CHAPITRE IV
I. —Nous avons déterminé les vraies causes génératrices qui amenèrent le procès de Socrate. Ces causes s'étaient peu à peu accumulées depuis vingt-cinq ans que Socrate enseignait, et on doit s'étonner, avec V. Cousin' et Grote% que Socrate ait été accusé si tard. 11 n'y avait qu une seule ville, dans Vancien monde du moins, où on pût lui permettre de poursuivre son enseignement pendant une si longue période sans danger et sans impunité; c'était Athènes. Beaucoup de cités modernes se montreraient plus intolérantes. C'est la gloire de la démocratie athénienne que ce sentiment libéral et ce respect mutuel des opinions, qui permit à la « noble excentricité » de Socrate de se produire dans tout son jour. La vie de Socrate prouve beaucoup en faveur de la tolérance athénienne, et sa mort prouve fort peu contre elle^
* Ara. de V Apologie, 2 Yoy. t. XII, p. 550.
5 Grole,t. XII, p. 550.
Quant aux causes occasionnelles et particulières qui firent accuser Socrate à cette époque, malgré son me avancé, nous avons vu que c'était d'abord la réaction démocratique et religieuse après les Trente, pnis l'inimitié d'Ânylus, dont Socrate avait séduit le fils, au point de vue intellectuel, et dont il avait raillé l'orgueil politique. Il y eut sans doute d\^utres circonstances qui nous sont inconnues et qui intéressent peu la philosophie de l'histoire.
« Athéniens, dit Socrate dans V Apologie, j'ai beau- « coup d'accusateurs auprès de vous, et depuis « l)ien des années, qui n'avancent rien qui ne soit « ftuix, et que pourtant je crains plus qu'Anytus et « ceux qui se joignent à lui, bien que ceux-ci « soient très-redoutables ; mais les autres le sont (( encore beaucoup plus... Leur haine est la source a de tous ces discours par lesquels vous êtes accou- « tumés à m'entendrc calomnier depuis si long- « temps. Ils se sont enfin réunis, et ils ont choisi « trois d'entre eux pour m'accuser : Mélitus, Anytus c< et Lycon. Mélitus représente les poètes'; Anytus, (( les politiques et les artisans'; Lycon, les ora-
* Et en même temps les tliéologieiis.
2 Dans riinion des deux professions dont Anytus est le défenseur (politiques et artisans), il y a une intention malicieuse. Anytus faisait le commerce des cuirs; il n> avait là rien de houleux, surtout à Athènes : Solon lui-même était marchand dMuiile. Mais Anytus, dit Fréret, avait sans doute laûiiblesse de rougir de sou métier, et il s'attira par là rironie de Socrate. — Nous croyons cette explication de Fréret erronée. Socrate fait plutôt allusion à rol)>tination avec laquelle Anytus voulut que son fds s'occupfit du métier paternel, au lieu de philosopher. C'est pour cela qu'il confie malignement à Anytus la défense des artisan?.
« tours ^ » — Ce fut l'an 399 que Mélitus, principal accusateur, suspendit devant le portique de l'archonte-roi une accusation ainsi conçue : « Socrate est coupable d'injustice, d'abord pour ne pas adorer les dieux que la cité adore, et pour introduire de nouvelles divinités à lui ; ensuite, pour corrompre la jeunesse. Peine : la mort'. »
Cette formule subsistait encore à Athènes au second siècle de l'ère chrétienne ; elle était conservée dans les archives du Métrôon ou temple de Cybèle,
* Remarquons que les sophistes ne sont point nommés comme ennemis de Socrate; Socrate, au contraire, était accusé comme sophiste.
Mélitus était probablement le même que le poêle tragique maltraité par Aristophane dans les Grenouilles {\ers 1557). Les antécédents de Lycon, orateur démagogue, sont inconnus. Anytus, fds d'Anthémion, né d'une famille riche, avait rempli les premières dignités do la république; Forateur Lysias, dans son discours contre les marchands de blé, nous apprend qu'il avait été archonte. Sous la tyrannie des Trenh', Anytus s'était mis à la tête des bannis, et avait combattu avec Thrasybule. Aussi exerçait-il une grande inRuence à Athènes : Isocrate regarde Thrasybule et Anytus comme les citoyens les plus puissants d'alors. Personne n'était plus attaché qu'Anytus aux lois et aux coutumes anciennes; personne n était plus ennemi des sophistes et des philosophes, comme le Méîion le fait voir.
