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CHAPITRE III

CAUSES DU PROCÈS DE SOCRATE; LEUR LIAISON AVEC SES DOCTRINES IMIILOSOPRIQUES

Le procès de Socrate, tant de fois instruit et apprécie en sens contraires, ne saurait être jugé en dernier ressort que par Fintrodiiction d'un élément jusqu'alors trop négligé : les doctrines philosophiques de Socrate. Si on les oublie, on ne peut pénétrer au cœur de la question.

Puisque Texistence et la conduite d'un homme, aux yeux de Socrate hii-méme, sont une vivante dialectique, appliquons-lui sa propre méthode : remontons à F idée générale qui a dominé toutes ses pensées et tous ses actes, pour redescendre ensuite aux applications spéciales de cette idée et aux conséquences multiples qu'elle devait produire. A prendre ainsi dans son ensemble une intelligence ou une existence, abstraction faite des accidents, il est certain qu'on la verra se résumer dans une notion intelligible, sorte de formule providentielle.

Cette notion, d'ailleurs, ne détruit pas la volonté libre, bien qu'elle ramène l'individu à une idée dans le sens de Platon. Ainsi donc, au lieu d'instruire judiciairement le procès de Socrate, instruisons-le dialectiquement. ,

Nous l'avons vu, Tidée-maîtresse de Socrate est celle de la science, qui est pour lui identique au bien. 11 croit la science toute-puissante sur les autres comme elle Test sur lui-même. La vertu morale, l'utilité politique, la beauté artistique, la foi religieuse, il fait tout résider dans la science. Atteindre à la science par la dialectique des pensées et des actes, voilà son unique préoccupation.

Grande idée, mais qui n'estpas encore assez grande; car elle n'est pas vraiment égale au bien en étendue. Ne laisse-t-elle pas en dehors d'elle-même une chose que Socrate a le tort de négliger : le libre arbitre? Par ce qu'elle contient de positif, cette idée a fait la force de Socrate; par ce qu'elle contient de négatif et d'incomplet, elle a fait sa faiblesse. Toute idée bornée ne peut se suffire à elle-même : Socrate et Platon l'ont compris ; mais ce que Socrate ne savait pas, c'est que l'idée dont il était le représentant et comme la réalisation visible renfermait en ellemême un germe de destruction : après l'avoir fait vivre, cette idée va causer sa perte.

Socrate absorbe dans l'idée de la science toute la dialectique] par là il donne prise sur lui-môme aux ennemis des sophistes, avec lesquels on le confond.

Il absorbe dans la même idée toute la morale^ et

368 CAUSES DU l'ROCÈS DE SOCRATE.

nie le libre arbitre ; par là il donne prise à ceux qui Taccuseront de corrompre la jeunesse.

Il absorbe dans cette idée toute la politique; les politiques vont se tourner contre lui.

Il y absorbe aussi la poésie et les arts ; les poëtes se joindront aux politiques pour l'accuser.

Il y absorbe enfin la religion; les théologiens, à leur tour, se lèveront contre le novateur.

Chaque groupe d'ennemis représentera un côté des choses méconnu par Socrate; ou plutôt, c'est toujours le même élément qu'il a négligé et dont l'absence rendra attaquables sa dialectique, sa morale, sa politique, son esthétique, sa religion.

I. La dialectique de Socrate fut la première cause qui lui suscita des ennemis, et cela grâce à l'idéal de la science qu'il s'était formé, à la mission qu'il s'était attribuée et aux procédés logiques qu'il mettait en œuvre.

