II
« VOUS. Malgré les orateurs qui se préparaient à me a dénoncer, malgré vos menaces et vos cris, j'aimai « mieux courir ce danger avec la loi et la justice c( que de consentir avec vous à une si grande ini- « quité. » — « Quand vint l'oligarchie, les Trente « me mandèrent. . . et me donnèrent l'ordre d'amener « de Salaminc Léon leSalaminien, afin qu'on le fit « mourir... Toute la puissance des Trente, si terrible « alors, n'obtint rien de moi contre la justice... Il « ne faut pas douter que ma mort n'eût suivi ma « désobéissance, si ce gouvernement n'eût été aboli « bientôt après ^ »
L'abstention de Socratc ne fut donc pas de l'indifférence politique, mais de la défiance à Tégard de lui-même et à l'égard des autres. « Le sage, sem- « blable à un homme qui se trouve au milieu do « bètes féroces, incapable de partager les injustices « d'autrui, et trop faible pour s'y opposer à lui seul, « reconnaît qu'avant d'avoir pu rendre quelque ser- « vice à l'État ou à ses amis, il lui faudrait périr « inutile à lui-même et aux autres; alors, ayant bien « fait toutes ces réflexions, il se tient en repos, uni- « quement occupé de ses propres affaires, comme « le voyageur pendant l'orage, abrité derrière quelce que petit mur contre les tourbillons de poussière « et de pluie, voyant de sa retraite l'injustice enve- « lopper les autres hommes... Mais c'est n'avoir pan c( rempli sa plus haute destinée, faute d'avoir vécu
i Platon, ib. Cf. Lettre VU. — iMcm., iv, 805. — Diog., ii, s. 24.
« SOUS une forme convenable de gouvernement ^ » Socrate resta donc en dehors de tous les partis ; mais cette abstention même devait le rendre suspect. D'ailleurs, malgré son désir d'impartialité, il favorisa, sans le vouloir peut-être, le parti aristocratique. Nous avons vu que l'absorption de la politique dans la science développait chez Socrate deux tendances contraires, l'une favorable à l'aristocratie, l'autre favorable à la démocratie. Si la politique n'est qu'une dialectique sur une grande échelle, la souveraineté appartient de droit aux plus savants, qui sont aussi les meilleurs ; voilà l'aristocratie. D'autre part, la science ne doit pas s'imposer au peuple par la force, mais se transmettre par la persuasion ; voilà la part de la démocratie. Cependant, si les sages consultent le peuple, ce n'est après tout peureux qu'un simple moyen de gouvernement; ils n'agissent pas en vertu d'un droit populaire. L'idée du droit inhérent à toute personne libre manque dans la philosophie socratique. Que devait-il donc arriver? Des deux courants que nous avons précédemment indiqués, quel est celui qui devait l'emporter chez les disciples de Socrate? Evidemment, ce devait être le courant aristocratique ; car le pouvoir est un droit pour les sages, tandis que les procédés de persuasion démocratiques sont de simples moyens; ces moyens devaient finir par sembler secondaires.
* Rép.f M.
Parmi les disciples de Socrate, il y avait des philosophes et des politiques. Les philosophes ne pouvaient prêcher la tyrannie de la force ; mais les politiques devaient faire bon marché des moyens de persuasion, pour ne considérer que le prétendu droit de souveraineté inhérent à la science. « Le plus « sage doit gouverner; » voilà le principe sur lequel tous étaient d'accord. Maintenant, doit-il gouverner par la persuasion ou par la force? Le premier moyen est préférable en soi et plus logique; c'est celui des philosophes ; mais le second peut paraître plus sur et plus praticable à des politiques tels qucCritias ou Alcibiade.