Quelques-uns ajoutent aux accusateurs un Polyeucte qui nous est inconnu, llermippus prétendait que le discours prononcé contre Socrate était du sophiste Polycrate. Mais Phavorinus faisait observer avec raison que cette harangue est postérieure de six ans à la mort de Socrate, parce qu'il y est question des murs rebâtis par Conon. Ce sophiste Polycrate choisit Faccusalion de Socrate comme matière de discours. Quintilien semble avoir lu cette harangue, qu'il prend pour le discours réel prononcé devant le tribunal (Institut. Orat., n, 17 /r nr 4, 11). Mais il est clair, d'après Plutarque (Busiris, s. 4), qu; cette harangue n'était qu^un médiocre exercice de rhétonque.
412 lE rUOCÈS, L.V DÉFENSE, LA MORT DE SOCRATE.
Diogène la rapporte craprès Phavorinus, qui l'avait vue à Athènes. Elle était au nom de Mélitus. Le discours qui la développait était d'Ânytus, et le démagogue Lycon avait conduit les premières procédures.
La formule en question se trouve dans Xénophon, sans aucune différence essentielle. Platon la rapporte aussi, mais moins exactement : « Voici à peu près, dit-il, comment elle est conçue : Socrate est coupable en ce qu'il corrompt les jeunes gens et ne reconnaît pas les dieux que reconnaît la cité, mais d'autres divinités nouvelles*. »
On le voit, c'est l'enseignement de Socrate que Mélitus accuse comme contraire à l'État. Socrate corrompt les jeunes gens au point de vue intellectuel et moral par l'enseignement de la dialectique,
» TrM T£ vî'ou; ^lacpeâscvra, Jtal Osc'j; ci; t, ''.'Xt,' v:u,{^.•. cù vcal^ovra, ÎTspa fîà 8xiiL^:n% xaivâ. ApoL, 24, (1. - H ne faut pas confondre ceUe formule avec une autre formule imaginaire que Platon prête par fiction aux premiers ennemis de son maître, Aristophane et autres. « Que disent mes calomniateurs? Il faut metire leur accusation dans t les formes et la lire comme si elle était écrite et le serment piété : « Socrate est un homme dangereux ([ui, par une curiosité criminelle, « veut pénétrer ce qui se passe dans le ciel et sur la terre, fait une « bonne cause d'une mauvaise, et enseigne aux autres ces secrets « pernicieux. Voilà l'accusation; cesi ce que vous avez vu dans la «comédie d'Aristophane.» Aldobrandin [In Diog. Vit., xl, 81), Casaubon et Ménage, par une erreur grossière, ont cru que cette formule était une première rédaction adoptée par les accusateurs, puis abandonnée. C'est être dupe d'une métaphore. Platon met simplement en formeles accusations d'Aristophane; il veut montrer que ce sont elles qui ont préparé la voie à Mélitus, et que la formule de ce dernier est un résumé àes Nuées. Curiosité impie, corruption des jeunes (jens par Vart de la parole, voilà les deux griefs que contiennent également la comédie d'Aristophane et la formule de Mélitus.
LE PROCÈS, LA DÉFENSE, LA MOPiT DE SOCRATE. 415
au point de vue politique par ses tendances à l'aristocratie, et au point de vue religieux par son incrédulité. Seulement, l'accusation politique est sousentendue, à cause de l'amnistie jurée; on emploie les vagues expressions de « séduire la jeunesse. » Il n'en est pas moins vrai qu'au fond l'affaire est toute politique; si la religion et l'enseignement de Socrate sont attaqués, c'est comme contraires à WLiai et pouvant ramener de nouveaux malheurs.
Aussi est-ce devant un tribunal tout politique que l'affaire fut portée. Meursius, dans son Traité de l'Aréopage, croit que Socrate fut jugé par ce tribunal. V. Cousin a commis la môme erreur \ Il est vrai que, depuis la chute des Trente, les lois de Selon ayant été remises en vigueur, l'Aréopage était rentré dans une partie de ses anciennes attributions, et qu'autrefois les accusations d'impiété étaient du ressort de cette assemblée. Mais il v a, dans le procès de Socrate, plusieurs circonstances qui nous empêchent de croire qu'il ait été jugé par les Aréopagites. D'abord, nous lisons dans Diogène que Socrate fut condamné par 281 voix; un tel chiffre ne saurait convenir à l'Aréopage. Puis, les accusateurs parlèrent au tribunal du môme ton que les orateurs qui cherchaient à gagner le peuple sur la place publique. Ils représentèrent Socrate comme un orateur puissant, contre l'éloquence duquel les juges devaient se mettre en garde; comme un homme dan-
* Cliap. V.