Ecoutons Socrate dans VApologie de Platon : « Quelqu'un me dira sans doute : — Mais, Socrate, « d'où viennent ces calomnies que l'on a répandues « contre toi? Car, si tu ne faisais rien de plus ou « autrement que les autres, on n'aurait jamais tant « parlé de toi. Dis-nous donc ce que c'est, afin que « nous ne portions pas un jugement téméraire. — « Rien de plus juste assurément qu'un pareil lan- « gage, et je vais tâcher de vous expliquer ce qui m'a « fait tant de réputation et tant d'ennemis. Écoutez- « moi. Quelques-uns de vous croiront peut-être que

«je ne parle pas sérieusement; mais soyez bien c( persuadés que je ne vous dirai que la vérité. En « effet. Athéniens, la réputation que j'ai acquise « vient d'une certaine science qui est en moi. « Quelle est cette science? C'est peut-être une « science purement humaine, et je cours grand « risque de n'être savant que de celle-là... Un jour, « Chéréphon demanda à Delphes s'il y avait au « monde un homme plus savant que moi. La Pythie « lui répondit qu'il n'y en avait aucun... Quand je « sus la réponse de l'oracle, je médis en moi-même : « Que veut dire le dieu? Car je sais bien qu'il n'y a c( en moi aucune science, ni petite ni grande... J'al- <( lai chez un de nos concitoyens qui passe pour un « des plus sages de la ville, et j'espérais que là, « mieux qu'ailleurs, je pourrais confondre l'oracle « et lui dire : Tu as déclaré que je suis le plus sage « des hommes, et celui-ci est plus sage que moi. « Examinant donc cet homme dont je n'ai que faire « devons dire le nom, je trouvai qu'il passait pour c( sage aux yeux de tout le monde, surtout aux siens, c( et qu'il ne l'était point. Après cette découverte, « je m'efforçai de lui faire voir qu'il n'était nuUe- « ment ce qu'il croyait être, et voilà déjà ce qui me « rendit odieux à cet homme et à tous ses amis, « qui assistaient à notre conversation... De là j'allai c( chez un autre, qui passait encore pour plus sage « que le premier : je trouvai la même chose et je me « lis là de nombreux ennemis. Cependant je ne me of rebutai point. Je sentais bien quelles haines j'as-

« semblais sur moi ; j*en étais affligé, effrayé même. « Malgré cela, je crus devoir préférer la voix du <( dieu... Ce sont ces recherches, Athéniens, qui ont « excité contre moi tant d'inimitiés dangereuses ; « de là tant de calomnies répandues sur mon « compte, et ma réputation de savant ; car tous ceux « qui m'entendent croient que je sais toutes les a choses sur lesquelles je démasque Tignorance des « autres. Mais, Athéniens, la vérité est qu'Apollon « seul est sage et qu'il a voulu dire seulement, par c< son oracle, que toute la science humaine n'est « pas grand'chose, ou même qu'elle n'est rien*. »

Ce passage résume et met en évidence ce que nous avons déjà longuement étudié :

d° Vidéal très-élevé que Socrate se forme de la science. C'est chez lui une conception tellement puissante, qu'il lui attribue une origine divine; il se sent dominé par elle et la regarde comme une sorte de révélation ; l'oracle de Delphes ne lui semble être que l'écho de son oracle intérieur.

S*" La mission qui se rattache à cette idée de la science. Socrate se sent destiné à découvrir et à montrer aux autres hommes en quoi consiste la vraie sagesse. Nul ne fut plus philosophe dans le sens étymologique du mot, et ne développa davantage autour de lui la philosophie. Aussi fut-il le chef d'une grande école.

5^ La dialectique, par laquelle Socrate s'efforce de

* Apoî.f Ir. Cousin, 75.

développer en lui et chez les autres les facultés nécessaires à la science. Ces facultés se réduisent pour lui à une seule : la raison. Scientiftque et rationnel ne font qu'un à ses yeux : tant qu'il n'a pas trouvé le coté rationnel des choses, il se regarde comme ignorant; et toute opinion des autres hommes qui ne se ramène pas à la raison, il la convainc par son ironie et par sa maïeutique de n'être au fond que de l'ignorance.

