SOCRATE ET SES ADVERSAIRES
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CIIAriTRE PREMIER
Le mot de sophiste signifie proprement celui qui Mi profession de savoir (o-oytÇofAat) , et de communiquer son savoir aux autres ; le sophiste est le sage ou savant de profession, le professeur de sagesse. A l'origine, ce nom n'avait rien de déshonorant. On l'appliquait à tous les maîtres de musique, qui enseignaientlesarts desMuscs et les sciences de l'époque: rhétorique, astronomie, géographie, physique, etc. Tels étaient Pj thoclide, Âgathocle, Lampros, et le maître de Périclès, Damon,que Socrate fréquentait'. Isocrate appelle tous ces hommes sophistes, et donne aussi ce nom à Anaxagore'. Hérodote désigne de la même manière Solon et Pythagore'. Même nom donné à l'habile chantre Thamyras*. Le poëte Crati-
» VM.,Protag,, 510, d. Ménex., 256, a. Alcib.y I, 118, c. Lâchés, 180, d. Plut., Périclès, c. 4.
•^ Or. XV, dePerm. s. 251. Plut., Périclès. Mlérod., 1,29; o, 40; IV, 95.
^ Welcker, Griech. tragœd. Soph., p. 421. eIt cuv oocpiaTYi; >caXà Tztx.-
nus nommait ainsi tous les poètes, y compris Homère et Hésiode *. Xénoplion, en décrivant une collection de livres instructifs, les nomme les écrits des anciens poêles et des sophistes, désignant par ce dernier mot les écrivains en prose \
Cette profession de savoir et d'enseigner sa sagesse ne pouvait manquer d'exciter une certaine jalousie et une certaine défiance chez le peuple athénien. Les sophistes, d'ailleurs, avaient naturellement des idées plus hardies que celles du vulgaire, et agitaient mille questions philosophiques, politiques ou religieuses. Peu à peu le nom de sophiste prit un sens défavorable, analogue à celui qu'aurait le nom de philosopheur, si le mot était français. C'est en ce sens que Platon lui-même est appelé sophiste par Isocrate^ Isocrate à son tour par ses einiemis*, Eschine le socratique par Lysias", Platon et Aristote par Timon ^
Ce qui augmente encore le sentiment hostile aux sophistes, c'est qu'ils professaient pour de l'argent. Les anciens Grecs voyaient quelque chose de honteux dans un pareil marché, de même que les llomains blâmaient ou citaient en justice les avocats qui acceptaient de l'argent pour leurs plaidoiries'.
* Fragm. dans Meinette, t. II, p. 16.
- 3A'm., IV, II, 1. — Cf. I, VI, 14; I, u. ^ Oral. V, ad Phil.^ s. 14.
* Omt. XV, de Permutatione.
^ Fragments.
*'Diog. L., vin, 74, woXuTrpa'yp.oveç acçiaTat.
' Ovid., Aniores. Turpe reosempta misetos dcf'endere llmjiia. — Loi Cinciaj vers 200 av. J.-C. Tacit. AiinaL, xi, 5-7. Tile Live, xxxiv, 4.
Les professeurs de sagesse étaient devenus trèsnombreux dans la seconde moitié du cinquième siècle. Leur méthode d'enseignement et leurs doctrines morales ou politiques ne pouvaient manquer de leur attirer l'ironie et le blâme de Socrate.
L Professer la sagesse, et professer pour de l'argent ! Double vice entièrement opposé aux vues de Socrate. D'abord, faire profession de science et de sagesse, n'est-ce pas de l'orgueil? Socrate, lui, fait au contraire profession d'ignorance. Il ne prétend point transmettre à des disciples une science toute faite ; il cherche la vérité en commun avec ses compagnons et ses amis; aussi répète-t-il sans cesse qu'il n'est point maître ou professeur, et que tout son art consiste à accoucher les esprits.
De plus, Socrate considérait la recherche de la sagesse comme l'occupation de deux amis, et non comme un commerce entre un marchand et un acheteur. Nous avons vu que l'enseignement était à ses yeux une œuvre de sympathie et d'amour, et non une transmission d'idées abstraites en échange de pièces d'or. Dans |les Mémorables, le sophiste Antiphon dit à Socrate : Ta conversation n'a aucune valeur à tes propres yeux, puisque tu n'exiges aucun payement de ceux qui t'écoutent. Socrate répond : — « 0 Antiphon, on croit chez nous que la beauté t< et la sagesse peuvent être bien ou mal employées « de la même manière... Ceux qui vendent lV sa- « gesse pour de l'argent à qui veut l'acheter, nous
€ les appelons sophistes^ comme nous les appellerions
<( prostitués (aoçtorà; wdTrep Tropvoù; otTroxaXoûo-tv) . Mais
<( celui qui, reconnaissant chez un jeune homme « d'heureuses dispositions, lui enseigne ce qu'il sait « de bon et s'en fait un ami, nous croyons qu'il fait « ce qui est convenable à un honnête citoyen \ »
Socrate dit de même dans Y Apologie de Platon : — « Si l'on prétend que je me mêle d'enseigner et « que j'exige un salaire, c'est une fausseté. Ce n'est (( pas que je ne trouve fort beau de pouvoir instruire « les hommes, comme font Gorgias de Léontium, « Prodicus de Céos, et Ilippias d'Élis. Ces illustres « personnages parcourent toute la Grèce, attirant « les jeunes gens qui pourraient, sans aucune dé- « pense, s'attacher à tel de leurs concitoyens qu'il leur i( plairait de choisir; ils savent leur persuader de « laisser là leurs concitoyens et de venir à eux : (( ceux-ci les payent bien et leur ont encore beauce coup d'obligation. J'ai ouï dire aussi qu'il était c( arrivé ici un homme dcParos, qui est fort habile ; c( car m'étant trouvé l'autre jour chez un homme qui « dépense plus en sophistes que tous nos autres « citoyens ensemble, Gallias, je m'avisai de lui dire, « en parlant de ses deux fils: — Gallias, si pour en- « fants tu avais deux jeunes chevaux ou deux jeunes « taureaux, ne chercherions-nous pas à les mettre « entre les mains d'un habile homme, que nous «'payerions bien, afin qu'il les rendit aussi beaux
» Mém., I, VI, 15. — Cf. Eschino, C. Timarque; et l'iatori, Convivium, p. 217, 218. Rép., l, 19, p. 547.
« et aussi bons qu'ils peuvent être, et qu'il leur « donnât toutes les perfections de leur nature? Et c( cet homme, ce serait probablement un cavalier (( ou un laboureur. Mais, puisque pour enfants tu « as des hommes, à qui as-tu résolu de les confier?... « As-tu quelqu'un?... — Sans doute, me répondit- « il. — Et qui donc, repris-je ; d'où est-il? Gombien « prend-il? — G'est Evénus, Socrate, me répondit « Gallias; il est de Paros et prend cinq mines. — « Alors je félicitai Événus, s'il était vrai qu'il eût ce « talent et -qu'il l'enseignât à si bon marché. Pour « moi, j'avoue que je serais bien fier et bien glo- « rieux, si j'avais cette habileté; mais malheureuse- « ment je ne l'ai point. Athéniens ^ »
Ainsi, Xénophon et Platon s'accordent à nous montrer Socrate dirigeant son ironie contre les professeurs payés ou sophistes : l*' parce qu'ils croient être savants ; S*' parce qu'ils croient que la science peut s'acheter. Nous trouvons donc dès à présent une opposition complète entre la méthode d'enseignement propre aux sophistes et celle de Socrate.
c( Platon seul, dit Grote'*, était particulièrement « hostile aux maîtres de sagesse, et non Socrate, « comme on peut le voir par l'absence d'une semc( blable opposition dans les Mémorables de Xénoce phon. » Nous venons de voir au contraire que le Socrate de Xénophon compare les sophistes aux prostitués, et qu'il oppose à leur méthode professo-
* Apologie, 17; Cousin, p. 68.
- Grote, Histoire grecque, t. XII, trad. franc., p. 186.
524 LUTTE f)E SOCRATE CONTRE LES SOPHISTES.
raie sa méthode d'enseignement par voie d'amitié mutuelle. L'accord de Xénophon et de Platon est donc sur ce point incontestable.
Grote remarque avec raison ce qu'il y a d'excessif dans le mépris des socratiques pour l'enseignement ex professa et payé. « Lorsqu'on a appris « de moi ce qu'on désirait, dit Protagoras dans le « dialogue de Platon, on me donne, si l'on veut, la « somme que je demande ; sinon, on entre dans un « temple, et, après avoir pris la divinité à témoin, « on paye mes instructions selon l'estime qu'on en « fait*. » c< Il est difficile, dit Grote au sujet de « ce passage, d'imaginer une plus noble manière « d'agir, et qui atteste plus complètement une « honorable confiance dans la conscience intime du « disciple, dans le sentiment reconnaissant du pro- « grès réalisé. Telle n'est pas la manière idont « opèrent les corrupteurs de l'humanité'. » Certes, le procédé de Protagoras, sans avoir rien d'héroïque, est assez conforme à nos mœurs modernes; mais n'est-il pas évident que l'Iiabitude de se faire payer fort cher devait aboutir à des excès de cupidité ? Si Protagoras est irréprochable sur ce point, ce qui est douteux, Xénophon et Platon nous montrent assez qu'il y avait une foule de sophistes cupides*.
En outre, Fhabitude de professer et d'étaler sa
* Protag.,Xi. o28, d.
^ Grote, Hist. gv., t. XH, 180.