"^ Voir son argument de V Apologie
m LE PROCÈS, U DÉFENSE, LA MORT DE SOCRATE.
ocreux, qu'ils devaient faire périr dans leur propre intérêt, parce que, s'ils le renvoyaient absous, il se vengerait d'eux en corrompant leurs propres enfants. Les Aréopagites étaient au-dessus de pareils arguments. Les amis de Socrate, l'engageant à préparer sa défense, lui disaient que les juges avaient souvent condamné ou absous des innocents à cause de leurs discours. Ces paroles ne peuvent s^appliquer à l'Aréopage, où l'on se bornait à la discussion des faits, et où les développements oratoires étaient sévèrement interdits'. L'accusation portée contre Socrate, étant toute politique, devait être déférée à un tribunal populaire. Ce qui a trompé V. Cousin, c'est qu'il croit la cause essentiellement religieuse. iMais Platon dit dans VEuihijiàron : « Mélitus veut iaire condamner Socrate comme impie, sachant bien que de telles accusations sont toujours bien accueillies de la muUitmIe, » C'était donc le peuple qui devait juger. Enlin, une raison péremptoire en faveur de cette opinion, c'est qu'il est question dans VApologie d'un serment par lequel les membres du tribunal s'étaient engagés à juger selon les lois. Or ce serment était précisément celui que prêtaient les héliastes, c'est-à-dire les juges tirés au sort parmi le peuple et désignés par la fève dont Socrate s'était tant moqué. Démosthéne nous a transmis la formule de ce serment dans son discours contre Timocrate. Maxime de Tyr nomme formel-
4 V. Y Apologie de Platon. — Meiners, Histoire des sciences de la Grèce, liv. VII, cli. ii.
lement le tribunal des héliastesS et Athénée nous dit que Socrate fut condamné par des juges tirés au
sort\
Le nombre des juges était, d'après Diogène, de 556 à peu près. Ainsi c'étaient quelques centaines de matelots et de marchands athéniens qui allaient juger la plus grande cause que l'antiquité eut jamais à débattre; c'est devant eux que le métaphysicien Socrate avait à se défendre, chose aussi difficile qu'il le serait aujourd'hui à un philosophe de défendre sa métaphysique devant un jury de cour d'assises.
IL Une apologie régulière pouvait-elle être d'accord avec les doctrines de Socrate? Ce dernier n'attachait de valeur qu'aux raisons scientifiques, et ces raisons n'eussent pu être comprises en si peu de temps par un auditoire ignorant. De plus, il ne séparait pas la dialectique des paroles de la dialectique d'action; se défendre par des mots lui semblait une assez mauvaise défense. Il n'aurait pu se disculper qu'en convertissant ^ au sens moderne du mot, tous ses auditeurs, et en les rendant eux-mêmes dialecticiens. Il n'espérait pas y parvenir. — « Vous devriez bien, lui dit Ilermogène, songer à (( votre défense. — Quoi! il ne vous semble pas que (( je m'en sois occupé toute ma vie? — Et com- « ment? — En m'appliquant sans cesse à considé-
* Or. 59.
- xiii, Cil.
410 LE rnocÈs, la défense, la mort de socrate. « rcr ce qui est jusle ou injuste, à pratiquer la « justice et à fuir l'iniquité. » Il disait de même à Hippias qu'il avait défini la justice par tous ses actes. Nous retrouvons ici cette constante union de la pratique et de la science, qui faisait que Socrate regardait une vie entière comme le seul plaidoyer d'un homme de bien.
De plus, il voyait dans les événements qui survenaient quelque chose de fatal, ou plutôt de providentiel, et il les acceptait sans murmurer. Il avait été heureux jusqu'à ce jour, disait-il, parce qu'il avait toujours cherché à se rendre meilleur; et maintenant, en mourant à propos, dans toute sa force et dans toute sa vertu, il échappait aux inconvénients de la vieillesse et s'assurait une gloire immortelle^ D'ailleurs, le seul mal à craindre est l'injustice. Socrate innocent ne craignait rien. Soit qu'il dût vivre, soit qu'il dût mourir, il savait que tout est pour le mieux, et demeurait inébranlable dans son optimisme.
Socrate avait l'esprit tellement frappé de cette pensée, que son instinct l'arrêta toutes les fois qu'il voulut méditer une défense, comme s'il devinait l'avenir. La Divinité (tô cîatpvioy) l'avertissait de s'abstenir. Lysias lui apporta une harangue écrite avec soin ; Socrate répondit : « Si tu m'avais ap- « porté une chaussure de Sicyone très-élégante et « faite pour mon pied, je refuserais de m'en servir,
* Mém., IV, 8.