Une dialectique aussi exclusivement rationnelle, aussi difficile à satisfaire, aussi dédaigneuse de tout ce qui n'est que probabilité, opinion, tradition, sentiment instinctif, devait paraître importune, étrange, inintelligible, et parfois même absurde. Tous les procédés qu'elle employait semblaient choquants à la foule.

D'abord, préoccupé par un idéal de la science presque surhumain, Socrate opposait à toute sagesse humaine son ironie. Par là il blessait la conviction des autres et dissimulait la sienne ; double moyen d'exciter la déiiance. Que de gens, blessés dans leur orgueil, durent s'indigner contre cet effronté railleur I Si encore il eût résolu lui-même les questions qu'il aimait à poser! mais il ne disait sa pensée que devant ses amis les plus intimes, et, même avec ceux-ci, il procédait par une méthode indirecte d'accouchement. Sa mission, on s'en souvient, était analogue à celle des sages-femmes : ne rien produire et aider les autres à produire. Aussi, soit qu'il réfutât l'erreur, soit qu'il cherrMt la vérité.

il se montrait également insaisissable, « comme la torpille » qui vous imprime ses secousses et fuit entre vos mains.

L'effet produit par une telle méthode sur un grand nombre d'auditeurs est décrit avec franchise dans un passage du Clitophou dont nous avons déjà cité

une partie :

« Souvent, Socrate, quand je me suis trouvé avec (( toi, j'ai été saisi d'admiration en t'écoutant, et « il m'a semblé que tu parlais mieux que tous les « autres lorsque, gourmandant les hommes comme « un dieu du haut d'une machine de théâtre, tu t'é- (( criais : —Où courez-vous, mortels? Ne voyez-vous « pas que vous ne faites rien de ce que vous devriez « faire?... Vous ne songez pas à trouver à vos enfants « des maîtres qui leur enseignent la justice... — « Dans ces discours et tant d'autres, par lesquels tu « nous apprends que la vertu peut être enseignée « [étant identique à la science], et que nous ne dc- (( vous pas négliger l'étude de nous-mêmes, je n'ai « jamais rien trouvé et sans doute je ne trouverai « jamais rien à reprendre. Je les crois bons pour « nous exciter et très-propres à nous faire sortir du « sommeil où nous sommes engourdis... Mais est-ce « là tout? Ne faut-il pas arriver à la pratique et c< mettre la main à l'œuvre? » Opposition du point de vue pratique, préféré par les sophistes, avec le point de vue purement rationnel et scientifique de Socrate. « Pour l'art du pilote, il peut arriver « qu'un homme, sans savoir diriger un vaisseau,

s'avise de composer un éloge de cet art d'une manière très-propre à nous y encourager; et pour les autres arts il en est de même. On pourrait t'accuser aussi de ne pas mieux connaître la justice, malgré tous les éloges que tu lui donnes. Je ne le pense pas ; mais de deux choses l'une : ou tu ne sais pas ce que je te demande, ou tu ne veux pas me le communiquer. C'est pour cela que je crois devoir aller trouver Thrasymaque ou tout autre qui me satisfasse, à moins que tu ne mettes fin à tes éternelles exhortations. Si tu me faisais l'éloge de la gymnastique en m'engageant à prendre soin de mon corps, après ces exhortations tu me dirais sans doute quel est mon tempérament et quelle espèce de soins il exige. Faisen de môme à présent. Suppose que Clitophon t'accorde qu'il est ridicule de s'occuper de tout le reste et de négliger l'àme... Maintenant, je t'en conjure, réponds à ma question, pour que je ne sois plus forcé, comme je viens de le faire et comme je l'ai fait avec Lysias, de te louer sur certains points et de te blâmer sur d'autres. Car je répéterai toujours que, pour celui qui n'a point été encore exhorté à la vertu, tu es le plus précieux des hommes ; mais pour celui qui l'est déjà, tu serais presque un obstacle à ce qu'il parvînt au véritable but de la vertu, qui est le bonheur [parce que tu fais de la vie une recherche et une inquiétude perpétuelles] \ »

» Clilopho, p. 407.

