec plus de courage qu'aucun de nous. 0 Etions-nous dans l'abondance, il savait en jouir « mieux que personne. Sans aimera boire, il buvait « plus que qui que ce fût s'il y était forcé ; et, ce qui « va vous étonner, personne ne l'a jamais vu ivre : et « de cela vous pourrez avoir la preuve tout à l'heure. « L'hiver est très-rigoureux dans ce pays-là; la ma- « nière dont Socrate résistait au froid allait jusqu'au « prodige. Dans le temps de la plus forte gelée, quand « personne n'osait sortir, ou du moins ne sortait que « bien vêtu, bien chaussé, les pieds enveloppés de « feutre et de peaux d'agneaux, lui ne laissait pas « d'aller et de venir avec le même manteau qu'il avait « coutume de porter, et il marchait pieds nus sur la « glace beaucoup plus aisément que nous qui étions c( bien chaussés ; au point que les soldats le voyaient « de mauvais œil, croyant qu'il voulait les braver. « Tel fut Socrate à l'armée.
« Mais voici encore ce que fit et supporta cet « homme courageux pendant cette même expédic( tion; le trait est digne d'être écouté. Un matin « on l'aperçut debout, méditant sur quelque chose. « Ne trouvant pas ce qu'il cherchait, il ne s'en alla « pas, mais continua de réfléchir dans la même « posture. Il était déjà midi : nos gens l'obser- « valent et se disaient avec étonnement les uns « aux autres que Socrate était là rêvant depuis le
« matin. Enfin, vers le soir, des soldats ioniens, « après avoir soupe, apportèrent leurs lits de cam- « pagne dans l'endroit où il se trouvait, afin de « coucher au frais (car on était en été), et d'obscr- « ver en même temps s'il passerait la nuit dans la « même attitude. En effet, il continua de se tenir « debout jusqu'au lever du soleil. Alors, après a avoir fait sa prière au soleil, il se retira \ »
Cette sorte d'extase a donné lieu à bien des commentaires. On y a même vu un commencement de folie'. Mais une méditation prolongée pendant un jour et une nuit d'été, quelque extraordinaire que soit le fait, ne constitue pas un symptôme de démence. Ce qui est plus étonnant, c'est que Socrate soit resté debout pendant tout ce temps, si toutefois il n'y a point quelque exagération dans le récit de Platon. Mais qui sait si ce ne fut pas là, de la part de Socrate, un acte volontaire, une sorte d'expérience qu'il voulut faire de lui-même, pour mettre à l'essai l'empire de sa volonté? Qui sait aussi s'il n'eut point quelque intention religieuse, quelque sentiment d'adoration profonde, mêlé au dédain des besoins physiques? N'était-ce point l'enthousiasme de l'âme compliqué d'une sorte d'ironie à l'égard du corps? Il y a dans Socrate, ne l'oublions pas, avec le germe d'un Platon, celui d'un Diogène.
* Banquet, \ov. cit.
- L;lul, Du dcnion de Socrate.
On sait l'attention extrême que Socrate accordait à tout ce qui se passait en lui ; et on vient de voir jusqu'où cette attention allait parfois. Il dut remarquer au plus profond de son âme une foule de phénomènes étrangers à la volonté, et dont il ne se serait jamais douté avec moins d'attention. Ne pouvant s'attribuer à lui-même ces choses souvent étonnantes qui se passent dans le domaine de la spontanéité, il put les rapporter à une action divine en lui, et les considérer comme la révélation que les dieux sont disposés à faire aux hommes de bien. Il était trop pénétré de l'omniiirésencc divine pour ne pas croire à une sorte de grâce naturelle accordée aux amcs vertueuses. Il y avait d'ailleurs en lui une extrême délicatesse du sentiment moral et religieux, qui pouvait prendre la forme d'un pressentiment ou d'une révélation subite. En un mot, le spontané ùlnii pour lui le divin^ to âoctij-ôviov.
Cette opinion était, du reste, celle de l'antiquité tout entière, très-portée à voir dans l'inspiration naturelle une inspiration divine. Platon la prête à Socrate dans le Phèdre^ et rapproche sous le nom commun de « délire » la divination, la poésie et l'amour. « Il n'est point démontré que le délire soit « un mal ; au contraire, les plus grands biens nous « arrivent par un délire inspiré des dieux. C'est « dans le délire que la prophétesse de Delphes et les « prêtresses de Dodone ont rendu aux citoyens et (( aux Etats de la Grèce mille importants services... « Parler ici de la sibylle et de tous les prophètes
« quij remplis d'une inspiration céleste, ont dans c( beaucoup de rencontres éclairé les hommes sur (( l'avenir, ce serait passer beaucoup de temps à « dire ce que personne n'ignore. Parmi les anciens, (( ceux qui ont fait les mots n'ont point regardé le « délire (/utav/a) comme honteux et déshonorant. En (( effet, ils ne l'auraient point confondu sous une (( même dénomination avec le plus beau des arls^ (( celui de prévoir r avenir^ qui, dans l'origine, fut « appelé /^avizyj... Une autre espèce de délire, celui « qui est inspiré par les Muses, contribue puissamc( ment à l'instruction des races futures. Sans cette « poétique fureur, quiconque frappe à la porte des c( Muses, s'imaginant à force d'art se faire poète, « reste toujours loin du terme où il aspire, et sa {( poésie froidement raisonnable s'éclipse devant « les ouvrages inspirés ^ »
Platon considère l'amour comme une espèce de délire, ayant sa grandeur et sa fécondité. Ou plutôt ce sont les autres délires qui ne sont que des espèces de celui-là. N'avons-nous pas vu, dans le Banquet^ que l'amour pénètre toutes choses, introduit partout l'harmonie, met les êtres en rapport les uns avec les autres, les conserve et les rend immortels? Socrate partageait ces opinions sur les divins délires et sur le rôle providentiel de l'amour. Quiconque est inspiré, aime ; si le poète trouve le beau, si le prophète trouve le divin, si le philosopha
Phèdre, p. 246.
trouve la vérité, c'est qu'il Faime. Le maître ne peut faire part de sa science ou de sa vertu à ses disciples que s'il les aime et est aimé d'eux. Nous avons vu, dans le TliéagèSj cette nécessité de la sympathie mutuelle pour renseignement. Socrale avait une telle foi dans la puissance de l'affection, qu'il croyait que la seule présence d'un homme de bien qui vous aime suffit pour vous exciter à la vertu. « Je profitais quand j'étais avec loi, lui dit Aristide, « dans la même maison, dans la même chambre, « les yeux fixés sur toi en silence. » On a dit que Socrate croyait exercer à distance sur ses disciples une sorte d'action magnéLi([ue, et on a traité cette prétention d'extravagance. Mais n'est-il pas certain qu'il suffit souvent de se savoir prés d'une personne aimée, estimée, admirée, pour être comme protégé par elle contre le mal? Est-il étonnant que les disciples de Socrate, enthousiasmés de leur maître, trouvassent dans cet enthousiasme une force qui les southrt, force d'autant plus grande qu'ils vivaient avec lui dans une plus grande intimité? C'est là un fait psychologique dont la vie des grands hommes, et surtout des grands sages, offre les plus nombreux exemples, et la physiologie n'a rien à y voir.
Quoi qu'il en soit, Socrate attribuait à l'amour une infiuence divine et merveilleuse ; il le considérait comme une source d'inspiration, comme le principe de toute divination.
Qu'est-ce donc, aux yeux de Socrate, que l'a-
mour, ce puissant initiatc^^r? — S'il faut en croire le Banquet, Diotime le lui avait appris : « L'amour « est quelque chose d'intermédiaire entre le mortel c( et l'immortel. — Mais quoi enfin? — C'est un « grand démon, Socrate, et tout démon tient le mice lieu entre les dieux et les hommes. — Quelle est « la fonction d'un démon? — D'être l'interprète et « l'entremetteur entre les dieux et les hommes, « apportant au ciel les vœux et les sacrifices des « hommes, et rapportant aux hommes les ordres des « dieux et les récompenses qu'ils leur accordent « pour leurs sacrifices. Les démons entretiennent « l'harmonie de ces deux sphères; ils sont le lien « qui unit le grand tout. Cest d'eux que procède toute (( la science divinatoire et l'art des prêtres relative- « ment aux sacrifices, aux initiations, aux enchan- « tements, aux prophéties et à la magie. Dieu ne se « manifeste point immédiatement à lliomme, et c'est « par l'intermédiaire des démons que les dieux « commercent avec les hommes et leur parlent^ soit « pendant la veille, soit pendant le sommeil. Celui « qui est savant dans toutes ces choses est un homme « démoniaque ou inspiré \ »
Le sentiment et l'amour, dont le caractère est l'inspiration spontanée, sont donc quelque chose de divin et de démoniaque, âociixoviov ti.
Les anciens avaient l'habitude de personnifier toutes choses, et de projeter pour ainsi dire au de-
» Banqncl, p. 200. Voir tr. Cousin, 295.
271 LE DÉMON DE SOCIiAîK.
hors, sous des formes saisissables à l'imagination, tout ce qui se passe au dedans de l'ame. Platon, dans le Timée^ veut-il désigner Tàme elle-même, ou la partie supérieure de l'âme, la raison; il l'appelle le démon qui habite en nous, le démon domestique^ âoûixovcx. evoiMv^ ce qui sert à nous eonduire, zb vîyspovtxdv^ Voilà donc rame changée en démon. De même, tous les sentiments qui se font sentir en nous avec le plus d'énergie nous apparaissent comme partis d'une cause distincte de notre jiersonne; nous croyons les observer plutôt que les produire. Nous objectivons en quelque sorte ce qui est purement subjectif. Cette illusion d'opti(iue psychologique, suivant l'heureuse expression de M. Stapfer, est un fait de chaque jour. L'homme qui cède à la colère ou à la passion, est porté à croire qu'il a été poussé, entraîné, dominé par je ne sais quoi d'extérieur ; et dans toutes les religions les démons ne sont autre chose que des passions personnifiées. Sans doute, Platon n'est pas dupe de ces mythes, et son langage sur les démons est en grande partie symbolique ; cependant il ne voit pas en tout cela une pure iantaisie d'imagination, il ne trouve après tout aucune raison pour nier l'existence d'êtres invisibles, intermédiaires entre l'homme et Dieu, chargés comme d'une mission d'amour par l'universelle Providence. En outie, parmi tous les phénomènes psychologiques, ceux
qui offrent le mieux le caractère de grâces providentielles et d'inspirations démoniques, sont évidemment tous les phénomènes de spontanéité. Ainsi se trouve de nouveau justifiée l'épithète qui les désigne : ùaïuoviov n.