Parmi les philosophes de l'école socratique, les principaux furent Xénophon et Platon. Tous les deux rejettent la tyrannie, mais se montrent dédaigneux de la démocratie athénienne. Habitués par Socrate à placer trop haut leur idéal politique, impatients du mal et ne pouvant manquer de l'apercevoir autour d'eux, ne sachant où trouver le mieux qu'ils conçoivent, et poussés pourtant par un instinct naturel à le placer quelque part, ils l'attachent volontiers à ce qui se présente comme le contraire de ce qu'ils connaissent. Les Pythagoriciens voyaient la multitude régner, par ses chefs ou tyrans, dans les cités d'Italie; les Socratiques la voyaient régner par elle-même dans Athènes. Les uns et les autres désavouèrent également la démocratie, ou du moins ce qu'on appelait de ce nom; car, ainsi qu'on Ta remarqué, le vrai malheur d'Athènes n'a pas été
d'aller jusqu'à la démocratie, mais plutôt de ne pas y atteindre ^
Les philosophes de l'école de Socrate ne furent pas assez socratiques et négligèrent, dans les doc-
* Ernest Ilavet, Étude sur Isocrate. « On ne voit nulle part, dans « lo monde grec, un peuple qui ne dépende que de lui-même, mais « des villes sujettes d'une autre ville; et, dans la ville maîtresse, une « population d'esclaves sous une plèbe privilégiée. Pour qui n'était « pas citoyen, il n'y avait pas de droit proprement dit. Si c'était une « grande nouveauté de la physique que de briser la voûte de cette « spîiére, d'un si court rayon, où on enfermait l'univers, comme l'oit surent Démocrite et Épicure, ce ne lut pas une tentative moins « hardie, dans la philosophie morale, que de franchir les bornes de « la cité, comme le firent les stoïciens. Les socratiques ne s'occupaient « encore que de la cité, et là point d'inégalité, point de maître; on « buvait, comme dit Platon, le vin pur de la liberté, on s'en enivrait « jusqu'au délire, et la raison des sages se heurtait avec colère aux « folies démagogiques.
« Le véritable principe de tous ces excès n'était pas l'égalité établie « entre les citoyens, mais l'inégalité sur laquelle la cité était fondée. Les « délibérations de la multitude, assemblée sur la place publique, se- « raient devenues chose impossible, si dans le peuple eussent été com- « pris les esclaves et les alliés, ou plutôt les sujets d'Athènes. Les « démagogues tournaient au vent de leur parole cette foule assemblée « deux ou trois fois par mois, comme pour un spectacle; on voyait le « scandale de la souveraineté exercée pour un salaire par une popu- « lalion besoigneuse, qui subsistait des oboles de l'agora ou des tri- « bunaux; les fonctions publiques tirées au sort, non comme un « service, mais comme un profit, tandis que les sages demandaient si « ceux qui montent un navire ont coutume de tirer au sort celui qui « gouverne le vaisseau ; une justice capricieuse comme une loterie, « faite non pour les jugés, mais pour les juges, qui recevaient des « bous pour juger, comme ils auraient reçu des bons de pain; les « alliés faisant les principaux frais de cette justice, et forcés de venir « plaider à Athènes : c'était la démocratie de quelques-uns, et non « pas de tous ; c'était, sous ce rapport, une tyrannie.
« Athènes voulait régner par la guerre, et elle ne voulait pas faire f la guerre : elle payait des mercenaires avec l'argent des sujets. « Sans les sujets, pas de mercenaires : qui les eût payés? Sans les
■]ii|iiiii«l|r;:;ii;;:; im;»
trines du maître, la meilleure part. Socrate, ayant foi dans la raison, avait foi par là même dans l'humanité. Or le mépris de la démocratie, c'est au fond le mépris de l'humanité, qui engendre deux vices, le désespoir et l'orgueil. Les socratiques n'auraient pas dû oublier que ce qui s'est fait de bien ou de beau dans le monde s'est fait par les hommes ;
« esclaves, pas de mercenaires : si tous les habitants avaient été des f< citoyens, ils n'eussent pas eu besoin d'étrani;ers pour se défendre.
« Comme Atliénes n'administrait pas ses propres deniers, ni le fruit « de son travail, elle les administrait mal.
« Il eût fallu, non pas restreindre, mais élargir la démocratie, et « faire delà Grèce une nation, dont tous les membres, égaux et li- « bres, servent au même titre la même patrie, et ne sont sujets que
« de la loi.
« Dans la démocratie véritable, la démagogie disparait, ou du « moins elle ne saurait être qu'un accident, un désordre passager et (( bientôt vaincu, puisqu'elle n'est autre chose que la passion de « quelques-uns s'essayant contre la raison de tous, qui ne peut man- « quer de rester maîtresse.
« Mais, à la populace, les sages ne s'avisaient pas d'opposer un a peuple, mais une classe supérieure : c'était ce qu'ils trouvaient « établi près d'eux, dans les cités doriennes, sous le nom d'aristocra- « tie ou de gouvernement des meilleurs; je dis près d'eux, mais pour- « tant à distance, à cette distance où les détauts ne s'aperçoivent pas.
« Les philosophes prennent volontiers le fait en dégoût et l'idée en « amour. Le fait, c'était ce qu'on avait sous les yeux tous les jours « Athènes; l'idée, on voulait aussi la loger quelque part; et, comme « elle est Tantithèse du fait, on la plaçait à Lacédémone, qui était « l'antithèse d'Athènes. On élevait à plaisir la grandeur de Sparte; on « présentait sans cesse aux Alliéniens son nom et son image, pour « leur être une leçon et un reproche ; on semblait lier de chaque fai-
• blesse qu'on trouvait chez soi, et de chaque force qu'on croyait « découvrir ailleurs.