« parce qu'une telle chaussure ne convient point à « un homme ^ » Socrate ne se défendit que pour obéir à la loi^
Les Apologies de Platon et de Xénophon (cette dernière est peut-être apocryphe) ont été écrites après la mort du philosophe; elles avaient donc pour but, non de sauver sa vie devant le peuple, mais de réhabiliter sa mémoire devant la postérité. On peut considérer, avec Schleiermacher et Grote, V Apologie platonique comme la reproduction assez exacte du discours de Socrate; Platon, on le sait, était présent au jugement; Xénophon était absent. D'après ce dernier, Socrate prétendit qu'il n'avait jamais porté la moindre atteinte à la religion nationale. « M'a-t-on vu, dit-il, déserteur du culte de Ju- « piter, de Junon, des dieux ou des déesses, sacri- « fier à des divinités nouvelles?... Mélitus lui-même « ne m'a-t-il pas vu prendre part à toutes les fêtes « et sacrifier sur les autels publics? » Il ajoutait, relativement au signe démonique, que la divination était consacrée par la religion. Il est permis de douter que Socrate ait beaucoup insisté sur son orthodoxie : ce serait peu en harmonie avec sa franchise. Sur ce point l'Apologie de Platon semble plus près de la vérité : Socrate n'y répond point au texte littéral de l'accusation; qui lui reprochait de ne pas croire à la religion établie ; il emploie les ressources de sa dialectique habituelle pour amener Mélitus sur un au-
1 Cicéron, de Oral, y i, 54.
- Platon, Apolo(j., iiiitio; traJ. Cousin, p. 05.
trc terrain. Mélitiis finit par raccuser de ne reconnaître aiiciin dieu. Socrate lui applique alors sa méthode de réfutation en montrant qu'il se contredit lui-même; car introduire de nouvelles croyances relatives aux dénions, c'est admettre des démons et des dieux.
Quant à l'accusation de corrompre la jeunesse, Socrate y répond en montrant ([ue Mélitus ne sait pas lui-même ce que c'est que corrompre ou améliorer la jeunesse. 1! raconte ensuite sa campagne intellectuelle contre les iUmions de la faime scioicc ; il insiste sur la mission qu'il avait reçue du dieu de Delphes. S'il était renvoyé absous à condition de ne plus philosopher, il aimerait mieux mille fois la mort. « 0 Athéniens, je vous honore et je vous « aime; mais j'ol)éirai plutôt au dieu qu'à vous; (( et, tant que je respirerai et que j'aurai un peu de « force, je ne cesserai de m'appliquer à la philo- « Sophie, de vous donner des avertissements et des « conseils... Ne murmurez pas. Athéniens, et ac- « cordez-moi la grâce de m'écouter ))atiemment... « Soyez persuadés que si vous me faites mourir, « étant tel que je viens de le déclarer, vous vous « ferez plus de mal qu'à moi. En effet, ni Anytus « ni Mélitus ne me feront aucun mal, car je ne « crois pas qu'il soit au pouvoir du méchant de « nuire à riiommc de bien. Peut-être me feront- « ils condamner à la mort, ou à l'exil, ou à la (( perte de mes droits de citoyen ; et Anytus et les « autres prennent sans doute cela poui' de très-
LE PROCÈS, LA DÉFEINSE, LV MORT DE SOCRATE. m
ce grands maux; mais moi, je ne suis pas de leur « avis : à mon sens, le plus grand de tous les (( maux, c'est ce qu' Anytus fait aujourd'hui, d'en- (( treprendre de faire périr un imiocent. — Maince tenant. Athéniens, ne croyez pas que ce soit « pour l'amour de moi que je me défends, comme c( on pourrait le croire ; c'est pour l'amour de (( vous, de peur qu'en me condamnant vous n'ofc( fensiez le dieu dans le présent qu'il vous a fait... « Peut-être se trouvera-t-il quelqu'un parmi vous « qui s'irritera contre moi en se souvenant que, « dans un péril beaucoup moins grand, il a con- « juré et supplié les juges avec larmes, et que, « pour exciter leur compassion, il a fait paraître « ses enfants, tous ses parents et tous ses amis ; au « lieu que je ne fais rien de tout cela, quoique, « selon toute apparence, je coure le plus grand c( danger. Mais il me semble que la justice veut c( qu'on ne doive pas son salut à ses prières, qu'on « ne supplie pas le juge, mais qu'on l'éclairé et le (( convainque; car le juge ne siège pas ici pour « sacrifier la justice au désir de plaire, mais pour « la suivre religieusement... Si je vous fléchissais a par mes prières et que je vous forçasse à violer « votre serment, c'est alors que je vous enseigne- (( rais Pimpiété, et en voulant me justifier je prou- (( verais, contre moi-même, que je ne crois point « aux dieux. »
Socrate, on le voit, ne fiiit qu'afOrmer de nouveau devant ses juges toutes les doctrines qu'il a ensei-
gnées pendant sa vie, et qu'on trouve résumées dans les Mémorables de Xénoplion, comme dans les dialogues de Platon : nécessité de la dialectique pour découvrir la vérité ou pour la transmettre aux autres, et identité de cette dialectique avec la morale, parce que le vrai se confond avec le bien. La seule éloquence digne de ce nom est celle du dialecticien qui persuade tout ensemble par ses discours et par ses actes ; la politique digne de ce nom est encore celle du dialecticien qui ne cherche pas à plaire dans une vue d'égoïsme, mais à instruire le peuple dans un but désintéressé. Cette recherche du vrai est en même temps la seule piété agréable aux dieux ; c'est la mission générale que la Providence impose à tout être raisonnable ; et c'est pour un esprit supérieur une mission plus spéciale encore, qui le lie par de plus étroites obligations. La vie de chaque homme, bonne ou mauvaise, n'est donc qu'une dialectique plus ou moins raisonnable, dans laquelle s'accordent, selon Xénophon, les pensées, les paroles et les actes.