L'intuition spontanée du sentiment est une lumière moins claire et moins sûre que la science, et moins obscure aussi que l'ignorance; c'est cette lumière que les philosophes appellent Vopinion. Platon la considérait comme intermédiaire entre la science parfaite et l'ignorance absolue, de même que les démons entre Dieu et rhomme. Nouvelle raison pour donner à cette sorte de connaissance le nom de âaiij.ovwv.
Beaucoup de dialogues platoniciens renferment un mélange d'admiration et d'ironie à l'égard de cette connaissance instinctive et intuitive, et de cette divination spontanée. Tous les caractères que Platon assigne à Tins})! ration poétique, dans 17on, sont ceux de la cîo^a, à laquelle il préfère rsTri^rr/î^y?. 11 admire l'inspiration poétique, mais le poëte, non. C'est qu'il croit que le poëte est plus passif qu'actif. Mieux vaut à ses yeux le savant; car les idées du savant sont son œuvre, et non celle d'une puissance supérieure. « Si ce n'est point l'art, mais une in- « spiration divine, qui te fait dire tant de belles « choses sur Homère, parce que tu en es possédé, « et sans aucune science, comme je le disais d'a- « bord, en ce cas je n'ai point à me plaindre de toi. (( Ainsi vois si tu aimes mieux passer dans notre
. « esprit pour un homme injuste ou pour un homme « divin. — La différence est grande, Socrate ! et il « est bien plus beau de passer pour un homme « divin. — Eh bien, nous t'accordons, Ion, ce qui te « parait le plus beau, de célébrer Homère par une <( inspiration divine, et non en vertu de l'art ^ » L'ironie est visible. En premier lieu, Socrate ne croit pas qu'Ion soit véritablement inspiré; en second lieu, le fut-il, il y a quelque chose de plus beau encore que l'inspiration aveugle, c'est la science consciente d'elle-même.
Nous avons retrouvé la même ironie, dans le Ménon, à l'égard des politiques, auxquels Socrate attribue une sorte de divination, mais nullement la science. La science étant le premier et le plus grand des biens, tout ce qui supplée à la science lui est inférieur et dénote notre faiblesse, en révélant d'ailleurs la puissance divine.
Tel est le rang des inspirations dans la hiérarchie des connaissances; rang intermédiaire, comme tout ce qui est démoniqiie.
Cette faculté d'inspiration est inhérente a toute âme, quoique plus ou moins développée dans chacune. « Assurément, mon cher, dit Socrate à « Phèdre, l'âme elle-même est quelque chose de
« prophétique (/^tavri/tov yé Ti xat '/} ^v-)(;h). » H ^u^^
désigne l'âme en général, et non pas seulement l'âme de Socrate; et ^avrt/.ov signilie doué de divina-
* Ion, p. 542, b.
tion. Tout homme porte donc en lui quelque chose de démoniqîie, son âme, que Platon appellera, même dans le Timéc, un démon domestique, àocl^ovoc
ëvoiy.ov.
Que chacun de nous rentre en lui-même, qu'il écoute les voix sourdes qui parlent au plus profond de son âme, qu'il s'efforce de saisir et de fixer sous l'œil de la réllexion les élans soudains de la spontanéité, et il sentira en lui quelque chose d'impersonnel qui semble l'action de la vie universelle se mêlant à sa propre vie ; la'part de la nature dans l'humanité, du non-moi dans le moi; disons-mieux, la part du divin dans l'homme. Prétendra-t-on que l'âme est isolée en elle-même, sans recevoir le contre-coup de l'univers, sans réfléchir en soi l'écho de tout ce qui l'entoure? La monade même de Leibnitz, qui n'a point de fenêtres sur le dehors, est cependant un miroir où toutes choses se reflètent. Que n'apercevrait-elle pas en elle-même, dit Leibnitz, si elle savait y lire, si elle savait développer ce qu'elle enveloppe, voir dans une idée toutes les autres idées, dans un sentiment tous les autres sentiments, dans le présent le passé et l'avenir même dont il est gros! Comme Platon, Leibnitz croit que l'âme enveloppe l'infini, et qu'une idée contient implicitement toutes les autres. Il y a en nous des perceptions sourdes, et comme imperceptibles, soit â cause de leur petitesse, soit à cause de leur continuité. Mais parfois toutes ces petites perceptions, en s'ajoutant l'une à l'autre, s'enflent et
grossissent soudain; ci voilà que, [clans le silence apparent de la conscience, une voix inattendue s'élève, sans raison connue de nous; nn sentiment se produit et nous émeut, sans que nous en sachions la cause : c'est une tristesse subite, ou une joie spontanée; c'est un vague ennui ou un vague bienêtre; c'est une crainte folle, ou une folle espérance; pressentiment étrange par lequel l'âme semble apercevoir en elle-même les reflets des choses heureuses ou malheureuses que va l)ien(ot lui amener le cours de sa propre vie ou même de la vie collective. Les choses se pressent et se suivent en nous et autour de nous comme les vagues de la mer; chacune produit un son imperceptible à caus(^ de sa petitesse; mais à certains moments les sons s'accumulent et s'enflent, et tout à coup une voix éclate comme celle de la mer. « Ces petites perceptions « sont de plus grande efficace qu'on ne })ense, dit « Leibnitz. Ce sont elles qui forment ce je ne « sais quoi, ces goûts, ces images des qualités des « sens, claires dans rassemblage, mais confuses f< dans les parties; ces impressions que les corps « qui nous environnent font sur nous, et qui enve- « loppent l'infini ; cette liaison que chaque être a « avec tout le reste de l'univers. On peut même « dire qu'en conséquence de ces petites percep- « lions le présent est plein de l'avenir et chargé du « passé, que tout est conspirant » {œvix7:voloc Travra, comme disait Ilippocrate), « et que, dans la moin- « dre des substances, des yeux aussi perçants que
« ceux de Dieu pourraient lire toute la suite des a choses de l'univers : Oiix sint, qux fuerint ^ a fjiix mox Ventura trahantur... Ces perceptions « donnent le moyen de retrouver le souvenir, au « besoin, par des développements périodiques, « qui peuvent arriver un jour. L'âme pourrait se a souvenir de bien loin, si elle savait déplier ses
c( marques ^ »
Ces paroles de Leibnitz sont elles-mêmes conspirantes avec les doctrines de Socrate et de Platon. Socrate n'admettait-il pas que l'âme est grosse de la vérité ; qu'apprendre, c'est se ressouvenir, et que, pour connaître, nous devons lire en nous-mêmes? Il doit V avoir de soudaines rrmmiscences produites en nous par des causes insensibles; il doit y avoir aussi de soudaines presciences que la réflexion s'efforce vainement d'expliquer, parce qu'elles partent du domaine de la spontanéité. C'est la part de la fatalité en nous ou, pour mieux dire, la part de cette Providence que Socrate concevait comme présente à toutes les parties de l'univers. Toute âme est donc ainsi quelque chose de prophétique, //avnxov Tj, et elle renferme je ne sais quoi de divin et de démonique, àcaiioviov.
Sens moral, sens religieux, sens commun, sens pratique, et même sens de l'avenir, — autant de formes de cet instinct naturel. Exaltez cet instinct par la méditation intérieure, par l'habitude de la
» Leibnitz, £ssrt/s (avant-propos).
vertu et de la piété, et vous arriverez à cette espèce de divination que Socrate croyait trouver en luimême.
Nous avons montré dans les doctrines psychologiques et métaphysiques de Socrate Tantécédent de sa faculté divinatrice. Recueillons maintenant tous les témoignages de Xénophon et de Platon sur ce sujet, afin de déterminer exactement les caractères que Socrate attribuait au cîaifxoviov.
Voici d'abord des passages d'une importance capitale qui montrent que Socrate ne contestait pas aux autres hommes la faculté de recevoir comme lui des inspirations divines.
« Tu crois que les dieux ne prennent pas soin de a toi! dit Socrate à Aristodème. Que faut-il donc c( qu'ils fassent pour que tu le croies? — S'ils « m'envoient (oray Trs/xTrwdt), comme tu dis, toi, « qu'ils le font, des conseillers {fjvix^ovlovi;) sur ce « qu'il faut faire ou ne pas faire. — Mais quand les (( dieux parlent aux Athéniens qui les interrogent « au moyen de la divination {ixocvTty.riç), crois-tu qu'ils c< ne te parlent pas aussi à toi, ni quand, par des « prodiges, ils donnent des signes aux Grecs (Trpocjyj- (( iMOLivovdi), ni quand ils en donnent à tous les hom- « mes [ovàirocv TïâtdLT, àvôpwTioi^) ^? Mais es-tu le seul « qu'ils aient choisi pour le laisser dans l'oubli?
* Remarquez l'absence de Tarticle : Tràoi xoXç àvôpMTrciç signifierait tous les hommes pris ensemble, — un signe s'adressant à tous à la
« Crois-tu que les dieux auraient donné aux hom- « mes l'opinion innée qu'ils sont capables de leur « faire du bien ou du mal, s'ils n'en étaient pas ca- « pables; et que les hommes, depuis si longtemps, « ne se seraient pas aperçus de leur erreur'? » — (( Quand on connaît par quels moyens les dieux « donnent des signes aux hommes [Tnuc^lvovm) sur « leurs affaires, on n'est jamais abandonné du « conseil des dieux (spyjfxov (jvix^ovlriq Bem) \ » Ainsi donc, selon Socrate, chnque homme peut deviner la volonté providentielle, s'il sait observer et comprendre. Les dieux donnent des signes partout et à tous, c'est à nous de les interpréter.