« II faut se garder de perdre, dans une étude trop complaisante de « rétranger, le respect, Tamour, et même le goût de son pays : celui « qui ne sent pas un attrait dominant pour sa république, peut diificile-
• ment la bien connaître, et la gagner autant qu'il faut pour la servir. »
que le bien môme, comme on l'a remarqué justement, est, plus que le mal, leur ouvrage; car, pour le mal, ils n'ont eu qu'à se laisser aller aux forces de toute espèce qui les entraînent, et aux fatalités de toutes sortes qui étouffent leur liberté. Mépriser la multitude, c'était donc mépriser la raison elle-même; c'était croire la raison incapable de se communiquer ^t de se faire entendre, contrairement au véritable esprit de Socrate. La philosophie réellement socratique est cette philosophie éprise de l'universel, qui se sent faite pour tous, et qui professe que tous sont faits pour la vérité, même la plus haute, et doivent en avoir leur part, comme du soleil ^
Le dédain des philosophes socratiques pour leur pays n'en devait pas moins faire rejaillir sur Socrate des soupçons en partie légitimés, « Par Jupiter, « disait l'accusateur, Socrate enseignait à mépriser « les lois reçues ; c'était folie à ses yeux qu'une « fève décidât du choix des chefs de la République.,. « Par de tels discours, il échauffaitl'espritdes jeunes « gens, il leur inspirait le mépris delà constitution « étabhe et il les rendait violents ^ » Xénophon répond avec raison que la science est amie de la persuasion et ennemie de la violence. Mais si les philosophes raisonnaient ainsi, les Critias et les Âlcibiade ne faisaient pas de même; à côté des philosophes utopistes, on voyait parmi les compagnons de
1 Voir Ernest llavet, Élude sur Isocratc. Mém.^ l, I.
fc'"
Socralc des politiques violents. Platon lui-même ne se montre pas toujours libéral dans sa Rcimhliqne, et quand il a épuisé auprès des coupables, par exemple auprès des aihée^^ les moyens de persuasion (idée toute socratique), il ne recule pas devant l'emploi de la force et des derniers supplices.
« Critias et Alcibiade, continue Taccusateur, « ont été liés avec Socrate, et ils ont fait le plus « grand mal à leur patrie. Critias a été le plus « fourbe, le plus violent et le plus sanguinaire des « membres de Toligarchie; et la démocratie n'a « point eu d'homme plus débauché, plus insolent a qu' Alcibiade*. » Xénophon répond que ces deux hommes d'État recherchèrent la société de Socrate pendant leur jeunesse, pour acquérir auprès de lui un talent de discussion qui pût servir leur ambition politique : nouvelle preuve de l'abus qu'on pouvait faire de la dialectique. Xénophon ajoute qu'ils continrent leurs penchants à la violence et à la débauche tant qu'ils fréquentèrent Socrate; ils lui montraient une obéissance respectueuse qui semblait peu en rapport avec leurs dispositions naturelles; mais ils le quittèrent bientôt, las d'une telle contrainte, après avoir acquis tout ce que, selon eux, son talent particulier pouvait leur fournir d'utile. Les écrits de Platon, au contraire, nous donnent l'idée que leurs relations avec Socrate ont dû être plus longtemps continuées et plus intimes ; car
* Mém., I, II, 12.
Platon leur fait prendre à tous deux une grande part dans ses dialogues. A partir de l'année 420, dans laquelle commença l'activité d'Alcibiade comme chef politique, il est peu probable qu'il ait pu voir beaucoup Socrate, et après l'année 415, le fait est impossible, puisque dans cette année il fut exilé d'une manière permanente, à l'exception de trois ou quatre mois dans l'année 417. Relativement à Critias, nous avons moins d'informations. Comme il était parent de Platon, et lui-même fort lettré, sa liaison avec Socrate peut avoir duré plus longtemps. Mais il y eut évidemment une rupture ouverte entre Socrate et son ancien élève, quand celui-ci fut devenu tyran. « Critias devint, pour plusieurs raisons, « l'ennemi juré de Socrate. Nommé l'un des trente, c( et créé nomothète avec Chariclès, il se ressouvint « de tous les griefs qu'il avait contre son maître. » Entre autres griefs, Socrate avait jadis comparé Critias à un pourceau, à cause de ses projets honteux sur Euthydème. « Critias fit une loi qui défonce dait d'enseigner l'art des discours [I6ym ts'xvvjv). (( C'était Socrate qu'il attaquait : n'ayant aucune c< prise sur lui, il le chargeait du reproche qu'on «adresse communément aux philosophes; il le c( calomniait dans l'esprit de la multitude. » Le trait suivant prouve que c'était Socrate qu'attaquait la loi. « Je serais étonné, avait dit un jour Socrate, « que le gardien d'un troupeau qui en égorgerait c( une partie et rendrait l'autre plus maigre, ne (( voulût pas s'avouer mauvais pasteur ; mais il serait
« plus étrange encore qu'un homme qui, se trouvant « à la tête de ses concitoyens^ en détruirait une « partie et corromprait le reste, ne rougît pas de sa « conduite et ne s'avouât pas mauvais magistrat. — « Ce discours fut rapporté; Critias et Chariclès man- « durent Socrate, lui montrèrent la loi, et lui défen- <( dirent d'avoir des entretiens avec la jeunesse.