5 Protagoras ga -;na des sommes considérables : Plat., Méno.^ p. 91. ProL, 528, 549. Hip. nuij., init. Cf. Arist., Elk. nie, IX, i.
science par désir de la gloire ou de l'argent, devait nécessairement développer chez les sophistes un autre défaut : la suffisance. Or, de tous les défauts, la vanité et la cupidité étaient les plus antipathiques à Socrate. Platon n'altère donc point les faits lorsqu'il expose à l'ironie socratique, dans une multitude de dialogues, des sophistes orgueilleux tels qu'Hippias, Gorgias ouEuthydème*.
IL La méthode d'enseignement particulière aux sophistes ne pouvait rester sans influence sur leurs doctrines, soit philosophiques, soit morales et politiques. C'est principalement sur ce terrain des doctrines que Socrate va nous apparaître comme l'adversaire des sophistes, et non comme le premier d'entre eux.
A en croire Grote, « Socrate fut le plus grand « représentant des sophistes, distingué d'eux seule- « ment par son intelligence plus haute et par la parte ticularité de sa vie et de son enseignement ^ » Platon, Aristote et Xénophon lui-même auraient donc commis une erreur grossière en opposant Socrate aux sophistes. Poumons, nous croyons que ces trois illustres témoins sont les seuls véridiques, et que l'opinion contraire à la leur est invraisemblable a priori, en même temps que démentie par l'histoire.
* Voir les dialogues de ce nom. Cf., dans les Mémorables, les dialogues avec Antiphon, avec Uippias et un autre Euthydème.
- Grote, ibid., p. 250, note. Cf. Ritter, Histoire de la philosophie ancienne, t. I". Zeller, Geschichte der PhiL, II, p. 05, 09, 105. Brandis, Gesch. der Grœc. Rœm. Ph., i, 510.
A quelles doctrines le professorat payé devait-il vraisemblablement aboutir en Grèce ? Voici des hommes qui recherchent les jeunes gens riches et sont recherchés par eux; maîtres et élèves ont le même but, le succès. Le sophiste parle pour être applaudi et payé, en vue de la gloire et de la clientèle ; d'autre part, le disciple écoute et paye, pour devenir, lui aussi, capable d'acquérir de la gloire, des honneurs, de la puissance ou de l'argent : réussir, tel est le but pratique et positif d'un tel enseignement. Dans l'organisalion de nos sociétés modernes, le professorat a un tout autre rôle ; réglementé par l'État, et même à l'excès, contrôlé par Topinion générale, soumis aux lois de la tradition et à Finfluencedes mœurs, il est une véritable institution publique. Comparer à nos professeurs modernes ces sophistes qui parcouraient la Grèce et l'Italie pour se faire admirer et payer, c'est être dupe d'une apparence. Il est clair que les sophistes grecs ne recherchaient pas le vrai pour le vrai, mais pour l'utile, et leurs élèves en faisaient autant. Grote reconnaît lui-même que leur enseignement avait un but tout pratique et tout positif : « Leur occupation « n'était ni de réformer l'État, ni de découvrir ou « de défendre la meilleure théorie morale. Ils fai- « saient profession de préparer les jeunes Athéniens « à une vie active et honorable, privée aussi bien « que publique, dam Athènes (ou dans toute autre « cité donnée); ils leur apprenaient à penser, à « parler, à agir dam Athènes (suivant les expressions
c< de Platon); naturellement ils acceptaient comme c( base de leur enseignement ce type de caractère que (( présentaient des hommes estimables etqu'approu- « vait le public dam Athènes, entreprenant, non de « refondre ce type, mais de l'armer de nouveaux tac( lents et de l'orner de nouvelles qualités. Il ne faut c< jamais oublier que ceux qui donnaient des leçons « pour la vie active, étaient obligés par les condi- « tions mêmes de leur profession à s'adapter au lieu c< et à la société tels qu'ils étaient \ »
N'est-ce pas avouer que les sophistes recherchaient le vrai pour l'utile, et pour une utilité qui variait suivant les lieux et les personnes ? Or, logiquement, celui qui cherche le vrai pour l'utile, s'apercevra tôt ou tard que le vraisemblable suffit à son but; il reconnaîtra môme que le faux surpas' e parfois le vrai en utilité immédiate, pratique et politique. Nous sommes donc amenés rationnellement à traduire l'œuvre du sophiste dans cette formule : Chercher le vrai relatif, ou le vraisemblable, ou même le faux, en vue de Vutile.
Or rien n'est plus opposé à la dialectique de Socrate que ces trois choses : la vérité particulière et relative, la vérité apparente ou vraisemblance, et enfin l'erreur. Socrate cherche le général, l'universel, tô zaGô^lou ; il divise ou induit par gf^nr^s, il définit par genres, zarà yévn. Ce n'est pas pour Athènes qu'il recherche le plus vrai et le meilleur,
* Grote, ihkl, p. 178.
528 LUTTE DE SOCRATE COiNTRE LES SOPHISTES.
mais pour tous les lieux et pour tous les temps. S'il ne parle pas du vrai en soi et ne le réalise point comme Platon dans un monde à part, il n'aspire pas moins à la connaissance de l'universel et de l'absolu, quelle qu'en soit d'ailleurs l'essence intrinsèque. — « Il est impossible d'établir, dit Grote, une li- « gne de démarcation entre le sophiste et le diac( lecticien (no distinguishable line can be drawn c< between the sophist and the dialectician*). » — Pourtant, n'y a-t-il pas une opposition marquée entre ces deux formules : Enseigner le vrai et l'utile pour Athènes, et : Chercher Vinikersel en fait de vérité et d'utilité? Ce n'est rien moins que la distance du particulier au général, de l'apparence à la réalité, de l'empirisme {ii^Tieiplcx zlç^) à la science
Ce n'est pas tout. Outre le but que se proposent les sophistes, considérez le temps et le lieu où ils enseignent. Chose nécessaire, puisqu'elle entre dans la définition même du sophiste. C'est dans Athènes et pour Athènes qu'il professe. Mais, à l'époque de Socrate, on sait ce qu'étaient devenues en cette ville les doctrines philosophiques, morales et politiques. Les diverses écoles philosophiques de la Grèce avaient abouti à des résultats contradictoires, et c'est dans Athènes que se produisit pour ainsi dire la centralisation de toutes ces écoles opposées.
* Plaio and the other compamons of Sokrates. — I, 543. Arg. de VEutliydùme.
' Plat., Gonflas.
La lutte scandaleuse des doctrines vint détruire toute idée de vrai absolu, et les sophistes ne purent manquer d'en conclure que tout est vrai, pour qui sait le soutenir, ou que rien nest vrai. Même décadence dans les croyances morales ou religieuses ; même contradiction dans les doctrines politiques. C'est le règne des orateurs qui tournent et retournent à leur gré les passions populaires. Le bien et le mal, l'utile et le nuisible, deviennent aussi indiscernables que le vrai et le faux. L'absolu est proscrit de la politique et de la morale comme de la philosophie, et la parole prend la place de la pensée. Comment un tel état de choses n'aurait-il pas produit son fruit naturel, le scepticisme, représenté parla sophistique? Le professorat paxé, dans Athènes, devait donc fatalement aboutir à des conséquences sceptiques. A ce nouveau point de vue, le dialecticien Socrate, qui se sert de la parole pour la vérité, ne peut être confondu avec le sophiste, qui se sert de la parole pour la vraisemblance ou le mensonge.
Cette ligne de démarcation, que la raison seule suffit à tracer, est précisément celle que Platon et Aristote établissent entre la dialectique et la sophistique.
« Platon, dit Grote, a consacré un long et inc( téressant dialogue à cette question: Qu'est-ce qu'un « sophiste ? et il est curieux d'observer que la défini- « tion qu'il finit par donner convient à Socrate luicc même, mieux qu'à tout autre que nous connais- « sions. » Erreur singulière ! Si le sophiste ressemble
IM
au dialecticien, « c'est, nous dit Platon lui-même,
« comme le loup au chien, comme ce qu'il y a de
(( plus féroce à ce qu'il y a de plus apprivoisé. Qui-
« conque veut marcher sûrement doit prendre garde
« aux ressemblances ; car ce sont des endroits glis-
« sants^ » Plus loin, Platon appelle la dialectique
une « sophistique de noble race » quand elle réfute
l'erreur et le sophisme par leurs propres armes.
Les définitions successives qu'il donne du sophiste,
ceProtée insaisissable, sont les suivantes : « En pre-
« mier lieu, un chasseur des jeunes gens riches, se
« faisant bien payer. En second lieu, un conmerçant
« faisant négoce des connaissances à l'usage del'àme.
« Après cela, un dêbiianl en détail de ces mêmes
« objets. » En quatrième lieu, « un fabricant de
« sciences... puis, dans les combats, une espèce
« d'athlète de paroles, faisant métier de la discus-
« sion...Pour la sixième forme, c'est un purificateur
« de l'ame par rapport aux préjugés contraires à l'ac-
« quisition des sciences » (côté par lequel le sophiste
ressemble au dialecticien). En outre, le sophiste
discute de tout et par ait avoir une science univer-
selle\ Or n est-il possible qirun homme sache tout/...
« Le sophiste a donc sur toutes choses une science
« apparente, mais non pas une véritable science. »
C'est « une espèce de charlatan, habile dans l'art de
Timitation. » Encore n'est-ce qu'un imitateur « se-
« Ion t opinion, dans le genre ironique, imitation dé-
• Soph, (Cousin, 2f)6.)
* Soph, (Cousin, 207, 213.)