Tout est signe dans la nature, pourrait-on dire, ou plutôt la nature même est un signe qui révèle la Divinité. Ne demandons pas aux dieux de perpétuels prodiges; regardons en nous et autour de nous, et sachons deviner. « Les dieux semblent en effet, So- « crate, avoir un grand soin des hommes. — Autre ce bienfait des dieux : quand nous ne pouvons préce voir par nous-mêmes ce qui peut nous être utile « dans l'avenir, alors ils nous viennent en aide par (( la divination. Répondant à nos demandes, ils nous (( disent ce qui arrivera, et nous enseignent ce qu'il (( y a de mieux i\ faire. — Mais toi, Socrate, les (( dieux ont l'air de te traiter avec encore plus d'a-
lois; — Tpàaiv àvO?œ7:oi;, veut dire que les dieux font des signes à tous hommes, à tout homme. Quand (oxav) a donc ici le sens de puisque.
» Mém., I, IV.
* A/m., ib., ss.
(( initie {^fûdxfùzspov) que les autres hommes, s'il est « vrai que, sans même être interrogés par toi, ils te « signifient d'avance (Trpoo-yî/jLaivojdO ce qu'il faut « laire ou non. — La vérité de mes paroles, répond « Socrate, tu la reconnaîtras toi-même (zaè ah « yvcWTî), si tu n'attends pas que tu aperçoives les « formes des dieux, et si tu te contentes de voir « leurs œuvres (rà ëpycx) pour les rév(;rer et les « honorer. Songes-y bien, c'est ainsi que les dieux (( mêmes se ré relent [ocvtoI ol Oeol o-jzm^ {jnorjEiy.vvovat). « Car les autres dieux qui nous donnent des biens, (( les donnent sans se montrer; et le Dieu qui coorc< donne et contient l'univers... fait visiblement les (( plus grandes choses, mais les administre rn de- « meurant invisible^ » La nature est donc bien un livre ouvert devant nos yeux, dans lequel il ne tient qu'à nous de lire, et où nous pouvons apercevoir une foule de choses, grâce à l'universelle harmonie qui fait que tout conspire. Chaque homme peut interpréter avec plus ou moins de bonheur les signes particuliers des choses; quant aux signes généraux de la bonté divine, ils éclatent aux yeux de tous.
^ Mcm.y IV, III. M. lelut croit que, dans ce passage, Socrate ne parle que des grands dieux, des dieux réels, et non des démons; ceux-ci seraient visibles, et Socrate aurait eu des Imlluema lions de la vue, — 11 est clair, au contraire, que Socrate lait ici allusion à son prétendu démon, et déclare que les dieux nous aileut sans se faire voir. Le passage de Xéuophon prouve combien Socrate croyait grossière la prétention de voir les formes des dieux ou démons. Comparez le passage précité de Platon sur les formes que prendraient les dieux, se rabaissant ainsi ù un mensonge.
LE DEMON W.': SOCUATE.
ii8ù
Ouel nom donner à ces signes? — « Ce qu'on c( appelle augures, dit Socrate, et oracles, et symr( boles, et devins, et présages, moi, je l'appelle (( chose divine (ou démonique, (îai/xovtov) , et je crois (( par cette dénomination user d'un langage plus « vrai et plus pieux que ceux qui attribuent aux « oiseaux la puissance des dieux '. »
« Tout le monde l'a répété, Socrate disait que le « principe démonique lui donnait des signes (ro a ôo:iiJ.6viov laurw G-nayÂvsiv) ; voilà la raison, à mon « avis, qui l'a lait accuser d'introduire de noua velles choses démoniques (zotvà SyAuévioc etç'fsoetv). « Mais il n'introduisait pas plus de nouveautés que a ceux qui croient à la divination, et emploient les « oiseaux, les oracles, les symboles et les entrailles « des victimes. Ceux-ci, en effet, soupçonnent bien « que ce ne sont pas les oiseaux, ni ceux qu'ils ren- (( contrent, qui savent ce qu'il leur importe de c( savoir, mais que les dieux le leur signifient par (( cette entremise (d^à zovrorj amà G-niJ-oclveiv) . C'était c( aussi l'opinion de Socrate. Mais la plupart disent « qu'ils sont détournés ou excités par les oiseaux et .« par ceux qu'ils rencontrent; Socrate, lui, confor- « mait ses paroles à ce qu'il savait, car il disait (( que la divinité lui donnait des signes [zb cîat^ovtov « (rnij.odveiv). » — « Si quelque chose lui semblait « être signifié par les dieux, on l'aurait moins (( aisément persuadé d'agir contrairement aux cho-
» Apol. Xcn., \7).
« ses signifiées (TrapàTàayî|uiaivo|ui£va), que de préférer « pour guide, dans un voyage, un aveugle ou un « homme ignorant sa route, à un homme clair- « voyant et qui connaît le chemin. Il accusait de c( folie ceux qui agissent contrairement aux choses « signifiées par les dieux, dans la crainte d'être « déconsidérés par les hommes. Pour lui, il mé- « prisait toutes les choses humaines, en com- « paraison du conseil des dieux (ôswv o-ypêou-
Tout en admettant la possibilité, pour les autres hommes, de recevoir des signes divins, Socrate se croyait privilégié sous ce rapport, soit comme plus attentif à Faction du divin en lui-même ou autour de lui-même, soit comme favorisé d'une mission plus spéciale.
La forme de ces signes que Socrate croyait recevoir était, d'après Xénophon, celle d'une voix. Mais le mot de voix prête tellement à la métaphore dans toutes les langues, qu'on ne sait trop le sens précis de ce mot pour Socrate. Cependant, ce n'était pas pour lui une simple image; les textes sont trop précis pour qu'on s'arrête à cette hypothèse. Étaitce donc, comme on Ta dit, une véritable hallucination de l'ouïe? — Il y a, ce semble, un milieu entre ces extrêmes. L'hallucination consiste à entendre une voix venant du dehors, comme si l'oreille était ébranlée par un son réel. Mais n'y a-t-il pas
* Mém,, I, in.
une voix intérieure, qui n'est que la pensée se formulant elle-même avec plus ou moins de soudaineté? Nous sommes habitués à prononcer des mots en pensant; toute idée prend un corps, même dans la méditation intime, et se revêt d'un son imaginé^ sinon entendu. Un sentiment soudain, une idée imprévue, un mouvement d'inquiétude ou de crainte, peuvent se formuler dans la conscience en mots vagues; et la soudaineté du phénomène lui donne en même temps une apparence d'impersonnalité. C'est ce qui explique ces expressions à demimétaphoriques, à demi-exactes, qui se retrouvent dans toutes les langues : la voix de la conscience, la voix de la passion, la voix de la haine ou de l'amour, la voix du cœur. Parfois^ au moment d'agir, on se dit tout d'un coup : « Je vais faire une chose « mauvaise; » ou encore, par une sorte de dédoublement de soi-même : « Tu vas faire une chose « mauvaise. » — Cette voix est la nôtre ; et cependant elle est si spontanée, qu'elle paraît moins venir de nous que d'une sorte de providence immanente. Ces idées, surgissant tout à coup, sont des ifispirationSy bonnes ou mauvaises, et tous les esprits peu éclairés sont portés à en faire comme des voix merveilleuses qui nous tentent^ ou qui nous encouragent au bien.
Socrate, vivant à une époque encore peu instruite des lois de la nature, et ayant l'imagination exaltée par le sentiment religieux, attribua à la Providence toutes ses inspirations instinctives, et les appela des
^i8t) LE DÉMOIV DE ISOCUATE.
voix divines, Ce n'est point là une halhicination physiologique, mais, si Ton veut, une hallucination psychologique, c'est-à-dire une simple illusion intérieure, une confusion du subjectif et de robjecLif. Socrate, pour exprimer un phénomène aussi délicat et aussi insaisissable aux autres, dut préciser son langage au delà même de sa pensée, et il emi)loya le terme de cpwvyj toO âaiixovlov^ voix du dîvhtj qui ne s'adresse pas à l'oreille, mais à l'âme.
« En vérité, ô Athéniens, comment peut-on m'ac- « cuser d'introduire de nouvelles divinités, parce « que je dis qu'une voix de dieu me signilie ce « qu'il faut faire? (0£o{) çwvtî cyJvsTat GniJ.ocbovGoc o r« « xp'^ Ttoterj,) Ceux qui observent le cliant des oiseaux « et les paroles prophéticpies des hommes appuient « certainement leurs conjectures sur des voix « ((f(,yj(xïç) . Peut-on douter que le tonnerre ne parle « (^meïv)^ et que ce ne soit le plus grand des au- <( gures? La prétresse de Delphes n'annonce- t-elle « pas par la voix des oracles ce qu'elle tient du dieu? « Partant, que le dieu connaisse l'avenir, et qu'il « en donne connaissance à qui il lui plaît, tout « le monde le croit, et le dit de même que c( moi *. »
Socrate est forcé de parler aux Athéniens leur langage, pour être compris d'eux; c [ il établit une analogie entre les voix prophétiques et les avertissements intérieurs. L'analogie est toute naturelle;
LE DÉMON DE SOCKATE. t?b7
mais on n'a pas le droit d'en conclure que son oracle intime fut un son externe et une hallucination de l'ouïe.
D'après Xénophon, les pressentiments de Socrate étaient relatifs, taulôt à ce qu'il allait faire, tantôt aux projets de ses amis.
D'àuslcs Mémorahlea de Xénophon, Socrate dit àllermogùne : « Par Jupiter! rn'étant déjà mis deux fois « à méditer quelque chose pour ma défense, le divin « (to cîat/uLovtov) s'y oppose (^vavrtcoO/î). — C'cst chose « merveilleuse ! répond llermogène. — Que trouce ves-tu de merveilleux à ce que le dieu aussi croie « meilleur que je meure dès à présent?... Le dieu, « par un effet de sa bonté, m'invite à terminer mes « jours, non-seulement dans le moment le plus face vorable de la vie, mais de la manière la plus a douce... C'est avec raison que les dieux m'ont ce empêché de méditer une apologie ^ »
c( Assez souvent Socrate avertissait ses amis de « ce qu'ils devaient ou ne devaient pas faire, c( suivant ce que lui signiliait le divin {ôaç roO c< âati/.ovLO'j 'KpOTnfMocLVOvroç) , ct ccux qui l'ont cru ce s'en sont fort bien trouvés; comme, au con- (c traire, ceux qui ont négligé ses avis n'ont pas ce manqué de s'en repentir. Qui refusera d'avouer ce qu'il ne voulait passer auprès de ses compagnons ce ni pour insensé ni pour imposteur? Or il eût
* il/cm., IV, viii, 0 et siiiv.