c< Socrate leur demanda s'il lui était permis de « leur faire des questions sur ce qu'il y avait d'obs- « cur pour lui dans cette défense. Sur leur réponse « affirmative : — Je suis prêt, leur dit-il, à me sou- « mettre aux lois; mais, alin de ne pas les violer par « ignorance, je voudrais savoir clairement de vous- « mêmes si vous interdisez l'art de la parole parce « que vous croyez qu'il est au nombre des choses « qui sont bien ou de celles qui sont mal. Dans le c( premier cas, on doit donc désormais s'abstenir de a bien dire; dans le second, il est clair qu'il fiiut « tâcher de bien parler. — Alors Cluiriclès s'em- « portant : — Puisque tu ne nous entends pas, nous « te défendons, ce qui est plus facile à comprendre, « de jamais t'entretenir avec les jeunes gens. — « Pour qu'on voie clairement, dit Socrate, si je « m'écarte de ce qui m'est prescrit, indiquez-moi « jusqu'à quel âge les hommes sont dans la jeunesse. « — Ils y sont tant qu'il ne leur est pas permis d'en- « trer au sénat, parce qu'ils n'ont pas encore acquis « la prudence ; ainsi ne parle pas aux jeunes gens « au-dessous de trente ans. — Mais si je veux « acheter quelque chose d'un marchand qui ait
« moins de trente ans, pourrai-je lui dire : Combien a cela ? — On te permet cette question ; mais tu as « coutume d'en faire sur quantité de choses que tu « sais bien, et voilà ce qui t'est défendu.— Ainsi je c( ne répondrai point à un jeune homme qui me (( dirait : Où demeure Chariclès? où est Critias? a — Tu peux répondre à cela, lui dit Chariclès. — (( Mais souviens-toi, Socrate, reprit Critias, de laisser (( en repos les cordonniers, les fabricants de métaux « et autres artisans ; aussi bien, je crois qu'ils sont « fort las de s'entendre mêlés dans tous tes propos. c( —Il faudra sans doute aussi, répondit Socrate, « que je renonce aux conséquences que je tirais de « leurs professions, relativement à la justice, à la (( piété, à toutes les vertus? — Oui, par Jupiter ! « répliqua Chariclès : laisse là aussi tes bouviers, « sans quoi tu pourrais trouver du déchet dans ton (( bétail. — Ce mot fit assez connaître que la compa- « raison di: berger, rapportée trop fidèlement, était (( la cause de leur haine contre Socrate. ' »
Malgré cette rupture avec Critias, le peuple demeura toujours persuadé que les leçons de Socrate avaient favorisé la tyrannie, directement ou indirectement. L'accusation de corrompre la jeunesse n'en parut que mieux fondée.
La démocratie ayant été rétablie à Athènes après la mort de Critias, les partisans du gouvernement populaire étaient avec raison dans une crainte con-
» Mém., I, I, 12.
tinucllc que les ennemis de cette forme de gouvernement, qui étaient les plus riches et les plus habiles des citoyens, ne vinssent à bout de rétablir Toligarchie ou l'aristocratie, entreprise dans laquelle ils auraient été aidés par les Lacédémoniens, alors les niaîtres de toute la Grèce. Socrate parlait fort librement de la démocratie, des politiques démocrates; ses compagnons admiraient Lacédémone : Xénophon, par exemple, et Platon ; Critias avait été son élève autrefois; il n'en fallait pas davantage pour que son enseignement parût fort dangereux dans des circonstances aussi graves. C'est ce que Fréreta démontré suffisamment.