« pendante delà fantasmagorie, comprise elle-même « dans l'art de faire des simulacres, non pas l'art « divin, mais l'art humain, qui produit des prestiges « à l'aide des discours ; telle est la race et le sang du « vrai sophiste : on peut le dire en toute assurance'.» C'est cette définition, par laquelle se termine le dialogue, que Grote prétend appliquer à Socrate ! — Si Socrate semble, ainsi que le sophiste, faire la chasse aux jeunes gens, c'est comme un ami épris de leur àme, et qui veut leur perfectionnement moral. Il n'est d'ailleurs ni commerçant, ni débitant, ni fabricant de sciences. S'il est purificateur de l'âme par la réfutation, c'est dans l'intérêt de la vérité, et non pour le plaisir de combattre. Enfin, s'il se sert de l'ironie, sorte de dissimulation et de prestige, c'est pour mieux mettre en lumière la vérité par son contraste avec l'erreur.
Le sophiste est donc, d'après Platon, celui qui détourne la dialectique de sa véritable fin, le bien, et de son véritable objet, le vrai, pour en faire un instrument de puissance, de fortune, et souvent de mensonge. N'est-il pas d'accord sur ce point avec Xénophon, qui compare les sophistes aux prostitués, comparaison plus blessante encore que toutes celles
qui précèdent^?
On sait combicnÂristote aime à contredire Platon,
pour peu que ce dernier laisse échapper la moindre inexactitude. Mais, sur le point qui nous occupe, l'ac-
* Soph., 2GS c, d. — Trad. Cousin, 520. - Cf. Xénophon, Mém., îor. cil.
cord du maître et du disciple est frappant. « Le so- « phiste, dit Aristote, est celui qui gagne de l'argent « au moyen d'une science apparente, et non réelle
« (;)(pyî/xaTiaT/îg ûctto (paivof^iv/ig cofpta;, à)X ol)z oiîotqç) \ »
Le sophiste, dit-il encore, a les mêmes moyens que le dialecticien, mais il en abuse dans de mauvaises vues\ Ailleurs, il distingue la sophistique de la dialectique platonicienne. On sait qu'il n'accorde à cette dernière que le pouvoir de produire la probabilité, non la certitude , tout en reconnaissant que Socrate cherchait la démomtraiion régulière et la science. Mais la dialectique ainsi rabaissée lui semble pourtant bien éloignée de la sophistique. Celle-ci repose, dit-il, non sur des apparences de probabilité, mais sur une probabilité véritable. « Au contraire, « la démonstration éristique est celle qui se fonde sur « des apparences de probabilité, ou encore, c'est une « apparence de démonstration fondée sur des proba- « bilités, soit réelles, soit elles-mêmes apparentes ^ » Ainsi, démonstration vraie avec des principes faux, ou démonstration fausse avec des principes vrais, ou démonstration fausse avec des principes faux, — telles sont, suivant Aristote, les trois formes du sophisme. « La définition donnée par Aristote, répond <( le critique anglais*, s'applique à un idéal conçu
* Topic, I, 100, b. 21.
- 'h ■yàp ocç-icTur., cùy, h ttî 5uvau.£t, àXX èv rîi TTpcatps'aei... Exsî ^s, Gî-cpiCTT-ïi; {lîv, xarà tt.v irpoa-.peaiv, ^laXexTixol ^s, cù xaià ttiV npcaîpeaiv, à>.Xà y.arà tt.v ^ûvaaiv. Rhét.j I, I, 4.
'^ Topic, I, 100, G.
* Plato and the other comp. of Sokr., i, 54 i.
c( par son esprit, mais non à une réalité : Protagoras « et Prodicus ne correspondent pas plus à cette idée « que Socrate ou Platon... Il arrive à tout le monde « de faire des sophismes... Quant à l'argent, il ne « change pas la nature d'un art; la médecine, payée ce ou non payée, est toujours le môme art. » L'assimilation de Socrate et de Platon à Protagoras et à Prodicus nous paraît un de ces sophismes involontaires dont parle Grote. Aristote appelle l'art de donner aux mauvaises raisons l'apparence des meilleures la promesse de Protagoras^ , Aristophane représente les sophistes comme se vantant de faire triompher la mauvaise cause; et si son témoignage est sans valeur contre la personne de Socrate, il n'en fait pas moins allusion à des choses qui s'étaient vues dans Athènes^ Quant aux sophismes que chacun peut faire, nous ne les nions pas ; mais il y a une grande différence sous ce rapport entre l'erreur involontaire et le mensonge volontaire. Enfin, nous demandons si la médecine est le même art quand on s'en sert, non pour guérir, mais pour empoisonner, ou encore quand elle n'est qu'un charlatanisme insouciant du vrai et de l'utile, ambitieux d'honneurs et d'argent?
« L'apparition des sophistes, dit encore Grote, (( n'était point nouvelle; ce qui était nouveau, c'était « l'usage particulier d'un ancien mot que Platon ence leva à sa signification habituelle, et qu'il attacha aux
i Rhét., II, 26.
- C'est ce que nie vaincmeiU Grote, llist. Gr , xii, 187.
« éminents maîtres payés de Tépoque socratique. » Sans doute, il y avait eu des sophistes avant cette époque, comme nous l'avons vu; mais si leur enseignement prit une direction nouvelle, si leurs doctrines tournèrent au scepticisme, et Ikir rhétorique à la tromperie, Platon n'eut- il pas raison de donner, ou plutôt de laisser au nom de sophiste un sens défavorable, que ce mot avait dans l'esprit de ses contemporains et d'Aristophane?
La sophistique, dit-on, n'est qu'un fantôme imaginé par Platon*. « Pour que l'abstraction « Die « Sophistik » ait un sens défmi quelconque, nous « devrions avoir une preuve qui constatât que les perce sonnes nommées sophistes avaient des doctrines, « des principes ou une méthode à la fois communs à « elles toutes, et les distinguan t les unes des autres. » Nous venons de voir que les sophistes avaient effectivement une méthode d'enseignement commune, et un principe commun, à savoir la négation même des principes absolus. Nous ne prétendons pas que toutes leurs doctrines fussent uniformes, ni qu'ils fussent une secte aussi caractérisée que les autres sectes philosophiques; nous n'en trouverons pas moins chez les plus célèbres sophistes une grande analogie de doctrines métaphysiques, morales et politiques.
* Comme il est probable que Platon se balte contre un i\mtôme dans une dizaine de dialogues, la plupart composés peu de temps après la mort de Socrate !
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Nous avons montré ailleurs comment Protagoras tira du sensualisme ionien les conséquences qu'il renfermait*. Nous accordons volontiers à Ilégel que la
* Il avait composé un livre sur la Vérité (Porpliyr. ap. Euseb,, Prœp. ev., x). C'est sans doute dans ce livre qu'il développait sa maxime favorite : « L'iiomme est la mesure de toutes choses, de celles qui sont, pour la manière dont elles sont; de celles qui ne sont pas, pour la manière dont elles ne sont pas. » (Plat., Théét., 151, ss. Cratyl., 5S5. Arist., Met.,\u, 10, xi, 6. Sext. Empir., Hyp. Pyrrh.j i, '218. Diog., ix.) Maxime qui lui est attribuée, non-seulement par Platon, mais par Aristote, par Sextus Empiricus et par Diogène. Hegel et Grote admirent celte doctrine de Protagoras, sur la relativité de nos connaissances. L'exposition qu'en lait Platon dans le Théélète est sans doute admirable, et Maton a embelli la doctrine de son adversaire par la profondeur qu'il y ajoute ; mais comment nier les conséquences sceptiques auxquelles une semblable doctrine aboutit? Le but de Protagoras ne peut être comparé à celui que se propose un Hegel ou un Hamillon dans leurs ouvrages. C'est dans l'intérêt de la rhétorique et de la sophistique que Protagoras convertit la pensée en une simple apparence; il veut que Part de produire Fapparence par le discours acquière ainsi une plus grande latitude. Le sage, dit-il dans le dialogue de Platon, est comme le médecin de l'âme ; il ne peut pas faire naître dans Pâme des pensées plus vraies, car tout ce qu'elle pense est vrai, mais il peut en faire naître de meilleures et de plus utiles; il guérit ainsi les âmes, tant celles des particuliers que celles des États, puisque, par la puissance de la parole, il leur procure des sensations ou des opinions bonnes et uWles {Théét., 166). H ne s'agit pas ici du bien en soi, mais du bien sensible, de l'agréable ou de Putile. Protagoras ne semble pas s'être dissimulé qu'avec cette doctrine, c*en est fait de la valeur universelle des propositions; aussi, sur toutes choses, les contraires peuvent-ils être affirmés (Diog., ix, 51. Plat., Prot., 35i). Les vérités géométriques elles-mêmes sont attaquables; car, dans le monde sensible, il n'y a absolument pas de lignes, soit droites, soit courbes, telles qu'on les suppose (Arist., Met., n, 2). Les géomètres raisonnent donc, eux aussi, sur des apparences. On peut les contredire. Ou plutôt, il ne faut contredire personne, parce que toute pensée est vraie pour celui qui la pense (Plat., Euthyd., 286. Arist., Métaph., iv, 2. Se.\t. Emp., Hyp. pyrrh., I, 216. Adv. Math., 60; Diog., ix, 59). Ou plutôt encore, on peut
pijippun .ijjjii»
doctrine deProtagoras sur h relativité (ni un moment utile dans Phistoire de la philosophie, — utile pour provoquer la réaction de Socrate. Nous avons vu ce dernier, lui aussi, se placer d'abord au point de vue subjectif, comme au centre de toute connaissance,
contredire tout le monde, et faire passer Fesprit des auditeurs d'ap parences en apparences. Un orateur habile pourra donc donner aux plus mauvaises raisons rapparence des meilleures, et elles seront les meilleures, en effet, par cela même qu'elles apparaîtront comme telles.