4'"îJi
« paru être l'un et l'autre si, annonçant certaines « choses comme révélées par un dieu {npoayopevMv « wç vTio Qeoîi (focivQixevoc), il eût été convaincu de men- « songe. Il est donc clair qu'il n'eût })as fait de « prédictions (îrpoe'Asye), s'il n'eût pas eu la con- (( fiance qu'il disait vrai. iMais sur ce point, en quel « autre avoir conliance, qu'en un dieu? Or, ayant « confiance dans les dieux, comment n'aurait-il pas « admis leur existence*? »
Ce passage décisif prouve que vSocrate croyait à une véritable révélation divine, dont les bienfaits s'étendaient jusque sur ses amis. Il est fort possible que sa rare prudence et son tact exquis lui aient fait pressentir parfois un danger ou une faute, auxquels un ami était exposé. Les pressentiments, ou ce que nous croyons tels, s'élcndent aux personnes qui nous sont chères; ils sont môme plus vifs en ce qui les concerne que quand il s'agit seulement de nous. Que quelques pressentiments de ce genre se soient vérifiés pour les amis de Socrate, cela suffit pour qu'on ait donné à la chose un tour merveilleux. Socrate y aura prélé lui-même par son penchant au mvsticisme dans les choses d'amour, et aussi par un reste de superstition qu'il partageait avec ses contemporains.
La forme la plus naturelle du pressentiment est de paraître détourner d'une chose, plutôt que d'exciter. Un ami vous confie un dessein ; ce dessein vous
choque, vous déplaît parfois, sans que vous puissiez raisonner votre répugnance. C'est cette répugnance instinctive qui constitue le pressentiment. On remarque mieux ce qui vous choque que ce qui vous plaît; c'est chose plus soudaine et plus accentuée. De même, au moment où vous allez faire une chose, il arrive parfois que vous êtes saisi d'une inquiétude subite; un doute traverse votre esprit; vous entrevoyez vaguement des difficultés ou des résultats fâcheux; vous voilà arrêté par un pressentiment, et vous remarquez le phénomène, grâce à sa forme négative. Une excitation ne fait qu'accélérer le mouvement commencé : on la remarque à peine ; mais ce qui suspend ce mouvement et vous ramène en arrière, ne peut passer inaperçu.
Les pressentiments de Socrate avaient cette forme négative : àTrorpoTr/î. Xénophon ne le dit pas aussi expressément que Platon ; il dit même que le principe démonique enseignait à Socrate ce qu'il fallait /a/r^j ou ne pas faire. Mais le consentement divin pouvait fort bien se manifester par une abstention, et l'opposition divine, au contraire, ne pouvait se montrer que par une action perceptible. Tous les exemples donnés parXénophon sont des exemples d'opposition (àTTorpoTT/î). Le principe divin détourne Socraie défaire son apologie ; — les amis de Socrate se sont repentis parfois de ne pas Tavoir écouté, parce qu'ils ont fait ce dont Socrate les détournait.
• Mém., l, I.
Si nous passons maintenant de Xénophon à
t«ir ^ ,-
a«g LE DÉMON DE SOCRATE.
« paru êlrc lun et l'autre si, annonçant certaines
« choses coiiiinc révélées par on dieu {npoayopeuMv « w; iJT.o 0£v: oatvo/xsva), il eût été coiivaincu de iiieiia songe. Il est donc clair qu'il n'eût pas fait de « prédictions (Tipoéhye), s'il n'eût pas eu la con- « fiance qu'il disait vrai. Mais sur ce point, en quel (( autre avoir couiiance, qu'en un dieu? Or, ayant « confiance dans les dieux, comment n^aurait-il pas « admis leur t^xistence*? »
Ce passage décisif prouve que Socratc croyait à une véritable révélation divine, dont les bienfaits s'étendaient jusque sur ses amis. Il est fort possible que sa rare prudence et son tact exquis lui aient fait pressentir parfois un danger ou une faute, auxquels un ami était exposé. Les pressentiments, ou ce que nous croyons tels, s'étendent aux personnes qui nous sont chères; ils sont même plus vifs en ce qui les concerne que quand il s'agit seulement de nous. Que quelques pressentiments de ce genre se soient vérifiés pour les amis de Socrate, cela suffit pour qu'on ait donné à la chose un tour merveilleux. Socrate y aura prêté lui-même par son penchant au mysticisme dans les choses d'amour, et aussi par un reste de superstition qu'il partageait avec ses contemporains.
La forme la plus naturelle du pressentiment est de paraître détourner d'une chose, plutôt que d^exciter. Un ami vous confie un dessein ; ce dessein vous
choque, vous déplaît parfois, sans que vous puissiez raisonner votre répugnance. C'est cette répugnance instinctive qui constitue le pressentiment. On remarque mieux ce qui vous choque que ce qui vous plaît ; c'est chose plus soudaine et plus accentuée. De même, au moment où vous allez faire une chose, il arrive parfois que vous êtes saisi d une inquiétude subite; un doute traverse votre esprit; vous entrevoyez vaguement des difficultés ou des résultats fâcheux; vous voilà arrêté par un pressentiment, et vous remarquez le phénomène, grâce à sa forme négative. Une excitation ne fait qu'accélérer le mouvement commencé : on la remarque à peine ; mais ce qui suspend ce mouvement et vous ramène en arrière, ne peut passer inaperçu.
Les pressentiments de Socrate avaient cette forme négative : àTrorpoTiyî. Xénophon ne le dit pas aussi expressément que Platon ; il dit môme que le principe démonique enseignait à Socrate ce qu'il fallait /ix/re? ou ne pas faire. Mais le consentement divin pouvait fort bien se manifester par une abstention, et l'opposition divine, au contraire, ne pouvait se montrer que par une action perceptible. Tous les exemples donnés par Xénophon sont des exemples d'opposition (aTTorpoTT/î). Le principe divin rf^^owme Socrate défaire son apologie ; — les amis de Socrate se sont repentis parfois de ne pas l'avoir écouté, parce qu'ils ont fait ce dont Socrate les détournait.
Si nous passons maintenant de Xénophon à
plfFiipp ipqiiifitija^^^^^^^^^
Platon, nous trouvons un accord complet entre leurs témoignages, et non, comme on l'a dit, un désaccord.
Remarquons d'abord que Platon, dans beaucoup de passages, prête à son maître un style figuré, qu'il faut bien se garder de prendre au pied de la lettre. Dans le Criton, après avoir terminé sa prosopopée des Lois, Socrate ajoute : — « Il me semble, (( mon cher Criton, que j'entends tout ce que je « viens de dire, comme les corvbantes croient en- « tendre les cornets elles flûtes, et le son de toutes « ces paroles résonne si fort à mes oreilles, qu'il « m'empêche d'entendre tout ce qu'on me dit d'ail- « leurs. » — « Ce fait, dit M. Lélut, est déjà celui « d'un halluciné. ' » — Mais alors, s'il laut prendre au sérieux toutes les ligures de rhétorique éparses dans Platon, pourquoi ne pas dire que Socrate a réellement cru voir les Lois et la Patrie lui apparaître, et qu'il a eu une hallucination de la vue en même temps que de l'ouïe? Le passage cité par M. Lélut, loin de confirmer sa thèse, nous semble montrer qu'il y a toujours une part à faire à la métaphore et à l'ironie dans le langage de Platon et de son maître *.
Le Phèdre est encore un de ces dialogues où la
* Lelut, démon de Socrate.
* Horace dit de même :
Est mihi piirgalam crebro qui personet aurem : Solve senescentem mature sanus equum, ne Peccet ad extremura ridendus et iiia ducat.
(Ep. I, liv. I.)
rhétorique et la poésie abondent; gardons-nous d'être dupes de l'imagination platonicienne. « Com- « ment! dit Phèdre à Socrate, je te croyais à peine « au milieu de ton discours ! Tu devais, ce me sem- « ble, faire une seconde partie, pour prouver que « l'ami sans amour doit être favorisé de préférence? « D'où vient que tu t'arrêtes tout court? — Ne t'es- « tu pas aperçu, répond Socrate avec ironie, que, c( si je ne fais pas encore de dithyrambes, déjà je c( parle en vers héroïques, quand il ne s'agit que de « blâmer? Que sera-ce si j'entreprends un panégy- « rique? N'est-ce pas assez de m'avoir exposé une « fois à l'influence des nymphes, et veux-tu qu'elles « achèvent d'égarer ma raison?... Je repasse à la « hâte rilissus, et je m'enfuis, pour ne pas être « exposé à de plus grandes violences. » — C'est après ce début, où l'ironie perce sous l'exagération des métaphores, que Socrate fait intervenir son signal divin, d'un ton demi-plaisant, demisérieux. « Au moment de passer l'eau, j'ai senti « cette chose divine et ce signal qui m'est accou-
« tumé (rè ^at/xovtov re xocl to emOog G'^ij^lov y.oi yiyvz-
« (70ai£y£y£To),etdontrapparition m'arrête toujours au « moment d'agir. Il m'a semblé entendre par ici une
« certaine voix {nva, ©wvvîv eâoi,y. avToBev ày.ovdxt^)^ qui
« me défendait de partir avant d'avoir acqrâtté ma « conscience, comme si elle était chargée de quelque « impiété. » — Cette impiété consiste dans le mal
* L'expression vague aÙTo'ôev peut désigner le lieu ou le temps : inde, d'ici ou dès ce moment.