Sans doute Fréret a tort d'attacher une extrême importance au blamc de la fève,, et de considérer ce mode d'élection comme la base même de la démocratie. Il y eut un temps à Athènes où, je ne dis pas les juges, mais les sénateurs et les archontes étaient élus par le peuple. Socrate ne faisait donc qu'approuver ce qu'Isocrate demanda plus tard dans son Aréopagitique, qu'on revînt complètement à la constitution de Solon. Mais ce n'est là qu'un détail secondaire. L'important, c'était la tendance générale des doctrines socratiques, qui attribuaient le droit de souveraineté aux plus savants, et semblaient ainsi favoriser l'orgueil et l'ambition des Critias et des Alcibiade.
Aussi trouvons-nous dans Eschine ces paroles significatives : « 0 Athéniens, vous avez fait mourir « le sophiste Socrate parce qu'il avait été le précep-
« leur de Critias, l'un de ces trente hommes qui dé- « truisirent le gouvernement populaire !...* » Xénophon, nous l'avons vu, insiste longuement sur l'accusation relative à Critias. Si Platon n'en parle pas dans V Apologie, c'est que Critias était son pai rent; mais il dit dans une de ses lettres les plus authentiques : « Les temps étaient extrêmement orageux, et, malgré la modération avec laquelle se conduisait le plus grand nombre de ceux qui avaient été rappelés de Tcxil, il se commit alors plus d'un acte de violence et d'injustice. On ne doit point s'en étonner; car rien n'est plus ordinaire, en temps de révolution, que de grandes vengeances personnelles. Ce fut alors que quelques hommes puissants qui gouvernaient la république {SwocaTevovTsç) citèrent Socrate en justice, l'accusant d'impiété, c'est-à-dire du crime dont il était le plus incapable. Ils le condamnèrent à mort, lui dont quelque temps auparavant ils avaient admiré le courage et la vertu, lorsqu'il avait refusé d'exécuter les ordres donnés contre Y un cV entre eux par les Trente ^ »
Ce récit nous apprend : 1° que Socrate avait été accusé par ceux qui commandaient alors la république; 2° que ces hommes puissants étaient ceux-là même qui avaient été chassés par Critias, c'està-dire les partisans de la démocratie ; 5'' que ce qui les animait était un désir de vengeance inspiré par
* Plat., ep. vu.
le souvenir des maux soufferts et par la crainte de maux semblables; 4° qu'on choisit l'accusation d'impiété pour avoir un prétexte d'ailleurs fort
plausible.
Ajoutons qu'on prit un autre prétexte en accusant Socrate de corrompre les jeunes gens. On n'osait déclarer trop ouvertement le crime d'opposition politique dont on croyait Socrate coupable, au moins dans la personne de ses disciples. L'amnistie, jurée si solennellement trois ans auparavant, ne permettait pas d'intenter contre lui une semblable accusation; mais, comme les Iléliastes qui devaient le juger étaient tous des hommes du peuple et partisans zélés de la démocratie, les accusateurs de Socrate étaient bien sûrs qu'il suffirait de l'accuser sous n'importe quel prétexte pour qu'il parut coupable. En outre, ces mots vagues : corrompre la jeunesse, permettaient de revenir sur le passé sans en avoir Fair, et d'éluder ainsi ramnistie'. C'est ce que fit raccusateur, qui s'étendit longuement sur les relations avec Critias.
En résumé, la politique de Socrate donna prise contre lui par son caractère trop idéaliste et par la confusion du pouvoir avec la science. L'ironie de Socrate à l'égard des hommes d'État, son abstention des affaires, et, lorsqu'il avait dii s'y mêler, sa résistance au peuple, le dédain des philosophes socratiques pour leur patrie, les rapports de Critias et d'Alcibiade avec Socrate ou avec ses compa-
* Voy. Fréret, loc. cit., et Cousin, notes du Banquet, t. VI.
gnons, en un mot la tendance aristocratique que développait la doctrine de la toute-puissance inhérente à la sagesse, telles furent les raisons qui suscitèrent à Socrate ses ennemis politiques.
Les artistes et les théologiens se joignirent à ces ennemis, parce que l'art et la religion avaient une grande importance politique à Athènes.