Cet exposé de la doctrine de Protagoras, parfaitement détaillé et motivé dans Platon, confirmé par Arislote et par toute l'antiquité, ne peut être révoqué en doute. C'est un scepticisme très-logiquement déduit du phénoménisme ionien. Ou on n'accuse pas Platon d'avoir calomnié Protagoras, car il a, au conlraire, présenté ce sophiste sous Paspect le plus favorable. Les discours qu'il lui prête contiennent beaucoup de choses vraies en même temps qu'éloquentes. Protagoras semble alors personnilier le bon sens vulgaire, l'opinion commune, qui rencontre le vrai par une chance heureuse (£ÙT'j/;'a), mais non par science. L'illustre sophiste ne pouvait manquer, sur la plupart des questions, de parler suivant l'ofiinion commune. Tout n'étant qu'apparence, s'il y a quelque chose qui doive l'emporter sur le reste, c'est l'apparence la plus universelle. Il est utile à l'orateur de se guider d'après celle-là, et de se plier aux opinions les plus générales, afin de mieux se concilier son auditoire. Protagoras soutiendra donc de belles thèses morales préférablement aux autres ; mais avec la secrète pensée que tout cela, dans le fond, est une simple apparence. Il saura môme, à l'occasion, soutenir successivement le pour et le contre, afin de mieux montrer la souplesse de son talent oratoire.
Le doute, sur le fond des choses, devait probablement se laisser entrevoir dans la plupart des questions traitées par Protagoras ; sur la question de l'existence des dieux, ce doute se monîre à découvert : « Au sujet des dieux, je ne puis dire ni s'ils sont ni quelle est leur «nature; beaucoup de choses m'interdisent cette connaissance: « Pobscurité du sujet et la brièveté de la vie. » Grote croit qu'il s'agit ici des dieux du paganisme; mais n'est-il pas vraisemblable, d'après tout ce qui précède, que le doute de Protagoras s'étendait jusqu'à l'existence d'un Dieu quelconque, et qu'il croyait le pour et le contre également démontrables sur ce point ?
et étudier les lois de la pensée; lui aussi, il ramène la philosophie des objets extérieurs au sujet et y cherche la mesure des choses. Mais cette mesure n'était point pour lui la sensation ou l'opinion individuelles ; c'était la raison universelle, le général, to y.aOôhv. Sous ce rapport, il dut être l'adversaire déclaré de Protagoras, car le vrai, à ses yeux, était vrai pour tous et toujours.
En même temps que Protagoras poussait à ses extrêmes conséquences le sensualisme ionien, Gorgias déduisait des conclusions analogues de Tidéalisme éléate^
^ * Aristote ou l'auteur, quel qu'il soit, du Traité sur Xénophanc, Zenon et Gorgias, nous apprend que ce dernier faisait usage des preuves de Zenon et de Mélissus, pour démontrer que l'être n'est pas. Cette thèse ne pouvait manquer de plaire à Hegel, qui y voit son principe favori de l'identité des contraires. Gorgias avait raison, selon lui, de montrer que l'être pur et indéterminé est identique au nonêtre. Comme Hegel, M. Crote croit qu'il s'agit de l'être ultra-phénoménal, du noumène transcendant, tel que le concevait Parménide ; et il approuve Gorgias d'avoir dit que l'absolu n'est pas, ou que s'il est, il ne peut être connu, ou que s'il peut être connu, il ne peut être exprimé.
Assurément, il ne faut pas juger la thèse de Gorgias indépendamment des principes éléatiques dont elle dérive ; il faut, pour la comprendre, la replacer dans son véritable milieu. Mais Gorgias se fiit-il borné à la négation de l'être absolu, cela suffirait pour montrer qu'il aboutissait aux mêmes conséquences que Protagoras. S'il n'y a rien d'absolu dans la science, dans Ja morale, dans la politique, il fnut en conclure que toutes les discussions roulent sur des apparences relatives. Le plus sage est celui qui connaît le mieux l'art de produire des apparences au moyen delà rhétorique. « On peut présumer à bon droit, »( dit Grote lui-même, que Gorgias insista sur ces doctrines dans le <> dessein de détourner ses disciples de spéculations qu'il consi.iérait «comme ingrates et sans fruit. » (Plat., Eiithijâ., 280. Arist., Mé-
Ainsi les trois thèses deGorgias nous font voir dans ce dernier une sorte de Zenon à rebours. Zenon montrait la nullité des apparences sensibles en compa-
taph., lY, 2. Sexl. Emp., Hyp. pijrrh., i, 210. iJy. Malh., 00. Diog., IX, 59.)
Mais est-il vrai que Gorgias voulût seulement détruire l'existence transcendante, et que sa négation lût bornée à Têtre pur de Parraénide? Examinons son argumentation.
Rien n'existe, dit-il (oùa elvai cùrîâv); si quelque cliose existe, ce. quelque cliose ne peut être connu ; s'il existe et est connu, il ne peut être montré aux autres (^Vrist., de lc«.,5. Sext. Emp., adv.Math., vni, 05). Gorgias ne semble faire ici aucune distinction entre les diverses existences.
Première thèse : Rien n'est. — Si quelque chose était, ce serait ou l'être, ou le non-être, ou bien encore lêtre et le nou-ètre tout à la fois. — Les anciens considéraient la génération sensible, le devenir matériel, comme un mélange d'être et de non-être; c'est du moins la thèse de Platon, qui na sans doute pas eu le premier cette idée. Or, remarquons-le, Gorgias va nous prouver que le mélange de l'être et du non-être n'a pas plus de réalité que tout le reste. Il veut évidemment réunir dans son énumération toutes les formes possibles d'existence, tout ce qu'on peut concevoir et exprimer, même le non-être. S'il avait considéré le monde sensible comme ne rentrant pas dans les trois groupes précédents, il l'eût désigné à part. Son but est donc de démontrer que rien (cùè^èv) n'existe, ni l'être, ni le non-être, ni les deux ensemble; ni l'être de Parménide, ni le néant, ni le devenir d'Heraclite.
1" Le non-être ne peut pas être, car il est opposé à l'être; si donc celui-ci est, le non-être n'est pas. — C'est ce que soutenait Parménide : iétre est, le non-être n'est pas; jamais tu ne sortiras de cette pensée. Mais si Gorgias admet que le non-être n'est pas, il n'admet point que l'être soit.
2" En effet, l'être ne peut exister, car il n'a pu être fait, comme le dit Parménide, ni ne pas être fait; il ne peut être ni un ni multiple, ni les deux choses en même temps. — Pour le démontrer, Gorgias se souvint particulièrement des doctrines de Mélissus et de Zenon sur l'infini, respace et le mouvement, et aussi, paraît-il, des doctrines atomistes sur la divisibilité des corps (Sext. Emp., adv. Math., vin, 68, 74. Arist., de Xen., 5 et 6). Cette partie de la démonstration rappelle une des thèses du Parménide, où Platon démontre que l'être
raison de la vérité rationnelle ; Gorgias montre la nullité des vérités rationnelles, et réduit tout à des apparences. Il fait donc servir les éléments de la doctrine éléatique à leur propre destruction. Et en
n'est ni un, ni multiple, ni tous les deux; ni engendré, ni non-engendré, ni tous les deux, etc. (Voyez l'analyse et l'explication du Parménide, dans notre livre sur la Philosophie de Platon et sa théorie des Idées, 1. 1, liv. iv). Mais Platon veut aboutir à démontrer qu'il y a en toutes choses un mélange d'être et de non-être, d'abord dans la (jénération, puis dans les Idées mêmes, tant qu'on n'est pas remonté au Bien absolu ; encore y a-t-il dans le Bien même une sorte de non-être relatif qui fonde la possibilité du multiple. Gorgias, au contraire, démontre que la coexistence de Pêtre et du non-être est absolument impossible.
Z" Ce qui est ne peut pas être en même temps être et non-être. « Car, si le non-être est, et que l'être soit aussi, le non-être sera la « même chose que l'être, relativement à l'existence. Mais le non-être « n'est pas ; donc l'être n'est pas non plus. Donc, ni l'être ni le non- (« être n'existe. Et d'autre part, on ne peut pas dire que tous les deux « existent ; car, s'ils sont deux, ils ne sont plus la même chose « (comme on vient pourtant de le faire voir) ; ou, s'ils sont la même « chose, on ne peut plus dire que les deux existent. »
Par conséquent, comme il n'y a ni être ni non-être, ni coexistence des deux, il n'y a rien en général.
Deuxième thèse. — Si quelque chose est, cette chose ne peut être pensée. Si l'être pouvait être pensé, la pensée devrait être semblable à rêtre, ou plutôt elle devrait être l'être lui-même, car, autrement, l'être ne serait pas la chose pensée. (Âllusioif à Pidentité éléatique de la pensée et de l'être.) Mais si la pensée était Pêtre, toute pensée serait vraie, et le non-être ne pourrait être pensé. Cependant, on distingue des pensées vraies et des pensées fausses; donc ce qui est pensé n'est pas ce qui est; et réciproquement, ce qui est n'est pas pensé ni connu.
Troisième thèse. — Si l'être est et est pensé, il ne peut être exprimé. Car les choses ne sont pas ce qu'on exprime ; elles ne sont pas les sons qui frappent l'oreille. Celui qui entend ne peut penser la même chose que celui qui parle, ou même que tel autre qui entend, parce qu'il est impossible que la même chose soit de la même manière dans des individus différents.
même temps, il paraît vouloir détruire toute affirmation d'existence, quelle qu'elle soit, à quelque objet qu'elle s'applique. Toute pensée est savoir, disait Protagoras; aucune pensée n'est savoir, dit Gorgias. Propositions équivalentes : Si toute pensée est savoir, le savoir se confond avec l'apparence ; si nulle pensée n'est savoir, il ne reste encore que des apparences. Aussi Platon préte-t-il justement à Gorgias cette doctrine. « Laissons, dit-il dans le Plièa drCj dormir Gorgias, qui considère à la place du a vrai \t vraisemblable j comme devant être préféré
« (7:po Twv àl'n^^v TOC dvAzoL wg Tiix-fiTioc iJ.ocllov^), » Le
vrai, en effet, est l'objet de la philosophie ; le vraisemblable, l'apparent, est l'objet de la rhétorique.