que Socrate avait dit de Tamour, « qui est un dieu « ou quelque chose de divin. » — Le signal est donc ici un remords de conscience subit, auquel Socrate donne, en se jouant, une forme sensible. Cette voix qu'il a entendue est évidenmient symbolique, comme les voix de la Patrie et des Lois, qu'il entend dans le Criton. L'auteur du Phèdre (dialogue de jeunesse, quoi qu'en dise Stallbaum) a voulu résumer dans son œuvre tout ce qu'il savait de Socrate, et il y a introduit, à titre d'embellissement, le ôaiiJ.6viov. C'est pour lui une occasion d'exposer la théorie de Socrate sur la faculté divinatrice. « Tel que tu me vois, je suis « devin {e~i[j.t â-h iidvnq)^ non pas, il est vrai, fort « habile; je ressemble à ceux dont l'écriture n'est « lisible que pour eux-mêmes; j'en sais assez pour « mon usage. Je devine donc, et je vois clairement « le tort que j'ai eu. » La métaphore est ici évidente. « Lame humaine, mon cher Phèdre, est « douée de divination (fjtavnjcov rt). » Ceci est une pensée sérieuse de Socrate, exprimée à propos d'un badinage. « Il y avait longtemps qu'en te parlant, « je me sentais agité d'un certain trouble » (l'ironie reparait), « pensant avec un peu d'effroi que « peut-être, comme dit Ibycus, les dieux me fe- « raient un crime de ce qui me faisait honneur « aux yeux des hommes » (son discours contre l'amour); « à présent, je reconnais ma faute '. » Que tout ce passage soit un mijthe, c'est-à-dire
* Phèdre y p. 511.
une doctrine sérieuse dans son fond, mais exprimée sous forme symbolique et ironique, c'est ce que le style démontre assez.
Le trait auquel Platon fait ici allusion, c'est que Socrate s'arrêtait souvent au moment de faire une chose, ce que ses disciples attribuaient à un avertissement démonique. Le Banquet témoigne de cette habitude. « Nous allâmes vers le logis d'Agathon, « en nous entretenant de la sorte. Mais, au milieu « du chemin, Socrate devint tout pensif et demeura « en arrière. Je m'arrêtai pour l'attendre, mais il « me dit d'aller toujours devant. — Comment ne « nous amènes-tu pas Socrate? demanda Agathon. « — Là-dessus, je me retourne et ne vois pas de « Socrate. Un esclave vint annoncer qu'il avait « trouvé Socrate sur la porte de la maison voisine, « mais qu'il n'avait point voulu venir, quelque « chose qu'on lui eût pu dire. — Voilà une chose « étrange, dit Agathon ! retourne et ne le quitte « point qu'il ne soit entré. — Non, non, dis-je (( alors, laissez-le ; il lui arrive souvent de s'arrêter a ainsi, en quelque endroit qu'il se trouve. Vous le c< verrez bientôt, si je ne me trompe. Ne le trou- « blez pas, et ne vous occupez pas de \m\ » — Ce trait de mœurs, au début du Banquet, est le pendant de ce qu'Alcibiade doit raconter, à la lin, sur l'extase de Potidée. Platon veut représenter son maître comme un homme extraordinaire (ill'était, en effet), capable de s'absorber soudain dans des pensées
* Conviv., 169; trad. Cousin, 241.
iF^^'r^^i^^Swér'
profondes, sujet à des extases mystiques comme un prophète, et inspiré d'une divinilé. Faites la part de l'exagération et de la mise en scène dramatique, il restera ce fait que Socrate était souvent distrait, rêveur, absorbé dans ses pensées, sujet à oublier tout d'un coup ceux qui étaient avec lui. — Newton et une foule de savants avaient les mêmes habitudes. Socrate a pu s'arrêter, avant d'entrer chez Âgathon, pour achever une méditation commencée, pour suivre une idée qui lui était venue. C'est de l'excentricité, si l'on veut, ce n'est pas de la folie. C'était aussi une superstition fort excusable à cette époque, et qui rendait Socrate attentif aux présages extérieurs ou intérieurs*.
VEnthydème contient un passage analogue. « Je c( m'étais assis, par un bonheur divin (expression « ironique : Geta jtxotpà), seul où tu me vis, dans l'en- « droit du Lycée où Ton quitte ses habits, et déjà « je m'étais levé pour sortir quand le signe divin ac- « coutume (to eloBoç dniieïov To Saiixoviov) me retint. Je « m'assis donc de nouveau, et peu après Euthydème (( et Dionysodore entrèrent^ » Ce senties sophistes effrontés et absurdes qui devaient donner à Socrate un si merveilleux échantillon de leur sagesse. Le prétendu bonhenr divin dont parle Socrate n'est donc
* Combien d'hommes intelligents et de femmes instruites, qui n'aimeront pas être treizième convive! combien, pour qui le cri d'une chouette sera sinistre! combien, qui s'inquiéteront d'une étoile filante! Nous ne sommes cependant pas au quatrième siècle avant Jésus- Christ.
* Eulh., p. 7.
Ik
qu'une plaisanterie, et son signal n'est qu'une heureuse inspiration à laquelle Platon prête un caractère merveilleux, suivant sa coutume. Dans tous ces passages, Platon met le âocLiJ.6viov au service de son art, avec un sans-gêne évident; il en use et en abuse comme d'une machine poétique ou d'un dieu
mythologique.
Même observation pour l'endroit suivant du Phi-
lèhe. (( Il me semble qu'i(/i dieu {nç Gecôv) m'a rappelé
a certaines choses à la mémoire. — Comment, et
« quelles sont-elles? — - Je me souviens, à ce moment,
a d'avoir enteyidu dire autrefois, en songe ou étant
(( cmillé, au sujet du plaisir et de la sagesse, que ni
« l'un ni l'autre n'est le bien, mais que ce nom ap-
« partient à une troisième chose... Sous quelle idée
c( nous la représenterons-nous? — C'est ce que tu
« m'apprendras, j'espère, Socrate.— Ce ne sera pas
« moi, mais une divinité, s'il en est une qui daigne
(( exaucer mes prières [Qsoçixh wv...) — Prie donc et
a réfléchis, — Je réfléchis ((jttottw), et il me semble,
« Protarque, qu'une divinité nous a été favorable en
« ce moment. — A quelle marque le reconnais-tu?
« Je te le dirai ; donne-moi toute ton attention. »
Et Socrate expose son raisonnement.
De bonne foi, soutiendra-t-on qu'il y a ici une hallucination de la vue ou de l'ouïe? — Socrate attribue sa réminiscence soudaine à une inspiration divine; au lieu de se donner comme l'inventeur de ce qu'il dit, et comme un maître qui enseigne, il en fait honneur à quelque divinité. Simple mélange de
îm LE DÉMON DE SOCRATE.
piété réelle et ]de métaphore ironique. Ici encore, Platon emploie le âocLi/.6vioy pour symboliser un simple fait de conscience. Tout à l'heure, c'était un pressentiment ; ici c'est une réminiscence ; dans les deux cas, une heureuse inspiration de Socrate. Les divinités (0Êot) interviennent trop souvent dans les dialogues de Platon pour qu'on les prenne toujours au sérieux. Cependant, elles ne sont pas non plus de pures plaisanteries ; Platon veut représenter la piété et la modestie de Socrate, qui attribue à Dieu tout ce qu'il sait de vrai ou fait de bien.
« Le dieu {6 Be6ç) me [ail une loi (Vaider les autres « à produire et m'empêche de rien produire moi- « même. De là vient que je ne puis compter i)our « un sage, et que je n'ai rien à montrer qui soit une « production de mon âme, au lieu que ceux qui « m'approchent, fort ignorants d'abord, pour la pince part, font, si le dieu les assiste, à mesure qu'ils me (( fréquentent, des progrès merveilleux qui les « étonnent ainsi que les autres. Ce qu'il y a de sûr, « c'est qu'ils n'ont jamais rien appris de moi » (affectation évidente de modestie) ; « mais ils trouvent c< d'eux-mêmes et en eux-mêmes toutes sortes de belles « choses dont ils se mettent en possession » (théorie de la science innée et ini|)licite), « et le dieu et moi « nous n'avons fait, auprès d'eux, qu'un service de « sage-femme'. » Le badinage se mêle encore ici au sérieux; c'est l'expression figurée de la maicutique. Le génie n'est plus ici que la puissance spontanée et
* ThééL, loc. cil.
divine de l'âme qui se développe par la méditation.
« La preuve de tout ceci, continue Socrate, c'est « que plusieurs, qui ignoraient ce mystère et s'at- « tribuaient à eux-mêmes leur avancement, m'ayant « quitté plus tôt qu'il ne fallait soit par mépris pour « ma personne, soit à l'instigation d'autrui, ont de- « puis avorté dans toutes leurs productions, à cause « des mauvaises liaisons qu'ils ont contractées, et (( qu'Us ont gâté, par une éducation vicieuse,'ce que « mon art leur avait fait produire de bon. Ils ont « fait plus de cas des apparences et des chimères « que de la vérité, et ils ont Uni par paraître ignorants c( à leurs propresyeux et aux yeux d'autrui. De ce nom- « bre est Aristide, fils de Lysimaque, et beaucoup « d'autres. » — Réponse indirecte de Platon aux accusateurs de Socrate. Plusieurs disciples s'étaient montrés fort indignes du maître , principalement Critias et Alcibiade ; de là plus d'une objection à l'enseignement socratique. Xénophon réfute cette objection dans les Mémorables en disant que tout s'oublie, même les meilleurs conseils et les meilleurs exemples. Platon fait une réfutation détournée en représentant Socrate comme un simple accoucheur, assisté d'un dieu, de même que la sage-femme est assistée de Lucine. C'est un moyen de mettre à couvert la responsabilité de SocrateV
<( Lorsqu'ils viennent de nouveau pour renouer <( commerce avec moi, et qu'ils font tout au monde
1 Celle opinion est aussi celle de M. Grote (?lato and the others companions..., I, sur le Théétète et le Théagès).
« pour robtenir, la chose divine qui se produit pour « moi (to yiyvopLsvov iioi âaiixoviov) me défend de con- « verser avec quelques-uns, et me le permet avec « quelques autres» (par son abstention); « et ceux-ci « profitent comme la première fois. » Traduisez : les uns me paraissent des amis suspects et des compagnons dangereux, ils m'inspirent une répugnance Instinctive ; je devine, par intuition, qu'il n'y a rien de bon à espérer d'eux , et je les écarte, en mettant la chose, s'il le faut, sur le compte d'une divination intérieure, ce qui leur ferme la bouche. Les autres, au contraire, m'inspirent une sympathie irrésistible, et je les accepte pour compagnons.