On retrouve, dans V Apologie, jusqu'à cette théorie de la volonté qui fut le principe des erreurs de Socrate. a Quand tu m'accuses de corrompre la jeuce nesse, Mélitus, et de la rendre plus méchante, dis- (( tu que je la corromps volontairement ou involon- « tairemenf? — Volontairement. » — Ainsi se pose de nouveau le problème du libre arbitre, qui a tant préoccupé Socrate; Xénophon et Platon nous ont appris comment il l'avait résolu : La justice est
LE PROCÈS, LA DÉFl^NSE, LA MORT DE SOCRATE. 421
volontaire, parce que la volonté, identique à la raison, tend essentiellement au bien ; mais, par cela môme, l'injustice est involontaire, et l'âme ne peut tendre au mal sciemment. Telle est la réponse de Socrate à Mélitus : « Quoi donc ! Mélitus, à ton âge*, a ta sagesse surpassera-t-elle de si loin la mienne, à « l'âge où je suis parvenu, que tu saches fort bien c( que les méchants font toujours du mal à ceux qui « les fréquentent, et que les bons leur font du bien, c( et que moi je sois assez ignorant pour ne savoir « pas qu'en rendant méchant quelqu'un de ceux (( qui ont avec moi un commerce habituel, je m'ex- « pose à en recevoir du mal, et pour ne pas laisser « malgré cela de m' attirer ce mal le voulant et le sa-
a chant (w(7T£ zovro ro zoaovTov y.ocy.hv hcùv ttovw) ? En cela,
« Mélitus, je ne te crois point, et je ne pense pas « qu'il y ait un homme au monde capable de te (( croire. » Socrate affirme donc de nouveau qu'on ne peut vouloir le mal, en tant que mal, avec la conscience de le vouloir. Lui qui sans cesse a cherché le bien dans le cours de sa vie, il ne peut admettre qu'il y ait une volonté capable de ne pas tendre au même but que la sienne. Pourtant, la conduite de Mélitus devait le faire réfléchir. Mélitus n'était-il point un exemple d'injustice volontaire? Se défendre contre lui, n'était-ce pas lui renvoyer cette accusation de méchanceté
1 Un remarque que Socrate s'adresse toujours à Méritus. Cest que, d'al^ord, c^cst l\accusatcur principal; et puis c'est un jeune homme, avec lequel Socrale se plaît à employer sa mamdique.
consciente? Socrate se tronvait ainsi dans une situation assez fausse et tout près de se contredire lui-mènie. Sans doute il le sentait vaguement, et c'est pour cela qu'il se refusait à une plaidoirie régulière. Il ne voyait dans ses accusateurs et dans ses juges que des gens qui se trompeid ; se défendre, c'était les détromper, c'était faire une œuvre de simple dialectique ; chose bien difficile à accomplir dans l'espace de quelques heures. Socrate ne se flattait pas de ramener si rapidement les esprits à la vérité et à la justice. Sa dialectique avait besoin, pour produire tout son effet, d'une longue intimité, et même d'une sympathie préalal)le entre les âmes. Il enseignait en vivant^ et non pas seulement en parlant. Toutes ces plaidoiries de rhéteurs ou de sophistes lui semblaient des paroles perdues, parce qu'elles sont comme abstraites de l'action. De là sa répugnance à plaider sa cause. De là aussi ce mélange d'ironie et d'indulgence à l'égard de ses juges, même de ses accusateurs ; il leur pardonne parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font. Mais ce sentiment d'indulgence ne provient pas d'une flamme de charité, comme le pardon du Christ à ses ennemis ; c'est moins un sentiment du cœur qu'un jugement de l'intelligence. Aussi ce jugement est-il mêlé d'une ironie parfois hautaine. Socrate voit la vérité et sourit de tous ces hommes qui prennent le faux pour le vrai; il leur parle sans colère, comme sans amour. Il en résulte non-seulement qu'il ne les convainc pas, mais qu'il ne les touche en au-
cune manière; ou plutôt il les irrite par son calme dédaigneux. On sent qu'il se croit supérieur à ceux qui l'entourent, qu'il les juge au lieu d'être jugés qu'il a pris son parti de ce qui doit en advenir, et qu'il se soumet d'avance à la logique des choses, avec la persuasion que tout ce qui est
logique est bien.