Le sophiste ionien et le sophiste italique, partis des extrémités opposées, se rencontraient dans la doctrine de Tuniverselle relativité, et niaient également la science pour y substituer l'apparence. N'est-ce pas là une communauté de doctrines assez frappante pour motiver le nom commun de sophistes? N'est-ce pas là aussi un contraste évident avec la philosophie de Soqi'ate? S'il est une chose en laquelle Socrate ait foi, c'est précisément la science ; s'il est une chose qu'il dédaigne, c'est l'opinion, c'est l'apparence et l'art de la produire par les discours; comment faire de lui « le plus illustre représentant des sophistes »?
Est-ce à dire que toutes les paroles des sophistes fussent aulanl de sophismes et de misérables argu-
* Phœdr., %1 .
LUTTE DE SOCRATE CONTRE LES SOPHISTES. T/il
tics? — Non assurément. Un grand nombre d'entre eux pensaient et parlaient conformément à l'opinion générale et d'après les lois de la logique ordinaire, sauf à faire leurs réserves, implicites ou explicites, sur le fond des choses. Mais il est certain que l'habitude d'employer la rhétorique ou la dialectique à tout soutenir, suivant l'occasion, devait engendrer toutes sortes de sophismes. On connaît la subtilité grecque, même chez les philosophes les plus sérieux; que ne devait pas être cette subtilité chez les hommes portés au scepticisme! L'école deMégare, si sérieuse d'abord, dégénéra en école éristi que ; les sophistes proprement dits durent aller bien plus loin encore. VEîUhydème de Platon n'est donc pas aussi invraisemblable qu'on le prétend. Platon n'a pas voulu représenter dans ce dialogue tonsles sophistes; mais ceux qu'il met en scène ont du exister. VEuthydème n'a d'autre but que d'établir un contraste entre la discussion socratique, si sincère et si raisonnable, et les puériles disputes de quelques mauvais élèves des sophistes. Euthydème affirme, comme Protagoras, que chacun sait tout et toujours S que, par conséquent, personne ne peut croire une fausseté', ni contredire qui que ce soit; il admet, avec Gorgias, que personne ne peut rien apprendre, ni le sage parce qu'il sait déjà, ni le fou parce qu'il est fou\ En résumé, que trouvons-nous chez les sophistes,
* Euth., 293 et s.
2 Voy. p. 283, 285.
Voy. p. 275 et s.
relativement à la métaphysique? — Indifférence, doute ou négations. Restent les doctrines morales et politiques.
III. Grote fait remarquer avec raison qu'on a beaucoup exagéré la corruption des sophistes \ et que Platon ne les représente point comme enseignant, en termes exprès, des doctrines immorales et honteuses. Platon ne prête rien de tel à Protagoras, à Prodicus, à Hippias, à Gorgias lui-même. Il fait voir^que les sophistes enseignaient la vertu sans en connaître la théorie, qu'ils avaient sur ce sujet des opinions et non la science ; qu'ils se contentaient le plus souvent des maximes ou des préjugés vulgaires. S'ils sont vertueux, eux et leurs disciples, c'est par bonne fortune : ils ont l'eùruxia, et non FeÙTipalia. Ces prétendus sages ressemblent sous ce rapport aux poètes, aux devins, aux politiques, qui rencontrent par aventure le beau, le vrai, le bien, et qui sont exposés aussi à rencontrer le laid, le faux ou le mol. Protagoras, dans le dialogue qui porte son nom, prononce un discours éloquent sur la vertu et montre qu'aucun homme n'est propre à faire partie de la société s'il n'a dans son âme la justice [èivSf]) et V honneur (atcJwç). Seulement, il est si étranger à la dialectique que Socrate finit par lui faire placer le bien dans le plaisir et le mal dans la douleur. Protagoras, en effet, manquant de principes absolus et rapportant toutes choses à la sensa-
* Voy. par ex. Ast, Ueher Platon Lehen und Schriften, p. 70, 71.
tion, était incapable de réfuter la morale du plaisir; c'était môme la seule morale conséquente à sa métaphysique. C'est ce que Platon veut donner à entendre. Dans le même dialogue, Hippias déclare qu'il regarde tous les assistants comme des alliés et des concitoyens selon la nature, si ce n'est pas selon la loi. Dans le premier et dans le deuxième ffipfias, Platon n'exprime aucune accusation d'immoralité ; il se moque seulement de la sotte vanité du sophiste, et le montre incapable de définir le beau, ou de répondre aux arguments de Socrate sur le mensonge. Socrate parle toujours de Prodicus avec un certain respect mêlé d'ironie. Quant à Gorgias, Socrate montre que son art produit la croyance et non la science, que la rhétorique est un empirisme (e/juretpta) qui a pour but de flatter le peuple sans l'instruire, et qui peut servir d'instrument à l'ambition.
Dans Xénophon, Socrate raconte avec éloges le bel apologue de Prodicus sur le choix d'Hercule. H s'entretient avec Hippias sur la nature de la loi ; mais s'il reproche au sophiste àe ne pas dire toujours les viêmes choses sur les mêmes sujets, il ne l'accuse du moins d'aucune corruption.
Malgré cela, on ne peut nier les germes d'immoralité que contenait la doctrine des sophistes. Tout étant relatif, le bien et le mal perdent leur caractère d'absolue opposition. Au lieu d'avoir son origine dans la nature essentielle des choses, que recherche la dialectique, la distinction du bien et du
l il
mal repose uniquement sur la coutume et la loi : z6
ôiy.aiov zai xo cxldyyov ov (fiidei àllx vo/xw ^ Socrat^, 011
le sait, détruisait cette opposition de la loi et de la nature par sa doctrine des lois naturelles ou non écrites.
La politique qui dérivait logiquement de la morale des sophistes et des rhéteurs, c'était la politique de la force. Voilà ce que Platon a voulu montrer dans le Gorgias et dans la République par Fexemple de Calliclès et de Thrasymaque. Que cette politique ait été ouvertement enseignée et soutenue, cela n'est pas certain. Dans le Gorgias, Socrate dit à Calliclès : « Tu exposes franchement ce que d'autres pensent, mais n'osent exprimer. » Et Calliclès n'est point un sophiste de profession, mais un citoyen d'Athènes fort occupé de politique. Les doctrines de Calliclès n'en sont pas moins le fruit naturel du scepticisme ou du sensualisme familiers aux sophistes.
Il ne faut donc exagérer ni la moralité des sophistes, comme l'a fait Grote, ni leur immoralité, comme l'ont fait llitter, Brandis, Zeller et Cousin. Ces sophistes n'avaient pas hesoin d'enseigner ouvertement le vice pour rencontrer l'opposition de Socrate. Le seul fait de fonder la vertu sur Vopuiion ou sur la coutume au lieu de la faire reposer sur la science, suffisait pour motiver les critiques et l'ironie du philosophe.
^ Gorg., 482, s. Leg., x, 480. ThécL, 167.
C'est ce que montre, on s.'en souvient, le Second Hippias, La science n'est qu'un rnensonge lorsqu'elle est en contradiction, soit avec les paroles, soit avec les actes, et cette contradiction est toujours possible tant qu'on ne possède pas la seule vraie science, celle du bien, mais seulement des sciences secondaires, ou des opinions susceptibles d'un bon ou d'un mauvais usage. Tels sont les sophistes : leur science est ambiguë et double ; s'ils disent la vérité, ils sont tout aussi aptes à dire le faux ; s'ils font le bien, ils sont tout aussi aptes à faire le mal ; ils sont donc capables de mentir en paroles et en actions, parce qu'ils ne connaissent point scientifiquement la meilleure manière de parler et d'agir, qui est unique. Socrate, au contraire, ne parle que selon sa pensée, et n'agit que selon sa pensée et sa parole, loycô xal epyw; sa dialectique embrasse ces trois choses dans l'indivisible unité de la vraie science identique à la vertu : la science du bien.
En résumé, sans former une secte proprement dite, comme les écoles philosophiques, les sophistes formaient une classe de professeurs payés qui s'attachaient surtout à développer le talent de la parole.
Ils avaient une méthode d'enseignement, des principes et des doctrines analogues.
A leur méthode d'enseignement exprofesso^ Socrate oppose sa méthode d'accouchement; il remplace l'utilité trop positive, que les sophistes avaient surtout en vue, par l'utilité morale; et les rapports pu-
rement intellectuels entre le maître et le disciple, parles rapports d'affection mutuelle entre amis.
A la négation des principes absolus et du savoir rationnel, au scepticisme ou au sensualisme des sophistes, Socrate oppose sa foi dans la science et dans la raison.
A la morale de simple opinion ou de simple coutume, morale toute relative, toute variable, et qui, ne se rendant pas compte d'elle-même, donne accès à Terreur ou au vice, Socrate oppose la morale scientifique et rationnelle, seule certaine et immuable.
A la politique de la force ou de l'adresse, qui se sert de Féloquence comme d'une arme ou d'un artifice, Socrate oppose la politique de la raison et de la science, qui éclaire et ne flatte pas, persuade et ne tyrannise pas.
Socrate est donc véritablement l'adversaire des sophistes, et non leur représentant. Dans les Mémorables, nous savons qu'il va jusqu'à traiter les sophistes de prostitués ; et dans les dialogues de Platon, il oppose à leur cupidité son désintéressement, à leur vanité son ironie, à leur rhétorique pompeuse sa conversation familière, à leur dialectique de mauvaise foi la sincérité de son argumentation. Qu'on fasse la part de l'hyperbole platonicienne, les sophistes n'en formeront pas moins un contraste évident avec Socrate.