« Et pour ceux qui s'attachent à moi, il leur ar- « rive la même chose qu'aux femmes en travail : « jour et nuit ils éprouvent des embarras et des « douleurs d'enfantement plus vives que celles des « femmes. Ce sont ces douleurs que je puis apaiser « ou réveiller quand il me phiît, en vertu de mon c( art. » Nous sommes en pleine allégorie. « Yoilà « pour les uns. Quelquefois aussi, Théétète, j'en vois « dont l'esprit ne me paraît pas encore fécondé, et c< connaissant qu'ils n'ont aucun besoin de moi, je « m'occupe avec bienveillance de leur procurer un « établissement, et je puis dire que, grâce à Dieu « {gvv Osw), je conjecture assez heureusement auprès « de qui je dois les placer pour leur avantage. J'en « ai donné ainsi plusieurs à Prodicus et à d'autres « sages et divins personnages. » L'ironie est-elle assez claire et assez mordante? Socrate attribue à un
dieu le sens qui lui fait deviner dans un jeune homme un sophiste et un digne élève de Prodicus. Il appelle cela procurer un établissement, comme la sagefemme à la jeune fille. Voir dans tout ceci des hallucinations, c'est prendre au sérieux un badinage.
« Plusieurs se sont déjà tellement courroucés, « quand je leur enlevais quelque opinion cxtrava- « gante, qu'ils m'auraient véritablement déchiré. « Ils ne peuvent se persuader que je ne fais rien en « cela que par bienveillance peureux, ne se doutant « pas gii' aucune divinité {ohèziç Qeoç) ne veut du mal « aiix hommes; que je n'agis point non plus par au- « cune mauvaise volonté à leur égard, mais qu'il ne a m'est permis en aucune manière ni de transiger « avec l'erreur ni de tenir la vérité cachée. ))I1 s'agit évidemment de la conscience, cette inspiration divine, qui nous défend de favoriser le mensonge ; et en même temps, Socrate semble faire allusion au dieu de Delphes qui l'avait encouragé dans son art maïeutique. « Essaye donc de nouveau, Théétète, de « me dire en quoi consiste la science, et ne m'ai- « lègue pas que cela dépasse tes forces ; si Dieu le a veut (av Oeoç iOéh), et si tu y mets de la constance, « tu en viendras à bout. «En d'autres termes : Aidetoi, le ciel t'aidera.
Si Socrate n'avait jamais parlé autrement de son génie, il n'y faudrait voir qu'une métaphore mêlée d'un sentiment de piété et de modestie.
Les passages du i'"" Alcibiade sont un peu plus significatifs : — « Le dieu ne m'a pas permis (tôv 0eov)
'!É|ipi!|P!:
•■i|f|::iP«liprjiu^ -
« de te parler jusqu'ici, etj'attendais sa permission... « Je te suis du plus grand prix, Alcibiade, et il n'y a (( ni tuteur, ni parent, ni personne qui puisse te c( mener à la puissance à laquelle tu aspires excepté « moi, avec l'aide de Dieu toutefois {(xercc Qeov i^évroi). a Tant que tu as été plus jeune et que tu n'as pas eu « cette grande ambition, le dieu (6 Qeôç) ne m'a pas « permis de te parler, afin quemesparolesnefussent « pas perdues. Aujourd'hui il me le permet ; car tu « es capable de m'eiitendre... Mon tuteur est meil- « leur et plus sage que ton tuteur Périclès. — Qui « est ce tuteur? — Le dieu, Alcibiade, (jui avant ce « jour ne m'a pas permis de te parler; et c'est en « suivant ses inspirations que je te déclare que c'est « par moi seul que tu peux acquérir de la gloire. » Et au début du dialogue : — « La causede ceci n'est « point quelque chose dlwmain, mais un certain « empêchement divin {dlldc n âoctixoviov ivocvuMixoc), « dont tu apprendras tout à l'heure la puissance*. »
C'est toujours le môme procédé par lequel Socrate attribue sa prudence instinctive à une providence divine. Un dévot de nos jours dirait également : « Dieu ne m'a pas permis de te parler; Dieu m'a suggéré l'idée d'attendre... C'est une inspiration du ciel... C'est une grâce divine... Si Dieu nous assiste, nous ferons ensemble des progrès ; s'il s'y oppose, nos efforts seront vains. »
Voici enfin des textes très-précis, analogues à ceux de Xénophon. D'abord, dans V Apologie:
* Voir VAlcibiade, p. 103; trad. Cousin, 10, 85.
« Le dieu, ô 0e6ç (Apollon de Delphes), semble m'a- « voir choisi pour vous exciter et vous aiguillonner, « pourgourmander chacun de vous, partout et tou- « jours, sans vous laisser aucun relâche. . . Que ce soit « la divinité^ tov Bzoîj, elle-même qui m'ait donné à cette <c nVfc, c'est ce que vous pouvez aisément reconnaître « à cette marque qu'il y a quelque chose de plus « qu'humain à avoir négligé, pendant tant d'années, « mes propres affaires pour m'attacher aux vôtres, « en vous prenant chacun en particulier, comme un « père ou un frère aîné pourrait faire, et en vous ex- « hortant sans cesse à vous appliquer à la vertu. Mais « peut-être paraîtra-t-il inconséquent que je me sois « mêlé de donner à chacun de vous des avis en parce ticulier, etque jen'aiejamaiseu le couragedeme « trouver dans les assemblées du peuple pour douce ner mes conseils à la République. Ce qui m'en a « empêché, ô Athéniens, c'est je ne sais quelle voix « divine et démoniaque, dont vous m'avez si souvent « entendu parler, et dont Mélitus, pour plaisanter, « a fait un chef d'accusation contre moi^ Ce phéno- « mène extraordinaire s'est manifesté à moi depuis « mon enfance; c'est une voix, qui ne se fait entendre « que pour me détourner de ce que j'ai résolu; car « jamais elle ne m'exhorte à rien entreprendre. C'est « elle qui s'est toujours opposée à moi quand j'ai
* Dans le Gorgias, Socrate explique par des raisons logiques pourquoi il s'est abstenu de se mêler aux affaires ; il ne sennble donc ici invoquer ses pressentiments que pour ne pas entrer dans une discussion sérieuse avec ses juges.
Mil'
« voulu me mêler des affaires de la République^ et elle « s'y est opposée fort à propos ; car sachez bien qu'il « y a longtemps que je ne serais plus en vie, si « je m'étais mêlé des affoires publiques, et je n'au- « rais rien avancé ni pour vous ni pour moi.
«Je n'agis comme je le fais que pour accomplir l'ordre « que le dieu^rov Beov (Apollon), m'a donné par la voix « des oracleSypar celle des songes, et par tous les autres « moyens qu'aucune autre puissance céleste a jamais a employés pour communiquer sa volonté à un mortel.
« Mais, me dira-t-on peut-être : Socrate, quand tu c< nous auras quittés, ne pourras-tu pas te tenir en « repos et te condamner au silence? Voilà ce qu'il y « a de plus difficile à foire entendre à quelques-uns « d'entre vous; car, si je dis que ceserait désobéir au « dieu (tw 0£w), et que, pour cette raison^ il m' est impos- « sible de me tenir en repos^ roiis ne me croirez point, « et vous prendrez cette réponse pour une plaisanterie,
« Mais arrêtez-vous encore quelques instants, et « employons à converser ensemble le temps qu'on « melaisse.wSocrate venait d'être condamné à njort. « Je veux vous raconter, comme à des amis, une « chose qui m'est arrivée aujourd'hui, et vous ap- « prendre ce qu'elle signifie. Voici, ô mes juges « (car je puis maintenant vous appeler de ce nom), « la chose extraordinaire qui m'est arrivée aujour- « d'hui. Cette voix prophétique du démon, qui n'a « cessé de se faire entendre à moi dans tout le cours a de ma vie; qui, dans les moindres occasions, n'a « jamais manqué de me détourner de ce que j'allais
« faire de mal, aujourd'hui qu'il m'arrive, comme c< vous voyez, ce qu'on pourrait prendre, et ce qu'on « prend en effet pour le plus grand des maux, « cette voix a gardé le silence. Elle ne m'a arrêté ni « ce matin, quand je suis sorti de ma maison, ni « quand je suis venu devant ce tribunal, ni tandis c( que je parlais, quand j'allais dire quelque chose. « Cependant, dans beaucoup d'autres circonstances, « elle vint m'interrompre au milieu de mon disc( cours; mais aujourd'hui elle ne s'est opposée à c( aucune de mes actions, à aucune de mes paroles. « Quelle peut être la cause de cela? Je vais vous le « dire. C'est que ce qui m'arrive est, selon toute « vraisemblance, un bien; et nous nous trompons (( sans doute en pensant que la mort soit un mal. c< Une preuve évidente pour moi, c'est qu'infaillible- « ment, si j'eusse dû mal faire aujourd'hui, le signe « ordinaire m'en eût averti.
« Car ce qui m'arrive n'est pas l'effet du hasard, a et il est clair pour moi que mourir dés à présent, (( et être délivré des soucis de la vie, était ce qui nie « convenait le mieux. Aussi la voix céleste s'est tue c< aujourd'hui *. »
Tous les faits dont parle iciSocrates'expliqueraient pour nous naturellement par la voix de la conscience ; mais il est certain qu'il en donnait lui-même une explication moins naturelle, et qu'il était porté à y voir du merveilleux, du providentiel, du divin. On ne peut nier le mysticisme excessif qui perce dans cette
* ipo/o(/.,25, sqq.
croyance de Socrate à une mission confiée par Dieu et à des signes envoyés par Dieu.