Socrate ne fut donc point étonné en apprenant que le jury le déclarait coupable ; il s'étonna seulement de n'être condamné qu'à une majorité de quelques voix (trois, d'après Platon).
Ce fut assurément le ton de la défense qui amena la condamnation. Un discours simplement inoffensif eût amené l'acquittement; Xénophon le reconnaît lui-même'. Aussi tous les rhéteurs s'accordentils à regarder VApologie reproduite par Platon comme un fort mauvais plaidoyer. Quelques-uns vont jusqu'à la croire indigne de Socrate et de Platon. Tout philosophe, au contraire, reconnaîtra dans cette Apologie un véritable chef-d'œuvre, où la physionomie de Socrate est reproduite dans ses traits les plus nobles comme dans ses imperfections. Fréret reproche à Socrate de n'avoir rien fait pour épargner à ses juges une injustice ; mais ne s'estil pas défendu, autant que la loi l'exigeait et autant que le lui permettait sa conscience, en disant la vé-
1 Non supplox aiil reus, sed magister aiU dominus videretiir esse jiidiciiin. CiaM'on, r/<' Or., i, 54.
- Mémorables, IV, i\ , 4
rite? Socrate est dans son rôle, comme les Athéniens sont dans le leur, et il ïi'y a lieu de s'irriter ni contre l'accusé ni contre les juges.
Après s'être attiré, de son propre consentement, le verdict de culpabilité, Socrate s'attira de la même manière la sentence capitale. D'après la procédure athénienne, il devait déclarer lui-même la peine dont il se croyait digne. La logique lui commandait de répondre comme il répondit. « Que mérite ma « conduite? Une récompense, si vous voulez être « justes, et même une récompense qui puisse me « convenir. Or qu'est-ce qui peut convenir à un « homme pauvre, votre bienfaiteur, qui a besoin de « loisirs pour ne s'occuper qu'à vous donner des « conseils utiles? Il n'y a rien qui lui convienne « plus. Athéniens, que d'être nourri dans le Pry- « tanée; et il le mérite bien plus que celui qui, « aux jeux Olympiques, a remporté le prix de la « course à cheval ou de la course des chars à deux « ou à quatre chevaux, car celui-ci ne nous rend « heureux qu'en apparence; moi, je vous enseigne « à l'être véritablement. » — Arrogance, dit-on*. N'est-ce pas plutôt de la dignité? Qu'on traduise, de nos jours, devant les tribunaux un philosophe ou un politique pour avoir critiqué la religion d'État ou le gouvernement, et qu'on lui demande de se condamner lui-même à la prison ou à l'amende ; le fera-t-il? devra-t-il le faire? La modestie chrétienne
* V. Fréret, loc. cit., et Forchammer, Socrate ou Une révolution.
est, sans doute, une belle vertu ; mais la dignité philosophique a aussi sa grandeur. « Ayant la con- « science que je n'ai jamais été injuste envers per- « sonne, je suis bien éloigné de vouloir l'être (( envers moi-même ; d'avouer que je mérite une « punition et de me condamner à quelque chose (( de semblable. Et cela dans quelle crainte? Quoi? « pour éviter la peine que réclame contre moi Mé- « litus, et de laquelle j'ai déjà dit que je ne sais (( pas si elle est un bien ou un mal, j'irai choisir « une peine que je sais très-certainement être un a mal, et je m'y condamnerai moi-même!... Si « j'étais riche, je me condamnerais volontiers à une « amende telle que je pourrais la payer, car vous (( payer cela ne serait pas pour moi un mal ; mais, (( dans la circonstance présente,... car enfin, je n'ai « rien,... à moins que vous ne consentiez à m'im- (( poser seulement ce que je suis en état de payer; (( et je pourrais aller peut-être jusqu'à une mine « d'argent ; c'est donc à cette somme que je me (( condamne. Mais Platon, que voilà, Criton, Crito- « bule et Apollodore veulent que je me condamne « à trente mines, dont ils répondent. En consé- « quence, je m'y condamne. »
La demande d'être nourri au Prytanée dut être considérée par le jury comme une insulte et un défi adressé à l'autorité judiciaire. On crut devoir prouver qu'une telle faute ne se commet pas impunément. Si Socrate eût proposé, sans préambule, l'amende de trente mines, il y a lieu de croire que
426 LE PROCÈS, LA DÉFENSE, LA MORT PE SOCnATK.
la majorité des dicastes l'oûl acceptée. Mais on voulut faire tm exemple^ et la peine de mort fut prononcée, nous ignorons par combien de voix ; nous savons seulement qu'un assez grand nombre de jurés passèrent du côté des accusateurs.