Mais, quelque paradoxale que semble d'abord
cette vérité, Socrate devait être confondu par le peuple avec les sophistes, précisément parce qu'il était leur adversaire.
Le peuple voyait deux lutteurs aux prises, munis d'armes à peu près semblables, quoique avec des intentions bien différentes ; qu'importaitl'intention, chose invisible? Ce qui était visible, c'était la joute oratoire avec ses péripéties. Le peuple exprimait ce qu'il voyait en disant : — Ce sont deux sophistes qui font assaut d'éloquence ; — et Socrate recevait ainsi le même nom que son adversaire.
Est-ce le peuple qui eût pu distinguer entre la discussion sérieuse et la discussion éristique; entre la vertu d'opinion et la vertu de raison, entre la bonne fortune et le bonheur véritable ; entre la politique des lois non écrites et la politique des lois écrites? Le peuple, de nos jours, ferait-il de telles distinctions? Les hommes instruits les font-ils, même ceux qui ont lu Platon? Ne venons-nous pas de voir un critique illustre, Grote, qui confond lui-même Socrate avec ses adversaires et n'aperçoit entre les deux partis aucune opposition marquante *? Si une pareille opinion peut se produire, non sans arguments spécieux, vingt siècles après la mort de Socrate, qu'était-ce donc à l'époque même de Socrate et dans le peuple d'Athènes?
* Un autre critique, Forchammer (les Athéiiiens et Socrate ^ ou conduite légitime contre une réyo/i/f /on), rabaisse Socrate au niveau des sophistes, et déclare qu'il fut condamné justement comme hérétique, traître et corrupteur de la jeunesse.
:>t.S LUTTE DE SOCRATK CO.\TftE LES SOPHISTES.
Il y a plus : quand Socrate était aux prises avec un adversaire, le plus sophiste des deux devait paraître Socrate lui-même. La raison en est simple. Socrate frondait plus que tout autre les opiniomel les préjugés reçus ; il ne pensait rien comme tout le monde, il ne faisait rien comme tout le momie. Sa dialectique était aussi bizarre que sa manière de vivre. 11 critiquait toutes choses; il parlait de toutes choses avec un mélange d'ironie et de sérieux ; on ne savait jamais le fond de sa pensée. C'était, comme dit Platon, un effronté railleur. Socrate affectait l'ignorance et la modestie; mais on devinait assez qu'il se croyait plus sage que les autres. Et comment cette sagesse se traduisait-elle? Par des théories étranges : que personne n'est mauvais volontairement, que la science est identique à la vertu, que celui qui sait commander est le seul chef véritable, qu'il est ridicule de tirer au sort les magistrats, etc. Ajoutez le signe démoniqne et mille autres nouveautés. En outre, Socrate se servait contre les sophistes de leurs propres armes ; il était réellement, dans bien des circonstances, un sophiste armé pour la bonne cause, un satyre déguisant un dieu. Le peuple voyait le satyre et ne voyait pas le dieu. Si ce personnage excentrique ne s'était pas attiré, de la part des Athéniens, un mélange de moqueries et de respect, de défiance et de confiance, ce serait chose inexplicable.
C'est surtout lorsque Socrate était encore jeune, qu il dut sembler suspect à ses contemporains. A
cette époque, comme il le raconte lui-même dans le Phédon^ il avait une curiosité universelle et une ardeur infatigable. Il méditait ou interrogeait les autres sur toutes choses, et appliquait à tous les problèmes sa méthode de définition, de division par genres et d'induction. La physique et l'astronomie n'étaient pas exclues de ses recherches et de ses entretiens. Comment donc aurait-on pu le distinguer de ces philosophes ou sophistes (c'était tout un aux yeux du peuple) qui recherchaient ce qui se passe dans le ciel ou sous la terre, et dont l'orthodoxie était à bon droit suspectée?
Aussi, lorsque Aristophane voulut ridiculiser les philosophes, les sophistes, les rhéteurs, tous les remueurs d'idées ou de phrases (le peuple ne distinguait pas), tous les propagateurs de doctrines nouvelles en fait de religion, d'éducation et de politique, Socrate se présenta à lui comme le plus connu des Athéniens, le plus bizarre dans ses mœurs et dans son langage, le plus hardi, le plus éloquent, et en môme temps le plus comique des novateurs. En entendant Socrate, Aristophane dut se dire : Le bon type de comédie ! le beau masque de sophiste ! Peut-être Aristophane eut-il à subir, en sa qualité de poëte, l'ironie de Socrate; peut-être fut-il mis à l'épreuve de la maïeuiiqiie comme tant d'autres, et conserva-t-il un mauvais souvenir de son accouchement laborieux. Ridiculisé par Socrate, il trouva tout naturel de le ridiculiser à son tour. Aux attaques contre les poêles, il répondit par une attaque contre
550 LUTTE DE SOCRME CONTilE LES SOPHISTES.
les philosophes, qu'il appela, suivant l'habitude, des sophistes.
C'est aussi en qualiti' de sophiste que Socrate fut accusé vingt ans plus tard par Mélitus, Anytus et Lycon.
D'après Elien *, cette accusation aurait été une vengeance des sophistes eux-mêmes, et beaucoup d'auteurs modernes ont reproduit cette étrange opinion. Mais les sophistes avaient alors très-peu de crédit dans Athènes, puisqu'ils n'avaient pu empêcher la condamnation de plusieurs des plus célèbres d'entre eux. Suidas dit que Prodicus but la ciguë ; mais, comme il est le seul qui parle de ce fait, négligeons-le. Protagoras, surnommé Logos à cause de son talent oratoire, fut banni, et son livre fut brûlé publiquement à Athènes, par l'ordre du tribunal des Quatre-Cents, neuf ans avant la condamnation de Socrate, dans le temps môme où des sophistes auraient dil trouver 1- plus de faveur et où Antiphon donnait ses conseils à Pisandre'. Enfin Anytus, qu'on suppose avoir agi à l'instigation des sophistes, était leur ennemi avant d'être celui de Socrate, comme le prouve le Ménon.
Ce n'est donc pas par les amis des sophistes, mais par leurs ennemis, que Socrate fut accusé. Les Athéniens eux-mêmes regardaient Socrate comme un sophiste. Ce fut, dit Xénophon, pour mortifier Socrate que, parmi les lois des Trente, Critias en
* Hist., II, 13 et s.
* Voir Fréret, Ném. de VAc. des Insc.
LUTTE DE SOCRATE COxNTRE LES SOPHISTES. 551
inséra une qui défendait d'enseigner l'éloquence aux jeunes gens. Cet usage de traiter Socrate de sophiste subsista encore longtemps dans Athènes après la mort de ce philosophe. L'orateur Eschine, dans un plaidoyer prononcé cinquante ans environ après cet événement, dit aux Athéniens qu'ils ont fait mourir le sophiste Socrate.
CHAI' n RE II
Socrate avait qiiaranle-cinq ans environ. Il était peu populaire à Athènes : le peuple lui reprochait de ne paraître presque jamais dans rassemblée, de ne prendre part à aucune intrigue et de condamner ouvertement certains défauts de la démocratie athénienne. Quant au parti aristocratique, il accusait le philosophe d'attaquer le culte public dont l'existence était liée à celle de l'Etat. Aristophane appartenait à ce dernier parti et défendait à sa manière les anciennes lois ou les anciennes traditions.
Les poètes dramatiques étaient alors, comme on sait, des fonctionnaires publics, dispensés du service militaire et recevant un salaire considérable. Ils étaient plutôt conservateurs que novateurs. Dans un État sans armée permanente et dont les neuf chefs étaient élus chaque année, la tranquillité n'avait pour appui que le respect des lois établies. Mais
les législations n'obtiennent quelque puissance morale que par la durée, et à Athènes la mobilité était excessive. Chacun pouvait demander l'abrogation des lois anciennes et en proposer de nouvelles. L'État cherchait naturellement à maintenir la moralité publique dans le statu quo. Les comédies d'opposition ouverte n'eussent pas été assez libres : de graves difficultés auraient entravé la représentation ; le prix leur aurait été systématiquement refusé, et des peines sévères auraient parfois réprimé leur périlleuse gaieté. D'ailleurs, ces attaques par derrière n'eussent pas suffi aux ardentes convictions. Le droit d'initiative appartenait à tous les citoyens, et il était loisible aux novateurs de donner à leurs opinions une forme plus sérieuse et plus efficace. Pour le parti conservateur, au contraire, la comédie était une arme défensive, admirablement appropriée à sa position et à ses intérêts.
Mais ce parti conservateur se montra le plus souvent rétrograde. La comédie fit la guerre à la littérature et à l'éloquence, au nom de ces bons vieux temps d'ignorance « où un marin athénien ne savait que demander un gâteau d'orge et crier: ho! ho! (puTranrat) S) ; elle représenta la turpitude morale comme la conséquence du progrès intellectuel de l'époque, et exerça parfois, dit Grote, une influence funeste et dégradante sur l'esprit athénien.
Les critiques allemands, surtout Bergk% Mei-
» Arist., Ran., 1067.
^ De reîiq. corn, antiq., 1, 10, 20, 255, elc.
neke \ Ranke' et Westermann% nous présentent les poètes comiques comme des hommes d'une moralité élevée, d'un patriotisme austère et éclairé, déguisant une philosophie politique à longue portée sous le voile de la satire, et juges compétents des mérites ou des démérites de leurs contemporains. « Il est impossible, dit avec raison Grote, de se faire une idée plus fausse de l'ancienne comédie*. » Aristophane, en particulier, n'est ni un témoin fidèle ni un critique sincère, et la comédie des Nuées en est une preuve assez éclatante.