Hippias dit également dans les Mémorables : « Je « ne te dirai rien, Socrate, que tu ne m'aies donné c( ta définition de la justice : car ta coutume est « de te moquer des autres ; d'interroger , d'em- « barrasser tout le monde, sans vouloir jamais « rendre de compte à personne ni dévoiler en rien « ta pensée. — Tu ne sais donc pas, Ilippias, que « je ne cesse jamais de montrer ce que je pense « sur la justice ? — En quels termes la définis-tu? a — Je la définis, sinon en paroles, du moins en « action' » (choses identiques pour Socrate, comme

on sait : loytù xal âp/w) .

Quand le jeune Âlcibiade, disciple de Socrate, a convaincu Périclès de ne pouvoir définir la loi, Périclès lui répond, on s'en souvient : « Quand nous « étions à ton âge, nous étions forts sur ces difficc cultes, nous aimions à subtiliser, à sophistiquer « comme tu fais à présent'. »

a Quelques-uns croient, dit Xénophon, d'après ce « que certaines gens écrivent ou disent au sujet de « Socrate, qu'il était très-capable d'exciter (irpo- « rpi^xdOûci) à la vertu, mais incapable d'y conte duire*. »

La veine négative de Socrate, son ironie et sa laborieuse maïeutique donnaient prise, comme on

* Mém., IV, IV, 2.

* J/ém.,I, II, 40-47.

^ Mém., I, 4. — Ceci semble une allusion au Cîitophon. Cf. Cicéron, De oratore, i, 47, 204, où Socrate parle de cette excitation (^rpopoTîT.) à la vertu. — Voy. aussi Yxem, Ueber Platon' s Kleitophon, p. 5-12.

voit, à bien des objections. La principale cause en était dans le rationalisme excessif de Socrate, si difficile à satisfaire, et qui dégénérait parfois en une sorte de logique à outrance. Tout ce qu'on ne pouvait pas lui expliquer rationnellement et logiquement, il le rejetait comme faux ou incertain : par exemple, le libre arbitre. On avait beau invoquer le sens intime ou le sens commun : Socrate ne reconnaissait que ce qu'il pouvait ramener à une définition générale selon les lois de la logique.

A force d'être logicien ou dialeclicien, on finit par être bien près du sophiste. Pour un observateur inattentif ou non initié, — comme Cîitophon, — Socrate devait offrir plus d'un trait de ressemblance avec les Protagoras et les Gorgias.

Le sophiste aime à contredire et à railler ; Socrate contredit tout le monde et parle de toutes choses

avec ironie.

Le sophiste soutient le pour et le contre; Socrate, lui aussi, soutient parfois une thèse opposée à celle qu'il regarde comme vraie; il feint d'accepter vos propres idées et les développe mieux que vous ne le feriez vous-même ; puis, tout à coup, il passe dans le camp opposé et réfute ce qu'il vient de dire. Vous croyez toujours tenir son dernier mot; vous ne

l'avez jamais.

Le sophiste semble n'avoir aucune conviction arrêtée sur les sujets qu'il traite tantôt dans un sens tantôt dans un autre. Socrate, lui aussi, semble ue rien affirmer et affecte de ne rien savoir.

Le sophiste use et abuse de la déduction et de rinduction ; ttintôt il généralise à Texces, tantôt il divise et subdivise avec subtilité, afin de vous envelopper dans les liens inextricables des procédés logiques. Le raisonnement semble bannir la raison. Socrate, lui aussi, attache une importance extrême à tous les procédés d'analyse et de synthèse qu'exige la science ; il tombe même dans la subtilité logique et daps le sophisme, tantôt à dessein et par ruse de guerre, tantôt sans le vouloir et sans le savoir.