Dans la République, Socrate mentionne encore ces signes : — « Il ne convient pas de parler ici de notre c< signe divin (tô •/^/jteVcpov to àaiixôviov (j'nixeiov)^ chose « qui est arrivée avant moi ou à un seul autre ou à « aucun autre. »
Ce passage montre que Socrate se croyait réellement privilégié. Tout en ne refusant à personne la possibilité de recevoir des inspirations divines, il croyait les recevoir lui-même sous une forme plus frappante et plus merveilleuse que les autres hommes. 11 croyait avoir un oracle privé.
« Je comprends, Socrate, dit Euthyphron; c'est « parce que tu dis que la chose démonique a tou-
c( jours lieu j)0Ur toi (rô âaiixoviov fhç ÏYAdTOTe aoLmt^
c( yiyvzd^ai), qu'ou t'accusc d'iniiovcr touchant les « choses divines ^ »
Enfin, les derniers textes à citer sont ceux du ThéagèSj dialogue peut-être apocryphe, où la part du merveilleux est plus grande qu'ailleurs.
« La faveur céleste m'a accordé un don divin qui « ne m'a pas quitté depuis mon enfance. C'est une (( voix qui, lorsqu'elle se fait entendre, me détourne c( de ce que je vais faire, et ne m'y pousse jamais'. Si « un de mes amis me communique quelque dessein « et que la voix se produise (xal yévr^ro ri çovvî), c'est une
* Euthyph., p. 3, b.
'EoTi Sk TcuTo 90VTÎ, Yi orav -ys'vYirat, itl a:i ay,u.aîv£t, o àv |a£>Xw -rparreiv, ToÛTGu àTTOTpoiîT.v, ■jïpoTpeTTei fîè oùJeTTOTÊ. Theag,, p. 128, d.
c< marque sûre qu'elle n'approuve pas ce dessein et « qu'elle l'en détourne. Et je puis vous en citer des c( témoins. Un jourCharmide vint me faire part d'un ce dessein qu'il avait d'aller disputer le prix de la « course aux jeux Néméens. Il n'eut pas plutôt com- « mencé à me faire cette confidence que la voix se (( produisit {èyivero 'h çpcovyj). Je l'en détournai donc « en lui disant : — Tandis que je te parlais, la voix a du principe divin (v^ (pwv-;) -h toù doLijxoyio^) a eu « lieu pour moi [yiyovi iioi); ainsi ne va point à c( Némée... Vous pouvez savoir de lui-même ce qui « lui arriva... Timarque mourut pour avoir mé- « prisé l'avertissement fotal... Quand il se leva de a LableavecPhilémon, filsde Philoménide, pour aller (( tuer Nicias, fils dlléroscamandre, et il n'y avait « qu'eux deux dans la conspiration, il me dit en se « levant: ((Qu'as-tu,Socrate? Vous autres, continuez « à boire; moi, je suis obligé de sortir; mais je c< reviendrai dans un moment, si je puis. » Sur cela c( la voix se produisit pour moi [iyivsxô iioi 7g9wy/î), et c( je lui dis : a Ne sors pas ; le signal divin accoutumé c( s'est produit pour moi [yiyovi [xol xb eloMç Tn^ziQv to (( (Jai/^ovtov). » Il s'arrêta ; mais, quelque temps après, « il se leva encore, et me dit : Socrate, je m'en vais. c( La voix se produisit de nouveau [iyivizo ri çwvyî), et « de nouveau je l'arrêtai. Enfin, la troisième fois, c< voulant échapper, il se leva sans rien me dire, et, (( prenant le temps que j'avais l'esprit occupé ail- « leurs, il sortit et fit ce qui le conduisit à la mort...
ce Quant à l'expédition de Sicile, vous pouvez savoir u. 20
It'ir
c€ de beaucoup de nos concitoyens ce que je prédis « sur la déroute de l'armée. Mais sans parler des « prédictions passées... on peut faire dès à présent « une épreuve du signal ordinaire (toO a-nuslov)^ et « voir s'il dit vrai. Lorsque le beau Sannion partit « pour l'armée, le signe se produisit; maintenant « qu'il marche, avec Thrasylle, contre Éphèse et « rionie, je suis persuadé quil y mourra^ ou qiCil lui « arrivera quelque malheur^ et je crains beaucoup « pour le succès de toute Fentreprise. Je te dis tout « cela pour te faire comprendre que la puissance de « celte chose divine [r] «îuvafxi; toD âxiiioviov tovzov) s'é- « tend jusque sur les rapports que Ton veut contrac- « ter avec moi. Il y a des gens qu'elle repousse, et « ceux-là ne sauraient jamais tirer de moi aucune « utilité. Je ne puis même avoir avec eux aucun « commerce. 11 yen a d'autres qu'elle ne m'empêche a pas de voir, mais sans qu'ils en soient plus avan- « ces. Ceux que favorise la puissance du principe « divin {y} toï) Sociixovlou (îuva^.iç) font, il est vrai, de « grands progrès et en peu de temps; dans les uns, « ces progrès sont fermes et permanents ; pour le « reste, et c'est le grand nombre, ils ne m'ont pas « plutôt quitté qu'ils retournent à leur premier « état. )) — Puis vient riiistoire d'Aristide et de Thucydide : — « Je profitais quand j'étais avec toi, « même quand je n'étais que dans la même maison, « etc.. — Tel est, mon cher Théagès, le commerce « que l'on peut avoir avec moi. S'il plaît au dieu « (tw 0£w), tu prohteras auprès de moi, beaucoup et
« en peu de temps ; sinon, tes efforts seront inu- « tiles\ »
Ce passage est une reproduction du Théctèle, sur un ton sérieux qui contraste avec l'ironie de Socratc dans ce dernier dialogue. Aussi peut-on soupçonner ici, avec Schleiermacher, Stallbaum et Cousin, la main d'un plagiaire. Admettons cependant le Théagès comme authentique. Comment l'oracle privé de Socrate y est-il représenté? Tantôt comme une sympathie ou une antipathie irrésistible, tantôt comme un pressentiment relatif à des disciples aimés et à des entreprises graves : une conspiration, une guerre, etc. L'auteur représente le tout sous des apparences merveilleuses, et encore une fois Socrate lui-même se montrait beaucoup trop crédule sur ce point. Son génie, qui déjà nous est apparu sous tant d'aspects, se confond dans le Théagès avec V amour. On sait le rôle providentiel et vraiment merveilleux que Socrate attribuait à ce sentiment. Sa vietoutentière, à l'en croire, était remplie par l'amoui*. L'amour lui semblait quelque chose de surhumain, un intermédiaire entre l'humanité et la divinité, « un grand démon qui relie toutes choses ; » ou plutôt l'amour était pour lui la Providence même. Socrate en concluait que tout est possible à l'amour ; et que celui qui aime est un devin. Aimez le vrai, aimez le bien; vous les reconnaîtrez, vous les devinerez avec un tact merveilleux ; aimez le beau, et vous trouverez d'in-
Théag.y p. 150. Cousin, 255.
stinct les belles pensées elles belles paroles; aimez ceux qui vous entourent, et vous pressentirez ce (jui leur est utile ou nuisible. Toute âme très-aimante sera très-impressionnable; elle acquerra une délicatesse et une vivacité d'intuition surprenantes; un dieu semblera descendre en elle par la vertu de l'enthousiasme. Socrate a eu le tort de mêler à cette croyance un élément trop mythologique.
Nous avons cité tous les textes authentiques sur le génie de Socrate. Quant au livre de Plutarque, nous n'y attachons pas plus d'importance qu'à tous les livres des alexandrins où le merveilleux domine. Quoi de plus ridicule que cette aventure où le démon de Socrate l'empêche d'être sali par un troupeau de porcs, et mille autres niaiseries ?
Rien ne prête plus aux extravagances des commentateurs que le merveilleux. Les disciples mêmes de Socrate, Xénophon et Platon, ont dû exagérer ou altérer plus ou moins les laits ; c'est chose inévitable de la part iïapolotjistes. Xénophon a l'air de prendre tout au sérieux et ne fait aucune part a l'ironie socratique : il semble qu'il écoutait passivement tous les discours de Socrate sans y jamais voir de finesses. Platon, au contraire, donne carrière à son imagination, mêle la métaphysique à la mythologie, fait intervenir les dieux, donne un rôle dans ses drames au démon de Socrate, et abuse tellement de l'ironie ou de Tallégorie qu'on hésite parfois sur le vrai sens de ses témoignages. 11 faut donc faire une
bonne part à l'exagération tant dans les Mé^iiorablefi que dans les Dialogues.
Cette part faite, que reste-t-il de positif sur le prétendu (/r//?on, quelsen sont d'abord les caractères philosophiques, et quel est le rapport de cette conception avec l'ensemble des doctrines métaphysiques de Socrate? Puis, quelle est la part de merveilleux que Socrate y a mêlée? C'est ce que nous devons déterminer en résumant cette étude.
1" Les faits démoniques dont parle Socrate, si on les considère philosophiquement, se réduisent à des faits d'inhdtion spontanée.
Socrate et ses disciples inclinaient à présenter les Hiits (le ce genre comme merveilleux.
D'une part, l'intuition spontanée par laquelle l'esprit conçoit ou comprend une vérité, leur semblait une rcmhihcence (la voyja-tç, pour Platon, est une
D'autre part, l'intuition également spontanée par laquelle l'esprit juge de l'avenir leur semblait une pres'ieme.
Platon élendaitainsi dans le passé et dans l'avenir la série des pensées, qu'il se figurait comme une chaîne continue dont tous les anneaux se tiennent.
En conséquence, il admettait une mutuelle î?rîji}/icaiion des idées, qui fait que l'une appelle toutes les autres \ et il croyait avec Socrate que l'âme enve-
* Voirie Ménon, îoc. cit.
Wu^i^Jiai
loppe toutes les vérités, dont elle est comme grosse.
De ces vérités Socrate et Platon n'excluaient pas celles qui ont trait à l'avenir, parce que l'avenir, peureux, était la conséquence inévitable du présent. Destin ou Providence, c'était toujours pour eux nécessité, et le lihre arbitre entrait pour peu de chose dans leurs doctrines.