S'il était un Athénien qui ne crût pas aux dieux de la Grèce, c'était assurément Aristophane luimême. On sait avec quelle familiarité il traite les dieux et les tourne en ridicule. Ce ridicule ne tirait pas à conséquence auprès du peuple, qui n'y voyait que de simples plaisanteries n'excluant pas la foi. C'est ainsi qu'au moyen âge on tolérait des parodies de la Passion sur le théâtre ; de nos jours la caricature s'applique, sinon aux choses divines, du moins aux événements et aux personnages politiques, et il est admis qu'une caricature doit être prise du bon côté. C'est ainsi qu'on prenait les charges d'Aristophane. Mais Aristophane était trop éclairé pour ne pas être incrédule, et s'il soutenait la religion, c'était par raison d'État. La raison d'État
* Hist. comic. (j\\, 59, oO, 165.
- \"da Arisloph., 241 et s.
^ Geschkhlc der Bemlsamkeit in Griechcnland luid iiom., s. 56.
^ Voy. p. 140.
SOCRÂTE ET xVRISTOPIIANE. 555
fut aussi ce qui excusa à ses yeux la diffamation de Socrate : le philosophe fut immolé à un parti politique.
Pourtant Socrate lui-même semblait être favorable à l'aristocratie, comme Aristophane. Mais Socrate voulait l'aristocratie de la science; Aristophane, celle des grands hommes politiques, des poètes et des théologiens. Aristophane, en effet, se rattachait à cette série de poètes qui avaient londé et consacré la religion mythologique de la Grèce. L'analogie des idées entre les deux adversaires n'était donc qu'apparente, et leur opposition, môme en politique, était réelle.
Aristophane représente la maison de Socrate comme remplie de disciples adonnés à tous les genres d'études. « Pourquoi ceux-ci regardent-ils la terre? demande Strepsiade. — Ils cherchent ce qui est dessous \ » D'autres apprennent l'astronomie, la géométrie, la géographie. C'étaient les sciences dont s'occupaient les sophistes. Les compagnons de Socrate se livraient, en effet, à des études trèsdiverses, et Platon nous montre Socrate s'entretenant de géométrie avec Théodore ou de physique avec Timée. Tout en blâmant les études trop spéciales, Socrate laissait chacun de ses compagnons suivre la voie qu'il préférait. Nous avons vu que lui-môme, pendant sa jeunesse, s'occupa de phy-
* Vers 187
/ sique et d'astronomie. La scène d'Aristophane n'avait donc rien d'invraisemblable.
Après avoir tourné en ridicule la variété des objets auxquels Socrate applique sa méthode et l'universelle curiosité de ses disciples, le poëte livre à la risée du peuple l'obscurité et la subtilité de la dialectique. La pensée de Socrate est obscure et insaisissable comme les nuées. « Je ne pourrais pas bien « examiner les choses célestes, si je ne suspendais « pas en haut ma méditation et si je ne mêlais pas (( à l'air subtil la subtilité de ma pensée*...— « Souverain maître, air immense qui enveloppes <( la terre de toutes parts, lumineux éther, et « vous, vénérables déesses, nuées, mères de la « foudre et du tonnerre, levez-vous, ô reines su- « blimes, et apparaissez au philosophe. » Strepsiade répond par de grossières plaisanteries. « Ne plaisante pas, lui dit Socrate, et ne fais pas « ce que font ces misérables poètes comiques (rpuyo- « (îat>ov£ç)\ D Par ces expressions, Aristophane montre que sa comédie n'est qu'une réplique à l'ironie de Socrate.
En même temps que la tendance au général^ qui fait que Socrate se perd dans les nues, Aristophane nous montre sa manie des divisions et des subdivisions, qui le fait descendre aux plus infimes détails. « En entendant la voix des Nuées, » dit Strepsiade, « mon âme voltige déjà ; elle veut
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(( subtiliser {lemoloyeïv), elle veut bavarder sur de « la fumée; elle veut, en piquant une pensée avec « une autre pensée plus petite, contredire tout « ce qu'on lui dira\ » Tvco/jitcîtov, sententiuncula^ désigne cette minutie d'analyse si familière à Socrate. Ses paroles, d'une exactitude rigoureuse, sont comme des copeaux de bois^ comme une
poussière (^oywv «y-piGwv a'/ivêoLldiio^jq'^^ TraiTraXvî ^) . Les
plus menus objets sont soumis à cette analyse : Combien de fois une puce saute-t-elle la longueur de ses propres pattes? Comment se produit le bourdonnement du cousin? etc., questions qui ne sembleraient pas aujourd'hui si ridicules*. Les mots, eux aussi, sont examinés avec soin, et Socrate en recherche les étymologies'. Il avait été, d'ailleurs, à l'école de Prodicus. « Salut, prêtre des subtiles, « niaiseries, lui disent les Nuées; dis-nous ce que « tu veux, car nous n'écouterions pas aisément un (( autre sophiste scrutateur du ciel, excepté Pro- « dicus; ce dernier, à cause de sa science et de (( son génie ; et toi, parce que tu t'avances superbe, c( roulant des yeux çà et là, sans souliers, suppor- (( tant mille maux et prenant en notre honneur
* On a fait récemment des reclierches sur la force musculaire des insectes, et sur le rapport de leur force ou de leur \itesse avec leur grosseur. On a mesuré le saut des sauterelles et des puces ellesmêmes.
s Voy. une allusion à ce sujet, v. 504 : TaûT apa xal TtovcpiaT aXXr.- Àûv, ^fovTTi xal ^op^ii, opitù. Autres allusions, v. 060 et s.
sique et d'astronomie. La scène d'Aristophane n'avait donc rien d'invraisemblable.
Après avoir tourné en ridicule la variété des objets auxquels Socrate applique sa méthode et l'universelle curiosité de ses disciples, le poëte livre à la risée du peuple Tobscurité et la subtilité de la dialectique. La pensée de Socrate est obscure et insaisissable comme les nuées. « Je ne pourrais pas bien <( examiner les choses célestes, si je ne suspendais « pas en haut ma méditation et si je ne mêlais pas (( à l'air subtil la subtilité de ma pensée*... — « Souverain maître, air immense qui enveloppes « la terre de toutes parts, lumineux éther, et « vous, vénérables déesses, nuées, mères de la « foudre et du tonnerre, levez-vous, ô reines su- « blimes, et apparaissez au philosophe. » Strepsiade répond par de grossières plaisanteries. « Ne plaisante pas, lui dit Socrate, et ne fais pas « ce que font ces misérables poêles comiques (rpuyo- « âalixovîç)\ » Par ces expressions, Aristophane montre que sa comédie n'est qu'une réplique à l'ironie de Socrate.
En môme temps que la tendance au général, qui fait que Socrate se perd dans les nues, Aristophane nous montre sa manie des divisions et des subdivisions, qui le fait descendre aux plus infimes détails. « En entendant la voix des Nuées, » dit Strepsiade, « mon urne voltige déjà ; elle veut
« subtiliser [hmoloyeïv), elle veut bavarder sur de « la fumée; elle veut, en piquant une pensée avec c( une autre pensée plus petite, contredire tout « ce qu'on lui dira*. » rvco/:jit(Jtov, sententkmcula, désigne cette minutie d'analyse si familière à Socrate. Ses paroles, d'une exactitude rigoureuse, sont comme des copeaux de bois, comme une
poussière [lôyc^v ày.pSm Gy^tvSxldiiMOVç^, TiatTraXyj ") . Les
plus menus objets sont soumis à cette analyse : Combien de fois une puce saute-t-elle la longueur de ses propres pattes? Comment se produit le bourdonnement du cousin? etc., questions qui ne sembleraient pas aujourd'hui si ridicules \ Les mots, eux aussi, sont examinés avec soin, et Socrate en recherche les étymologies '. 11 avait été, d'ailleurs, à l'école de Prodieus. « Salut, prêtre des subtiles, c( niaiseries, lui disent les Nuées; dis-nous ce que « tu veux, car nous n'écouterions pas aisément un « autre sophiste scrutateur du ciel, excepté Pro- (c dicus; ce dernier, à cause de sa science et de « son génie ; et toi, parce que tu t'avances superbe, c( roulant des yeux çà et là, sans souliers, suppor- « tant mille maux et prenant en notre honneur
* On a fait récemment des recherches sur la force musculaire des insectes, et sur le rapport de leur force ou de leur vitesse avec leur grosseur. On a mesuré le saut des sauterelles et des puces ellesmêmes.
5 Yoy. une allusion à ce sujet, v. 594 : Taùrapa xal -wvcfxaT aXXr.- Àcîv, ^fovTYi xal T.o^^rï, oum(ù. Autres allusions, v. 060 et s.
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« un visage grave*. » Tel est le contraste établi par le poëte entre les prétentions du philosophe et la futilité de sa méthode ou de ses études.
Appliquez cette subtile analyse aux choses religieuses, et les dieux de l'Etat seront bientôt réduils en poussière. « Je jure par les dieux, dit Strepsiade. « — Par quels dieux? répond Socrate. Sache d'a- « bord que les dieux ne sont plus en usage chez « nous. — Par quoi donc jurez-vous-? » On sait que Socrate jurait par le chien^ et non par les dieux. Aristophane traduit cette abstention respectueuse en incrédulité. « Les Nuées, voilà les seules divine nités qu'il y ait au monde ; tout le reste n*est que « niaiserie. — Mais Jupiter Olympien n'est-il pas « dieu aussi? — Quel Jupiter? Tu te moques. Il n'y « a pas de Jupiter... Promets-moi de ne recon- (( naître désormais d'autres dieux que les nôtres : « le chaos, les nuées et la langue^ voilà nos trois « dieux \ »
Qu'est-ce alors que la foudre de Jupiter? Une flamme et un bruit produits par le frottement des nuages; rien de surnaturel. « Mais Jupiter, dit « Strepsiade, lance pourtant sa foudre sur les « parjures. — Idiot, qui sens l'époque de Saturne, c( nourri des contes de vieille femme, si Jupiter « brûle les parjures, comment ne brûlc-t-il pas f( Simon, Cléonvme, Théorus? Car ce sont là des
* V. cfîG.
c< parjures. Mais quoi ! il foudroie son propre tem- « pie, et Sunium, le promontoire de l'Àttique, et le « sommet des chênes? Pourquoi? Un chêne ne se « parjure pas*. » Ainsi s'évanouit le surnaturel, et avec lui la peur des dieux. Dès lors les parjures seront tranquilles. Plus de religion, plus de
morale.