Ainsi ridée prédominante de la science et de tous les procédés rationnels qu'elle emploie finit par donner à la dialectique de Socrate l'apparence de la sophistique, parfois même plus que l'apparence.

II. Le même défaut se laissait voir dans sa morale, et la dialectique d'action répondait à la dialectique de pensée : par la confusion de la science et de la pratique, Socrate choquait toutes les idées reçues, et cette fois, ce n'était pas un préjugé qu'il battait en brèche, mais une c< vérité de sens commun. » Les entretiens où Socrate laisse échapper le plus de sophismes sont précisément ceux qui roulent sur l'identité de la science et de la vertu, et où il méconnaît le libre arbitre. Qu'on se rappelle cette étrange conversation avec Euthydème, dans laquelle Socrate soutient que celui qui trompe sciemment est supérieur à celui qui trompe sans le savoir! Qu'on se rappelle les subtilités du Second Hippias sur le mensonge et sur l'injustice, et ces propositions para-

doxales, que tant de critiques n'ont point voulu attribuer à Socrate. Nous avons interprété et expliqué ces propositions, qu'Âristote prend la peine de réfuter en plusieurs endroits. Loin d'être apocryphe, le Second Hippias est un des dialogues les plus importants de Platon : celui qui ne l'aura pas médité et éclairci risque de ne rien comprendre aux vraies doctrines socratiques, et conservera l'idée vulgaire du Socrate ennemi de la métaphysique. On a vu que l'absorption du libre arbitre dans l'intelligence est le point capital de la philosophie de Socrate; c'est la grandeur et en même temps le vice de sa morale. Toutes les fois qu'il aborde ce sujet dans quelque entretien avec les sophistes, les rôles semblent intervertis, et c'est Socrate lui-même qui paraît le plus sophiste de tous. Lisez le Protagoras de Platon; n'est-ce pas ici l'illustre professeur d'Âbdère qui soutient la cause du sens commun? N'est-ce pas Socrate qui vise au paradoxe ? Qu'on se figure l'effet produit sur l'auditoire par des entretiens comme ceux du Second Hippias ou du Protagoras, Plus d'un honnête Athénien dut concevoir des doutes sur la morale socratique. Plus d'un père dut être irrité en entendant des doctrines aussi étranges dans la bouche de son fils ; et en apprenant qu'elles avaient Socrate pour auteur, il put en conclure que Socrate gâtait V esprit des jeunes

gens.

Une autre conséquence de la même théorie morale servit à confirmer l'opinion que Socrate gâtait

378 CAUSES f)U PROCÈS DE SOGRATE.

la Jeunesse. Socrate répétait sans cesse que le plus savant est aussi le meilleur, le plus puissant, le plus digne de commander, quel que soit son âge ou sa position ou sa naissance. Les jeunes gens qui s'instruisaient auprès de lui devaient être portés à se croire meilleurs que leurs pères ou leurs parents, parce qu'ils en savaient plus qu'eux. De là l'accusation mentionnée dans les Mémorables : « Socrate ensei- « gnait aux enfants à insulter leurs parents (ttoo- (( TunlayuCeiv) ^ en leur persuadant qu'il les rendait « plus savants que leurs pères ; il leur disait sou- « vent que la loi permet de lier son père quand on « peut le convaincre de folie^ se fondant en cela sur « cette raison que l'ignorant peut être à bon droit « enchaîné par le savant. — Accusation fausse; car « Socrate croyait au contraire que le savant qui « enchaînerait l'ignorant mériterait d'être enchaîné « lui-même par le premier qui en saurait plus que « lui... Socrate, poursuit l'accusateur, enseignait à « mépriser non-seulement son père, mais encore « ses autres parents, en disant que, dans le cas de « maladie ou de procès, on trouve des secours non « dans ses parents, mais dans les médecins et les « avocats : il soutenait encore que les amis n'ont c( qu'une stérile bienveillance s'ils ne sont pas capa- <( blés de se rendre utiles ; que personne enfin ne c< mérite nos hommages, sinon ceux qui saietit ce « qu'il faut {eiSoraç roc déovza) ct qui sont capables de « l'enseigner. Et comme il persuadait à cette jeu- « nasse que lui-même était très-savant et le plus