IV. Socrate, mettant la science bien au-dessus de l'art, reprochait aux artistes de ne pas se rendre compte de leurs propres œuvres. Il les reléguait ainsi dans le domaine inférieur de l'opinion et de la bonne fortune, où il avait déjà relégué les sophistes et les politiques. Aussi les poètes n'échappèrent-ils pas à cette épreuve de V accouchement, à cette sorte d'opération de chirurgie intellectuelle qui rendait Socrate si impopulaire. « Après les politiques, je «m'adressai aux poètes, tant à ceux qui font des c( tragédies qu'aux poètes dithyrambiques et autres, « ne doutant point que je ne prisse là sur le fait mon « ignorance et leur supériorité. » — Socrate fait ici allusion à Mélitus, qui était auteur de tragédies. — « Prenant ceux de leurs ouvrages qui me parais- « saient travaillés avec le plus de soin, je leur dece mandai ce qu'ils avaient voulu dire, désirant « m'instruire dans leur entretien. J'ai honte, Athéc( niens, de vous dire la vérité ; mais il faut pource tant vous la dire. De tous ceux qui étaient là préce sents, il n'y en avait presque pas un qui ne fut c< capable de rendre compte de ces poèmes mieux
ce que ceux qui les avaient faits. Je reconnus donc « bientôt que ce n'est pas la raison qui dirige le poète, « mais une sorte d'inspiration naturelle, un enthou- « siasnie semblable à celui qui transporte le pro- « phète et le devin, qui disent tous de fort belles c< choses, mais sans rien comprendre à ce qu'ils di- « sent. Les poètes me parurent dans le même cas, « et je m'aperçus en même temps qu'à cause de ce leur talent pour la poésie, ils se croyaient sur tout « le reste les plus sages des hommes, ce qu'ils n'é- « talent en aucune manière (allusion à la thédlrocnL' a tie, à Aristophane et à Mélitus). Je les quittai donc, « persuadé que j'étais au-dessus d'eux par le même « endroit qui m'avait mis au-dessus des politiques. (( Des poètes je passai aux artistes. J'avais la coii- « science de ne rien entendre aux arts, et j'étais bien « persuadé que les artistes possédaient mille secrets « admirables, en quoi je ne me trompais point. Ils « savaient bien des choses que j'ignorais, et en cela « ils étaient beaucoup plus savants que moi. Mais, (( Athéniens, les plus habiles me parurent tomber « dans les mêmes délauts que les poètes : il n'y en c< avait pas un qui, parce qu'il excellait dans son « art, ne crut très-bien savoir les choses les plus « importantes ; et cette folle présomption gênait leur
« habileté \ »
Les artistes, les poètes, les rhapsodes et les histrions étaient aussi, dans leur genre, des démago-
giics et des sophistes, parce qu'ils cherchaient trop souvent non la vérité, mais l'effet et le succès ; ils divertissaient le peuple au lieu de l'éclairer ; par là ils avaient acquis une grande autorité auprès de lui, et étaient devenus une grande puissance dans l'État. Ils abusaient de l'art, comme les démagogues et les sophistes de l'éloquence et de la dialectique. Socrate fut coupable du crime de lèse-poésie. Lui qui voulait se rendre compte de toutes choses et qui ne croyait savoir que ce qu'il savait méthodiquement, il ne pouvait guère admirer des gens dont tout le talent était une certaine puissance d'inspiration momentanée, un enthousiasme incompatible avec la réflexion, qui ne se développe que précisément à condition de s'ignorer, et, la crise passée, laisse l'âme dans son état ordinaire, avec tous ses défauts et même avec tous ses vices*. De plus, les poètes étaient les premiers auteurs et les propagateurs des mythes religieux. Poésie et théologie se tenaient étroitement. De là toutes ces ironies de Socrate à l'égard des poêles. Libanius, dans son Apologie de Socrate, met la plus grande importance à le laver du reproche d'avoir attaqué la poésie et les poètes ; mais Socrate ne pouvait guère faire autrement avec la mission scientifique et morale qu'il croyait avoir reçue des dieux. Représentant de la raison et de la science, comment ne serait-il pas entré en lutte avec les représentants de l'imagination et delà fan-
4poI., Cousin, 74.
• Cousin, Ai'j. (kl"on, p. 224.
taisie? Les Nuées sont le premier résultat de cette lutte; racciisation portée par Mélitus eu est le dernier.
V. Mélitus ne représente pas seulement la poésie, mais encore la religion, deux choses intimement liées chez les peuples antiques.
Il entrait dans les vues de ceux qui rétablirent le gouvernement populaire de restaurer en même temps la religion nationale. Le premier acte des exilés avait été de monter à Tacropole et de remercier la déesse protectrice de la cité. Après les grandes secousses politiques, les esprits reviennent naturellement à l'idée d'un pouvoir supérieur qui veille sur le monde et corrige les erreurs des hommes. Les Athéniens se reprenaient à croire que la destinée de leur ville était liée à ce culte antique qui avait été à l'origine un des fondements de l'État. Il y a, sur ce point, une différence remarquable entre le temps de Périclès et celui de Thrasybule. A la première époque, l'esprit athénien s'essayait à briser le joug de la tradition, et la liberté de penser s'associait au mouvement démocratique. Après les Trente, au contraire, on se rapproche des idées anciennes, en religion comme en politique.