Tous ces raisonnements d'Aristophane, ne les avons-nous pas entendus même de nos jours? Que de politiques incrédules qui disent cependant : — Respectons la croyance au diable et à l'enfer; car, sans cette croyance, que deviendrait la moralité de la populace ? L'incrédulité est bonne pour nous, qui formons l'aristocratie des sages; mais laissons au peuple sa religion. — Ainsi pensait Aristophane.
Il y a dans les Nuées une scène hardie où le poëte laisse voir toute la profondeur de son mépris pour ce peuple qu'il amuse de ses sarcasmes. Le juste et rinjuste sont personnifiés et représentent la bonne et la mauvaise cause, la bonne et la mauvaise éducation, qui se disputent la jeunesse athénienne. Le Juste rappelle l'éducation antique, qui apprenait au jeune homme à haïr les procès, à rougir des choses déshonnêtes, à se lever devant les vieillards, à ne donner aucun chagrin à ses parents et à ne rien faire de honteux. L'Injuste traite ces maximes de vieilleries et défend le système moderne, qui laisse
sê-r
à la jeunesse la liberté de ses passions et de ses caprices. Il lui recommande de parler à tort et à travers, et de se défier de la modestie, qui n'a jamais profité à personne. Il promet surtout à ses disciples de les armer d'une logique irrésistible avec laquelle ils pourront faire triompher la mauvaise cause sur la bonne. « Tu as péché, tu as aimé, tu as fait un viol, « et tu es pris ; te voilà perdu si tu ne sais pas « plaider ta cause. Mais si tu es avec moi, donne- « toi du bon temps, danse, ris, ne rougis de rien. « Es-tu surpris avec la femme d'un autre, démon- « tre au mari que tu n'as point commis d'injus- « ticej puis soumets la cause à Jupiter, car il a, « lui aussi, succombé à l'amour des femmes; toi « qui es mortel, comment aurais-tu plus de force « qu'un dieu^? » Le Juste, à bout d'arguments, en appelle au nombre de ses adhérents et regarde parmi les spectateurs : les inlàmes sont en majorité. Alors le Juste, par une honteuse désertion, s'écrie : « Je suis vaincu. 0 débauchés, au nom des « dieux, recevez mon manteau ; car je passe dans ti votre canlp^ »
Le poëte n'a pas prêté à Socrate lui-même tout ce qu'il place dans la bouche de l'Injuste; il ne l'accuse pas ouvertement de soutenir de semblables doctrines ; mais il veut faire entendre que toute éducation faite par des sophistes ou des dialecticiens doit fatalement aboutir à ces tristes résultats. Le bon-
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homme Strepsiade, une fois en possession de cette arme puissante, la dialectique, en profite pour ne pas payer ses dettes, et démontre à son créancier qu'il ne lui doit rien. Le vieillard est en extase devant les maîtres qui lui en ont tant appris, et il jure de ne plus adorer que les dieux de Socrate, ces dieux qui rendent la vie si facile et si heureuse. Il fait initier son fils Phidippide. Le jeune homme, en peu de temps, fait de tels progrès qu'il finit par battre son père, et il lui prouve qu'il a bien fait de le battre. Strepsiade invoque Jupiter. « Il n'y a plus de Jupiter : un tourbillon l'a remplacé. » D'ailleurs Jupiter a maltraité son père , lui aussi. Strepsiade irrité prend une torche et met le feu à la maison des sophistes. « Mais tu vas nous faire « périr, s'écrient Socrate et ses disciples. — Tant « mieux, dit Strepsiade; ils ont bien des crimes à « expier, principalement leur mépris envers les « dieux. »
Corruption des enfants et irréligion, tels sont donc les deux griefs d'Aristophane. Si Socrate ne conseillait pas aux enfants de battre leur père à coups de bâton, il leur apprenait du moins à les battre dans la discussion. Plus d'un de ses disciples dut se montrer arrogant dans sa famille. En outre, son doute à l'égard des dieux du paganisme semblait favoriser tous les vices. — Voyez les conséquences d'un tel doute et d'une telle éducation, dit Aristophane; Phidippide bat son père et justifie son action, en citant la conduite de Jupiter
50*2 SOCRATE ET ARlSTOriïANE.
envers Saturne. — C'est à cette accusation cVAristophaae que Platon semble avoir voulu répondre dans YEiithyphron : — Voyez, dit-il à son tour, les conséquences auxquelles aboutit une or- Ibodoxie logique et une foi aveugle : le devin Euthypbron accuse son père d'homicide et invoque l'exemple de Jupiter; il croit faire acte de piété.
C'est ainsi que le philosophe novateur et le poète conservateur se renvovaient l'un à Taulre une même accusation. C'est la lutte du passé contre l'avenir, du paganisme contre le spiritualisme. Toute morale supérieure à celle de Tépoquc où elle se produit semble favoriser l'immoralité ; tout progrès religieux prend la forme de l'irréligion : adorer le vrai Dieu, c'est être athée. La ciguë, la croix ou le bûcher sont la punition des sages. Que de gens, même de nos jours, ont peur de la vérité et de la lumière !
Par une assimilation perfidement spirituelle à Diagoras de Mélos, condamné à mort, Aristophane appelle Socrate le Mélien, Il sème dans le peuple une idée qui devait plus tard grandir et porter ses fruits.
Aristophane a-t-il donc causé la mort de Socrate? — Directement, non; indirectement, il a contribué au crime. Élien et Diogènc de Laërte ont prétendu que c'étaient Mélitus et Anytus qui avaient excité Aristophane contre Socrate. Mais la critique moderne a très-bien prouvé que cette assertion est sans fondement. Socrate n'est mort
SOCRATE ET ARlSTOrflANE. ôGô
qu'en 599 ; il y a donc un intervalle de vingt-quatre ans entre la représentation des Nuées et la con- . damnation du philosophe. La pièce fut d'ailleurs très-mal accueillie. Les deux poètes qui disputaient le prix à Aristophane, Cratinus et Amipsias, lui furent préférés ; cet échec nous est attesté par Aristophane lui-même'. Le poète retoucha son ouvrage et le rédigea tel qu'il nous est parvenu'; mais c'est une question de savoir si cette seconde édition a jamais été représentée ^ De plus, Aristophane n'est pas le seul poète qui ait joué Socrate sur le théâtre : Eupolis et Amipsias l'ont attaqué de la môme manière comme type des sophistes. Sans doute ils suivirent l'exemple d'Aristophane. Quant à Mélitus, il était encore jeune à l'époque même de l'accusation de Socrate*. Gomment aurait-il été en état, vingt-quatre ans auparavant, quand il sortait à peine de l'enfance, d'entrer dans une ligue contre Socrate et de soudoyer la verve d'Aristophane? Le récit d'Élien est donc faux et absurde. Diogène de Laërce suppose que ce fut Anytus seul qui paya Aristophane. Mais à cette époque, d'après le témoignage de Platon, il n'avait en^
* Fréret, Mém. de Vac. des inscr., t. XLVIl. Cousin, Trad. de Platoïiy M, 485 et s.
3 Egger, De la deuxième édition des Nuées. — Samuel Petit, MiscelL, liv. I,°c. VI. — Scolies d'Arisloph. — Élien dit que la pièce fut reçue avec enthousiasme, ce qui prouve que les témoignages de ce compilateur sont sans valeur aucune.
* Voy. YEutliyphron.
core rien eu à démêler avec le philosophe, et plusieurs années après il était encore en bonne intelligence avec lui\ Enfin Socrate semble s'être réconcilié avec Aristophane lui-même. Platon nous le montre s'entretenant avec lui chez Agathon. Alcibiade cite en plaisantant deux vers des Nuées, Peutêtre Aristophane avait-il fini par rendre justice à l'excellent caractère de Socrate, et Platon, à son tour, rend justice à la grâce supérieure du génie d'Aristophane.
Dans le Banquet, dit V. Cousin, les individus seuls sont en présence et conversent amicalement; dans Y Apologie, les causes mêmes sont aux prises, et on peut placer Aristophane très-justement parmi ceux qui ont amené le triste dénoûment qui se prépare. « En effet, comment supposer que les Nuées n'aient pas préparé le peuple et le magistrat à voir dans Socrate un citoyen équivoque, un novateur dangereux, digne du sort d'Anaxagore et de Prodicus? Les Nuées ne soulevèrent pas l'accusation contre Socrate, mais lui frayèrent la voie. Ce qui avait produit la comédie l'accrédita et, quand le temps fut venu, la convertit en accusation. La seule différence est celle du premier acte d'un drame a son dernier \ »
Nous avons vu que les fréquentes discussions de Socrate avec les sophistes et l'analogie des armes
* Voy. le Ménon. L'époque du dialogue nous est donnée par ce que Socrate dit de la mort de Protagoras.
- Notes sur le Banquet, p. 401.
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employées par les deux partis adverses, firent confondre Socrate avec ceux qu'il attaquait. C'est là, en définitive, la seule part qu'eurent les sophistes dans le procès de Socrate; et cette part, comme on voit, est tout indirecte.