Par conséquent, celui qui se connaîtrait parfaitement lui-même, selon la maxime du dieu de Delphes, et qui saurait lire dans son ame, y verrait parfois comme le reflet mystérieux de ce qui n'est encore qu'en germe et passera bientôt à renfantement.
Telle est la théorie philosophique à laquelle on pourrait rattacher la croyance trop superstitieuse de Socrate au pressentiment. On en voit l'intime liaison avec la théorie platonique de la réniintscence.
Sous ce premier point de vue, le « génie » de Socrate nous apparaît comme se confondant avec Yint^rition.
2" Que Fintuition soit pressentiment ou souvenir, elle est singulièrement favorisée par Vanunir, au sens le plus large de ce mot. L'amour de la vérité, selon Platon, en accompagne et en produit la réminiscence ; l'amour du beau et du bien nous font trouver le beau et le bien. De même, l'amour, selon Socrate, nous fait deviner ce qui est dangereux ou utile aux personnes qui nous sont chères. La svmpathie mutuelle produit comme une réaction de deux existences l'une sur l'autre, et presque leur confusion en une seule : la distance même qui
sépare les corps ne semble pas séparer les âmes ; cependant, selon l'auteur du Théagès, plus on est rapproché, plus l'union est parfaite et la sympathie
féconde.
Cette sympathie est nécessaire au maître et aux disciples, si le maître veut agir, non-seulement sur l'intellectuel, mais sur le moral. L'enseignement qui ne s'adresse qu'à l'intelligence est peu durable et s'oublie; mais celui qui part du cœur et va au cœur est seul capable de transformer les âmes.
Enfin, Socrate croyait l'amour assez puissant pour nous fiiire entrevoir l'avenir, surtout si c'est un danger qui menace ceux que nous aimons. Le pressentiment est donc un phénomène de sympathie.
Tout à l'heure nous disions : Le « génie » de Socrate, philosophiquement défini, est Yintuition; nous pouvons ajouter maintenant que le génie de
Socrate est l'amour.
0° Le caractère spontané et passionné du pressentiment lui donne une apparence d'impersonnalité complète. Comme dans toute passion, l'âme ne semble plus agir, mais pâtir. 11 en est de même parfois de la réminiscence. C'est alors l'effet en nous de lois qui nous dominent. Ces lois offrent un caractère divin et providentiel. Socrate, si pénétré de l'universelle providence, devait attribuer à la divinité tout ce qu'il apprenait, quel qu'en fût l'objet, et à plus forte raison ce qui regarde l'avenir. Tout ce que notre esprit conçoit, réminiscence ou prescience, nous le concevons « av«c l'aide de Dieu, » « par la
grâce de Dieu, Ihv 0£&). » Socrale, conversant avec Pliilèbe, se souvient-il tout à coup d'une doctrine d'abord oubliée : c'est à Dieu qu'il en rend grâce. Est-il en présence d'un proldènie difficile à résoudre, comme celui du souverain bien ? il prie Dieu de l'inspirer. Est-il averti par sa conscience de quelque faute commise, comme dans le Phvdre? — c'est un reprocl le divin. Enfin, s'il pressent un malheur qui menace ses amis, c'est la bienveillance de Dieu qui vient à son aide.
Le géni(^ de Soci'ate, à ce point de vue, est donc la Providence,
4° A ces éléments philosophiques va se joindre un élémenî mythique, comme on pouvait s'y attendre chez le maître de Platon.
La Providence n'est que l'amour de Dieu pour les hommes, répondant à l'amour des hommes poiu' Dieu ou même à l'amour des hommes les uns pour les autres. L'amour est un //>//, wmrcHg'wn, (|uel(|ue chose d'intermédiaire qui nous met en rapport avec la divinité. Or, le culte grec attril)uait ce rôle d'intermédiaires aux di'mons (o^ac>.c.)v, de ùaioij.o^t, dhtrihuer les faveurs divines).
Socra te aperçoit une analogie entre ses pressentiments intérieurs et les démons inspirateurs de la mythologie grecque; il exprime cette analogie par le mot : J^tp.oviov.
Le génie de Socrate devient ainsi une impiration analogue aux inspiratiom démoniquen.
5*^ Une fois l'imagination mise en jeu, elle va son
chemin. Socrate, pourrait-on dire, objective de plus en plus sa propre pensée et les mots dont elle se revêt spontanément. Son intuition, aussitôt formulée que conçue, lui semble une voix surgissant des profondeurs de sa conscience : çwvv5. Comme un partisan de la rahon impersonnelle qui diviniserait l'acte par lequel il conçoit les vérités nécessaires et qui croirait que Dieu pense en lui, Socrate divinise ses pressentiments et y voit un oracle intérieur. Erreur de jugement, absorption mystique du moi en Dieu, illusion du sens intime, mais non des sens extérieurs.
Le génie de Socrate est donc une sorte d'hallucination psychologique.
Cette hallucination s'est-elle parfois exaltée jusqu'à prendre la forme physiologique d'un son perçu par l'oreille ? Rien ne le prouve, et on ne peut citer de bien authentique, en faveur de cette hypothèse, que cette vague expression du Phèdre : « J'ai entendu par ici une voix. » Mais une métaphore de Platon, si hardi en fait d'images, ne suffit pas pour motiver une accusation de folie, d'autant plus qu'ici l'expression est badine. « Que de choses ce jeune homme « me fait dire auxquelles je n'ai jamais pensé! » La voix entendue du côté de l'Ilyssus est une de ces choses que Platon prête gratuitement à son maître. Une croyance superstitieuse n'est pas une hallucination physique.
D'ailleurs, Socrate eût-il éprouvé parfois, sous rinfluence d'une imagination surexcitée, une véri-
■ijjpliiiifiSft?'
table hallucination ; eût-il eu ce petit grain de folie qu'on prétend trouver chez tous les grands hommes; que nous importe? Le seul vœu à faire, c'est que la nature produise le plus souvent possible des fous tels que Socrate.
Nousavons dit ce qu'est le génie de Socrate. Disons maintenant ce qu'il n'est pas, en rappelant les opinions erronées auxquelles il a donné lieu :
l** L'oracle intérieur de Socrate n'est pasnn démon (comme on l'appelle improprement), c'est-à-dire un être distinct et positif. Ce n'est qu'une voix vague et intérieure, un signe, un pressentiment, quelque chose d'indéterminé, qu'il attribuait sans doute à quelque cause divine, mais sans personnifier cette cause dans un démon proprement dit. Sa révélation mystérieuse vient, dit-il, de Dieu^ ou de queUiuc Dieîi; mais il ne nomme aucun dieu distinct, aucune déesse, ancun démon. Il se borne à dire qu'il éprouve je ne sais quoi de merveilleux, de divin, de démonique : ce sont les sens du mot daiixovtov. Quant au mot àaiiK^^Vy il ne se trouve pas une fois dans Xénophon et dans Platon.
On a beaucoup discuté pour savoir si àaiiioviov était adjectif ou substantif. Fraguier et Cousin prétendent qu'il est toujours adjectif. C'est une erreur incompréhensible de leur part. Xénophondit presque toujours, dans les textes précités : ih «îatpoviov; et Platon le dit assez souvent, non-seulement dans le dialogue peu authentique du Théagès^ mais dans
VApolofjie, dans VEuthyphron, et ailleurs. Du reste, on a tort d'attacher de l'importance à ce point. To dcci^oviov est une expression presque aussi indéterminée que â(y.tii6n6v u ; la chose démonique, le principe démonique, équivaut à quelque chose de démonique, quelque principe démonique.
C'est précisément le caractère indéterminé de cette expression : zo âaiiiouiov ou (îaipoviov rt, qui donna prise à l'accusation d'hérésie. Si Socrate eût dit (Jai>o)v, on ne l'eût pas attaqué avec autant de véhémence; on lui eût pardonné d'avoir un démon, puisque chacun avait le sien de son temps. Mais lui, il se bornait à je ne sais quoi de démonique qui semblait suspect. Platon a beau faire ce raisonnement, pour le défendre : Socrate croit à une chose démonique, donc il croit aux démons ; or les démons sont fils des dieux ; donc il croit aux dieux ; —on savait fort bien que Socrate n'admettait point toute cette généalogie, qu'il rejetait les enfants des dieux parmi les fables, et qu'il remplaçait les dieux par une seule grande divinité sans forme et sans nom. Cette religion abstraite et vague, en dehors de toutes les formes consacrées, cet oracle privé qui n'était celui d'aucun dieu, d'aucune déesse connue, constituaient un véritable athéisme aux yeux des théoloo'iens Qrecs. Aussi Taccusa-t-on, non de croire à un démon, mais de rejeter les dieux de l'Etat et d introduire je ne sais quelles nouveautés démoniaques, je ne sais quelles divinités vagues, ezepa YMtvàSociiJ-ovicc
Ce n'est donc pas parce que Socrate avait un démon , mais plutôt parce qu'il n'avait point de démon précis et distinct, que les orthodoxes Tout accusé d'hérésie.
Conséquemment, il faut rejeter le démon socratique dont parlent Plutarque, Apub'^e , Diogcne, Proclus, Chalcidius, Maxime de Tyr, Eusèbe, Lactance, Tertullien, Origène, Clément d'Alexandrie, et beaucoup d'autres, qui ont substitué ô ^at>&)v
2° Il est également faux de prétendre que le cJat^ovcov de Socrate est une pure métaphore littéraire dont il n'était point dupe lui-même, et une allégorie ironique par Liquelle il désignait son bon sens. C'est l'opinion de Montaigne {Essaù, i, 2) ; deNaudé {Apologie, iv); de Fraguier {Mém. Je VAc, des imc,, iv); de Charpentier (T7e de Socrate); de Rollin {Hist.^ ix, IV, s. 2) ; de Voltaire (art. Socrate) ; de Kuhner et de Cousin. Il suffit de lire les textes pour reconnaître que cette opinion est encore plus inexacte que la précédente.
La vérité est que le signe de Socrate n'était ni une pure métaphore, ni un démon déterminé, mais, comme nous Favons dit, une sorte d'oracle privé ou d'illumination intérieure; et que le vague de cette conception mystique et superstitieuse fut précisément ce qui la rendit suspecte aux Athéniens.
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