(( capable de former des savants, elle croyait que « tous les autres n'étaient rien, comparés à lui. — « J'avoue qu'en parlant des pères, des parents, « des amis, il employait les expressions qu'on lui « reproche*. »

Voilà des textes assez précis qui montrent le vrai sens du mot: corrompre la jeunesse. Comme on le voit, c'est toujours la même confusion de la science et de la vertu qui rend Socrate vulnérable. Nous ne faisons pas une hypothèse en prétendant que la théorie de la science est l'origine des principales accusations portées contre lui; nous nous appuyons sur des témoignages formels. Platon fait dire aussi à Socrate : « Beaucoup de jeunes gens « qui ont du loisir et qui appartiennent à de riches « familles s''attachent à moi, et prennent grand (( plaisir à voir de quelle manière j'éprouve les « hommes ; eux-mêmes ensuite tâchent de m'imiter (( et se mettent à éprouver ceux qu'ils rencontrent ; « et je ne doute pas qu'ils ne trouvent une abon- « dante moisson. Tous ceux qu'ils convainquent a ainsi d'ignorance s'en prennent à moi et non pas (( à eux, et vont disant qu'il y a îin certain Socrate « qui est une vraie peste pour les jeunes gens\ » Certes les pères et les vieillards devaient être fort irrités de se voir réfutés par des jeunes gens, et il est à craindre que ces derniers n'aient fort souvent dépassé les limites de la déférence. De plus, le jeune homme

1 Mém., I, I.

* Apologie, tr. Coushi; 76.

vainqueur dans la discussion en concluait qu'il était meilleur dans Faction ; nouvelle cause de scandale. Que de professeurs, même de nos jours, se sont attirés les « flainte^ des familles, » parce qu'ils avaient remué trop d'idées dans la tête des enfiuits! Que serait-ce s'ils ajoutaient à ce grief la négation du libre arbitre et plus d'une opinion suspecte en religion et en politique! Si Socrate vivait parmi nous, si rUniversité française avait l'honneur de le compter parmi ses professeurs de philosophie, il se ferait sans doute beaucoup d'ennemis : on ne le mettrait pas à mort, mais on lui enlèverait sa chaire et on fermerait son cours. Le meilleur des ministres de l'instruction publique se conduirait comme Anytus et Mélitus, miitatis mntandis, et n'en aurait pas moins la conscience tranquille. Qu'on déclame maintenant contre le despotisme et l'intolérance de la démagogie athénienne! Avons-nous lieu d'être si fiers de nous-mêmes?

La Cyropédie de Xénophon contient une anecdote intéressante, qui explique ce qu'un père voulait dire en accusant les sophistes de corrompre son fils, ainsi que l'extrême vengeance qu'il se croyait autor; ' à en tirer. Cyrus demande à Tigrane : « Qu'est devenu « cet homme, le sophiste, qui avait coutume d'être c( toujours dans ta compagnie, et auquel tu étais si « attaché? — Mon père l'a mis à mort. — Pour « quelle offense? — Il affirmait qu'il me corrompait, « bien que cet homme eût un caractère si admise rable que, même au moment où il mourait, il