Un des premiers résultats de ccUe réaction religieuse avait été le procès de l'orateur Andocide. On le soupçonnait, avec Alcibiade, d'avoir profané les mystères d'Eleusis. Cephisius l'accusait, et l'ora-
teur disait dans son discours : « Athéniens, vous ne pouvez conserver en môme temps Andocide et vos lois ; il faut abolir vos lois ou vous débarrasser de cet homme'. » Andocide allait être condamné, et il n'échappa à une peine plus sévère qu'en se bannissant encore une fois pour plusieurs années.
Ainsi, ceux qui ont entrepris de reconstruire la démocratie ont résolu de lui donner pour ajipui l'ancien culte national. En même temps qu'ils font transcrire les lois de Selon, ils relèvent les autels antiques; ils invoquent les dieux de la patrie. Peutêtre les chefs du mouvement ne croient-ils pas plus que les contemporains de Périclès ; car le temps de la ferveur religieuse est passé dans la société païenne; il n'y a plus d'un côté que des superstitions populaires, et de l'autre que des calculs politiques. Mais ces superstitions et ces calculs sont d'accord : il faut restaurer la religion ; le salut d'xVthènes est à ce prix. On veut aussi montrer aux autres villes grectiues que le peuple athénien est revenu de ses erreurs passées, et qu'il sait défendre la cause des vieilles croyances helléniques. Tel est Pesprit qui préside à la révolution accomplie par Thrasybule et ses amis ; c'est à cet esprit que Socrate doit être immolé.
Il y avait dans la religion de Socrate deux choses qui prêtaient également aux critiques : son rationalisme et son mysticisme.
1 Lysias, C. Andoc.
Dans le culte, comme dans tout le reste, Socrate se préoccupe du rationnel et fait la part la plus grande possible à la science. La tradition mythologique n'est pour lui qu'une des formes de ro{)inion et du préjugé. Quand le prêtre dit vrai, c'est sans se rendre compte des choses logiquement; et, d'autre part, il dit souvent faux en prêtant aux dieux nos passions et nos vices. Socrate ne veut ni de cette foi aveugle ni de cette piété immorale et impie. S'il démontre rexistencc de Dieu, c'est par la raison; s'il détermine ses attributs, c'est par la raison, qui lui permet d'exclure tout mal de l'esseuce divine, et d'y concentrer au contraire tous les biens. S'il adresse à Dieu des prières, c'est encore d'une manière rationnelle, sans demandes puériles ou égoïstes. En un mot, il introduit dans h religion l'élément dialectique et métaphysique, le y.y.B6lov, l'universel, objet de la raison.
Cette transformation du culte ne pouvait manquer d'en paraître la destruction. Cependant, à côté de la tendance rationaliste se montrait, dans Socrate, la tendance mystique ; ou plutôt la seconde n'était que la première poussée à son plus haut degré d'exaltation. Socrate était tellement dominé par l'idée de la science comme principe de tout bien, que cette idée lui semblait non une simple conception abstraite de son esprit, mais une sorte de révélation divine qui lui imposait une mission sacrée. Le rationnel étant, en définitive, identique au divin,
l'exaltation de la 7mson devenait chez lui un véritable enthousiasme. Après s'être élevé au-dessus du mysticisme vulgaire, le rationalisme socratique venait s'absorber dans un mysticisme supérieur; phénomène dont on retrouvera bien d'autres exemples, depuis Platon et les Alexandrins jusqu'à Bruno, Spinoza et Schelling. Chose singulière, ce Socrate qui parlait avec tant d'ironie de l'inspiration des poètes, des orateurs, des politiques, des prêtres et des devins, et qui mettait cette inspiration bien au-dessous de la science, finit lui-même par se croire inspiré et doué d'une puissance divinatrice. Il est vrai qu'il considère cette inspiration tout à la fois comme un privilège et comme une imperfection. Il se croit privilégié de la Divinité, qui lui envoie des signes plus nombreux et plus précis qu'aux autres hommes ; mais, en même temps, il ne parle qu'avec modestie de ces signes, qui ne valent pas à ses yeux la science et ne font qu'y suppléer. C'est un secours accordé à son ignorance par la science divine; c'est une chose intermédiaire entre ignorer et savoir, comme les démons sont intermédiaires entre les hommes et les dieux.