Socrate ne changea j)as pour cela de ton. — « Personne n'ignore que souvent, à la guerre, il « serait facile d'éviter la mort on al)andonnant ses {( armes et en demandant grâce à ceux qui vous « poursuivent ; et dans toute espèce de danger il y ft a mille expédients pour sauver sa vie, quand on « est résolu à tout faire et à tout dire. Et ce n'est « pas la mort qu'il est difficile d'éviter, Athéniens, « mais le crime; il court plus vite que la mort. c( C'est pourquoi, vieux et pesant comme je suis « aujourd'hui, je me suis laissé atteindre par la « mort, qui est plus lente; et mes accusateurs, si « vigoureux et si légers, ont été atteints par le « crime, qui est plus agile. Je m'en vais donc subir « la mort à laquelle vous m'avez condamné; et mes « accusateurs, l'iniquité et l'infamie à laquelle la « vérité les condamne. Pour moi, je m'en tiens à « ma peine, et eux à la leur. En effet, peut-être « est-ce ainsi que les choses devaient se passer, et, « selon moi, tout est pour le mieux, » Socrate persévère donc dans son optimisme et dans sa soumission à la Providence, qui n'est pour lui qu'une dialectique divine appliquée aux choses humaines.
« Après cela, ô vous qui m'avez condamné, voici « ce que j'ose vous prédire; car je suis précisé-
LE i'ROCÈS, LA DÉFl^NSE, LA MORT DE SOCRATE. 427
i( ment dans les circonstances où les hommes lisent a dans l'avenir, au moment de quitter la vie... Il « va s'élever contre vous un bien plus grand nomce bre de censeurs, que je retenais sans que vous t( vous en aperçussiez ; censeurs d'autant plus diffi- « ciles qu'ils sont plus jeunes, et vous n'en serez « que plus irrités; car, si vous pensez qu'en tuant « les gens vous empêcherez qu'on vous reproche « de mal vivre, vous vous trompez. Cette manière « de se délivrer de ses censeurs n'est ni honnête (( ni possible : celle qui est en môme temps et la « plus honnête et la plus facile, c'est, au lieu de « fermer la bouche aux autres, de se rendre meil- (( leur soi-même. Voilà ce que j'avais à prédire à (( ceux qui m'ont condamné ^ » Ces censeurs dont parle Socrate, ce sont ses disciples, les Platon et les Xénophon; Socrate prévoit l'impulsion intellectuelle et morale que sa vie et sa mort vont produire.
L'Apologie de Xénophon ajoute d'autres prédictions relatives au fils d'Anytus. Socrate annonce que réducation qui lui est donnée par son père produira les plus tristes résultats, ce qui eut lieu en
effet.
Se tournant ensuite vers ceux qui l'ont acquitté, Socrate s'entretient avec eux et leur ouvre son ame. Cette voix intérieure, qui n'avait cessé de se faire entendre à lui dans tout le cours de su vie pour le
» IMaton, Apohijie, trad. Cousin.
428 LE PROCÈS, I.A DÉFENSE, lA MORT HE SOCRATE;
détourner de ce qu'il allait faire de mal, a gardé le silence en ce jour suprême. Ce silence le confirme dans ses pensées d'optimisme : il en conclut que ce qui lui arrive est un bien, et il se félicite d'échapper à ceux qui se prétendent ici-bas des juges, pour comparaître bientôt devant la vraie justice.
« C'est pourquoi, soyez pleins d'espérance dans la « mort, et ne pensez qu'à cette vérité : qu'il n'y a « aucun mal pour l'homme de bien, ni pondant sa « vie ni après sa mort, et que les dieux ne l'aban- « donnent jamais. Car ce qui m'arrive n'est point « l'effet du hasard... Aussi je n'ai aucun ressen- « timent contre mes accusateurs, ni contre ceux « qui m'ont condamné, quoique leur intention a n'ait pas été de me faire du bien et qu'ils n'aient « cherché qu'à me nuire ; en quoi j'aurais bien « quelque raison de me plaindre d'eux. » Mais Socrate sait que sa doctrine lui en enlève le droit, en faisant du vice une erreur. « Je ne leur ferai qu'une « seule prière. Lorsque mes enfants seront grands, « si vous les voyez rechercher les richesses ou toute « autre chose plus que la vertu, punissez-les en les « tourmentant comme je vous ai tourmentés : et « s'ils se croient quelque chose, quoiqu'ils ne soient « rien, faites-les rougir de leur insouciance et de « leur présomption; c'est ainsi que je me suis (( conduit avec vous. Si vous faites cela, moi et « mes enfants nous n'aurons qu'à nous louer de « votre justice. Mais il est temps que nous nous
(( quittions, moi pour mourir, et vous pour vivre.