« m'appela et me dit : N'en veuille pas à ton père « s'il me tue, car il ne le fait pas avec mauvaise « intention, mais par ignoraiice; et les fautes corn- « mises par ignorance doivent être regardées comme « involontaires. — Hélas! pauvre homme! s'écria (( Cyrus. — Le père lui-même parla alors ainsi : — « Cyrus, tu sais qu'un mari met à mort un homme c( qu'il trouve en compagnie de sa femme. Ce n'est (( pas qu'il corrompe son intelligence, mais c'est qu'il c< enlève son affection à son mari, et en conséquence (( ce dernier le traite comme un ennemi. C'est pré- (( cisément ainsi que je haïssais ce sophiste, parce qiiil « faisait que mon fils r admirait plus que moi. — Par « les dieux, répliqua Cyrus, tu as fait une faute « purement humaine. Pardonne à ton père, Ti-

« grane . »

Ce passage senible être une allusion au sort de Socrate. La comparaison de la jalousie maritale et de la jalousie paternelle est ingénieuse et exacte. Le père de Tigrane semble n'être autre qu'Anytus luimême. En effet, d'après V Apologie de Xénophon % le fils d'Anytus avait paru s'intéresser beaucoup aux entretiens de Socrate; et ce dernier, observant dans ce jeune homme une grande ardeur et des aptitudes intellectuelles, voulut dissuader son père de l'élever pour son commerce de marchand de cuirs. Anytus, mécontent, rappela son fils auprès de lui et se chargea lui-même de son éducation, dans laquelle il

» C2/r.,III, I, 14, 38, 40. Cf. v, 5, 28. * Apol, 29,50.

réussit fort mal. C'était là le premier grief d'Aiiytus contre Socrate.

Comme on le voit, l'accusation de corrompre les jeunes gens n'a point trait aux mœurs, mais à l'esprit. Socrate est à l'abri des reproches honteux que s'attirèrent beaucoup de ses concitoyens. Il ne faudrait pas croire cependant que ses idées sur l'amour soient demeurées enliùrement étrangères à l'accusation. Socrate se donnait lui-même comme un séducteur toujours à la piste des jeunes gens. Mais il s'agit là d'une séduction intellectuelle et non physique ; c'est à la Vénus Uranic, non à la Vénus populaire, que Socrate prétend sacrifier. Il n'en excitait pas moins chez beaucoup de pères cette sorte de jalousie dont parle Xénophon ; un grand nombre d'entre eux voyaient avec dépit le cœur et l'esprit de leurs enfants leur échapper. Aussi reprochèrentils à Socrate cette sorte de séduction intellectuelle.

En résumé, Socrate, pour ainsi dire enivré de science et de dialectique, communiqua cette ivresse à ses disciples ; ceux-ci en abusèrent parfois et se crurent meilleurs que les autres parce qu'ils savaient mieux raisonner. Par cette confusion de la sagesse pratique avec la science rationnelle, renseignement moral de Socrate semblait |»ropre à développer des tendances dangereuses, contraires aux traditions de famille et à l'autorité .paternelle.

m. La politique n'est pour Socrate qu'une morale

CAUSES DU PROCiïS DE SOCRATE. 383

en grand. Les qualités et les défauts de sa morale devaient donc se retrouver, en traits plus visibles, dans ses doctrines politiques.

Dans le gouvernement des peuples, comme dans le gouvernement de soi-même, Socrate ne voit qu'une science. Il n'a point assez d'ironie pour l'empirisme aveugle et incertain de ceux dont le seul guide est Vopirmn. Aucun des plus célèbres politiques d'Athènes ne le satisfait, parce qu'aucun n'a su ramener son art à des principes rationnels qui permissent de le transmettre aux autres. Thémistocle, Aristide, Thucydide ont eu d'heureuses inspirations et comme un instinct divin, soit; mais ils n'ont point été des sages et n'ont point transmis la sagesse aux autres, pas même à leurs propres enfants. Voilà ce que Socrate répète sur tous les tons, dans le /''' Alcibiade, dans le Gorgias^ dans le Ménon. On se rappelle les paroles d'Anytus^ : « A ce que je vois, « tu ne te gênes pas pour dire du mal des gens. Si (( tu voulais m'écouter, je te conseillerais d'être (( plus réservé; parce qu'il est plus facile en toute « autre ville peut-être de faire du mal que du bien a à qui on veut, mais en celle-ci beaucoup plus (( qu'ailleurs. Je crois que tu en sais quelque chose « par toi-même. » Allusion aux Nuées. — « Ménon, « répond Socrate, il me paraît qu'Anytus se fâche; « et je ne m'en étonne pas : car d'abord il s'imagine « que je dis du mal de ces grands hommes, et, de « plus, il se flatte d'être de ce nombre. »

* Mén., loc. cit.; Cousin, 214.