Ainsi l'idée de la science, opposée d'abord par Socrate aux inspirations trop aveugles de ses contemporains, va s'exaltant chez Socrate lui-même jusqu'à lui paraître une inspiration. L'idée se détruit par son excès même et se change en son contraire. Socrate exagère sa réaction en faveur de la science, si bien qu'il produit, non pas seulement chez les au-
400 C.VIJSES DU PROCÈS DE SOCRÂTE.
très, mais encore en lui-même, une nouvelle réaction en faveur du sentiment. C'est là un des plus remai^qual)les exemples du lien mystérieux qui unit les contraires et fait se toucher les extrêmes.
Que devaient penser les représentants du culte antique? Ils devaient nécessairement croire : 1' que Socratc rejetait la religion de l'État; 2° qu'il en introduisait une nouvelle sous la forme vague d'un signe dénionique (zatvà ôonixô-jicx). Après tout, ils ne se trompaient pas : le mysticisme de Socrate n'était pas plus orthodoxe que son rationalisme. Le signe dénionique avait un caractère indéterminé qui ne permettait de le rapporter à aucune des divinités connues ; de plus, il constituait une communication immédiate avec Dieu, dispensant de recourir à l'intermédiaire officiel de la religion établie et de ses
ministres.
Dans la première période de son existence, Socrate avait suivi Anaxagore et provoqué par là les Nvées. La seconde période, où l'étude des lois morales se substitue à celle des lois physiques, n'était nullement propre à détruire l'effet de cette pièce ; car les nouvelles études de Socrate achevèrent ce que les premières avaient commencé. Si la physique d'Anaxagore lui avait fait ébranler les divinités du soleil et de la lune, la notion d'une Providence partout présente, surtout dans Fàme humaine, surtout dans son âme à lui, api)renait à remplacer avec avantage la multitude des dieux païens.
CAUSES DU PROCÈS DE SOCRiTE. ^^07
a Ce fut surtout, dit M. Cousin, l'accusation d'impiété qui accabla Socrate : la religion menacée rallia autour d'elle l'État compromis et l'art insultée » Nous croyons plutôt que ce fut l'État qui rallia autour de lui Fart et la religion. D'ailleurs tout concourut dans la mort de Socrate, et notre conclusion est que les causes du procès correspondaient à tous les cotés vulnérables de la métaphysique socra-
tique.
Préoccupé à l'excès par l'idée de la science, Socrate abuse de la dialectique ; les lettrés du temps et tous les beaux esprits dont il avait démasqué l'ignorance le confondent avec les sophistes. Dans la morale, il méconnaît le libre arbitre et substitue à toutes choses la science ; les pères de famille l'accusent de corrompre leurs enfants en leur persuadant qu'ils sont meilleurs parce qu'ils savent davantage. Dans la politique, il veut établir le gouvernement de la science; on l'accuse de favoriser l'orgueil et l'ambition des habiles. Dans l'art il veut encore introduirc la science ; on l'accuse de mépriser la poésie. Enfin, dans la religion, c'est toujours la science qu'il recherche, et quand il ne peut la trouver, il appelle la science des dieux au secours de sa science impuissante, mêlant ainsi le rationalisme au mysticisme; on le confond avec les athées ou avec les propagateurs d'une religion nouvelle .
Les beaux esprits, les pères de famille, les politi-
1 Voy. t. Vï, p. 487.
ques ou les orateurs populaires, les poëtcs et les théologiens, tels sont les adversaires de Socrate énumérés dans Fi^jo/ogfie. Quant aux vices qu'on lui reproche, ce sont les applications diverses d'une seule et même idée, celle de la science identique au bien.
Voilà l'explication intime, et non extérieure, du procès de Socrate. Que les historiens discutent sur les raisons pour ainsi dire exotériq^tes et superficielles ; il appartient au métaphysicien de déterminer les raisons ésotériques et fondamentales. Ce qui a perdu Socrate, en effet, ce sont les hardiesses de sa philosophie spéculative. Nous le voyons une fois de plus, tant qu'on s'en tient à l'opinion vulgaire qui le représente sous les traits d'un, bon sens étroit et timide, on ne peut rien comprendre ni à sa philosophie, ni à l'immense influence qu'il a exercée sur ses disciples, ni même au procès qui a terminé sa vie. La condamnation, si injuste de la part des hommes, devenait juste dans les desseins de cette Providence qu'enseignait Socrate, parce que Socrate représentait une idée grande, mais incomplète et qui n'était pas encore égale en étendue au vrai bien. Pour n'avoir pas su définir assez universellement le bien dans sa pensée pc'y^)), Socrate en supporte la peine dans la réalité {epyo)).
D'ailleurs la mort de Socrate ne devait point être pour lui un malheur véritable : la même doctrine qui avait donné lieu à l'accusation devait en même temps le soutenir dans tout le cours du procès et dans les derniers instants de sa vie.