Ainsi la prétention de substituer une politique de principes à la politique d'expédients, une science rationnelle à un art empirique, paraissait un injuste mépris pour les gloires passées ou présentes d'Athènes ; et il est certain que Socrate ne fut pas toujours assez juste à leur égard.

En même temps que Socrate dédaignait tous ceux qui s'étaient mêlés de politique, il refusait luimême de s'en mêler. Trouver mal ce que font les autres et ne rien ûûrc de mieux soi-même^ double chance d'impopularité. La conduite de Socrate n'en était pas moins logique. Faisant profession de ne pas posséder lui-même la sagesse, mais de la chercher, il ne devait pas se croire le droit d'intervenir dans les affaires publiques, au risque de se tromper. D'ailleurs il croyait avoir une autre mission. « La « voix divine, dit-il dans son Apologie^ s'est toujours « opposée à moi quand j'ai voulu me mêler des (( affaires de la République, et elle s'y est opposée « fort à propos ; car, sachez bien qu'il y a longtemps « que je ne serais plus en vie, si je m'étais mêlé « des affaires publiques, et je n'aurais rien avancé « ni pour vous ni pour moi. Ne vous fâchez point, « je vous en conjure, si je vous dis la vérité. Non, « quiconque voudra lutter franchement contre les « passions d'un peuple, celui d'Athènes, ou tout « autre peuple ; quiconque voudra empêcher qu'il c( ne se commette rien d'injuste ou d'illégal dans un « Etat, ne le fera jamais impunément. Il faut de « toute nécessité que celui qui veut combattre pour

CAUSES DU PROCÈS DE SOCRATE. Z^h

« la justice, s'il veut vivre quelque temps, demeure « simple particulier et ne prenne aucune part au « gouvernement*. »

Cependant, toutes les fois que Socrate eut à remplir des fonctions publiques, à défaut d'autre talent, il y montra un inébranlable amour de la justice. « Vous savez. Athéniens, que je n'ai jamais exercé « aucune magistrature, et que j'ai seulement été « sénateur*. » Le sort l'avait désigné', il avait alors soixante-trois ans. De Prytane il devint Epistate', dignité qui ne durait qu'un jour et qui équivalait à la présidence. Socrate fit rire à ses dépens ses collègues par sa gaucherie et son inhabileté, quand il fut question de recueillir les voix\ « La tribu Antio- « chide, à laquelle j'appartiens, était justement de « tour au Prytanée, lorsque, contre toutes les lois, « vous vous opiniâtriez à faire simultanément le « procès aux dix généraux qui avaient négligé d'en- (' sevelir les corps de ceux qui avaient péri au com- « bat des Arginuses^; injustice que vous reconnûtes « et dont vous vous repentîtes dans la suite. En « cette occasion, je fus le seul des prytanes qui osai « m'opposer à la violation des lois et voter contre

* ApoL, 98, Cousin, 74.

* ApoL, 74, Cousin, GO,

5 Sij^^onius, De rep. ath., lib. II, c. ii. Samuel Petit, Leges allicœ,

m, lit. I.

* J/ém., I, 7H.

s Platon, Gorgias, p. 60. Athénée, Banquet, V, xv.

6 Xén., Hisl. gr., I, 444, 452. — Mm., I, i. — Diod. de Sic, Bihl. Iiist.f XII, xcviii.

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