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(( Qui de nous a le meilleur partage? Personne ne « le sait, excepté Dieu. »
Ainsi se termine l'Apologie dans un acte de foi à la Providence. La raison ne veut pas que le bien moral soit séparé du bonheur, qu'il soit mal et bien tout ensemble, et qu'il enveloppe ainsi en lui-même une insoluble contradiction. Ayons donc foi dans la logique éternelle ; tôt ou tard la raison et la science doivent triompher.
in. — Le même esprit anime la réponse de Socratc à Criton qui lui propose de fuir. Comment Socrate, après avoir prêché le respect des lois et le mépris de la mort, pourrait-il se contredire dans ses actes? Comment pourrait-il être dialecticien en paroles sans l'être aussi dans la conduite? « Ces principes « que j'ai professés toute ma vie, je ne puis les « abandonner parce qu'un malheur m'arrive; je « les vois toujours du même œil : ils me paraissent « aussi puissants, aussi respectables qu'auparac< vaut*. » Qu'importe, en effet, ce qui se passe dans la région inférieure des sens? La même lumière brille toujours dans la région de l'intelligence. L'œil voit les objets de la même manière, qu'ils nous blessent ou qu'ils ne nous blessent pas; ainsi la raison conserve sa vision uniforme de la vérité, et la science demeure inébranlable devant les maux qui épouvantent V opinion vulgaire.
* Plalou, Crilon, loc. c'ii.
« Si tu iras pas de meilleurs i)rincipes à me faire « conuaîtrc, sache bien que tu ne m'ébraujeras pas « quand la multitude irritée, pour m'épouvauter ce comme im cnfont, me présenterait des imaocs « plus affreuses encore que celles dont elle m'envi- « ronne, les fers, la misère, la mort... Ce n'est pas « d'aujourd'hui que j'ai pour principe de n'écouter « en moi d'autre voix que celle de la raison \ »
Or, la raison le déclare, c'est un devoir absolu de n'être jamais injuste. La raison ne met aucune restriction à ce devoir : elle le détermine mikersellemott. Il faut donc être juste, même envers ceux qui sont injustes à notre égard. Les lois de la patrie nous frappent injustement; respectons-les. c< Ne repoussons pas sans dignité Tinjustice par l'in- <( justice, le mal par le maP. » Ce serait là de la mauvaise dialectique, et par conséquent de la mauvaise morale; car on ne réfute pas le faux par le faux, mais par le vrai ; et on ne détruit pas le mal par le mal, mais par le bien.
« Laissons donc cette discussion, moucher Criton, « et marchons sans rien craindre où Dieu nous c< conduit. » Ce mot est dans la bouche de Socrate comme un fiât vol untas, parti de l'intelligence encore plus que du cœur.
IV. — Les doctrines métaphysiques et les arguments principaux du Pliédon sur la vie future api)ar-
* Platon, Crilou, ib.
' Platon, Criton, Hk
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tiennent sans doute à Platon plutôt qu'à Socrate; pourtant il est fort probable que ce dernier, sur le point de mourir, s'entretint de la mort môme et de l'immortalité. Il est même impossible que ce sujet ne se soit pas imposé à lui par la force des circonstances.
Ce qui est également historique dans lePhédon^ c'est le portrait moral de Socrate; ce sont tous les sentiments que le disciple attribue à son maître. Cour<'i''cux et doux tout ensemble, Socrate se montre indulgent envers ses ennemis ; il ne les accuse pas, il les comprend. Il a pour ainsi dire trouvé leur défuiition^ et cela suffit pour le satisfaire. Même calme à l'égard de la mort qui le menace ; il a trouvé aussi le sens rationnel de cette mort : elle est un bien pour la cause qu'il représente, et elle est un bien pour lui-mêiue.
A cette sérénité de l'intelligence se môle, sur la fin de l'entretien, quelque chose d'attendri qui vient du cœur.
Quand Socrate se fut baigné pour épargner aux femmes la peine de laver un cadavre, on lui amena ses trois enfants, deux en bas âge et un qui était déjà assez grand ; on fit entrer Xantippe et plusieurs parentes, Socrate leur parla quelque temps et les fit ensuite se retirer. Le serviteur des Onze parut bientôt : « Socrate, dit-il, j'espère que je n'aurai pas à « te faire les mêiues reproches qu'aux autres con- (( damnés. Dès que je viens les avertir, par l'ordre « des magistrats, qu'il faut boire le poison, ils
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« s'emportent contre moi et me maudissent; mais « pour toi, depuis que tu es ici, je t'ai toujours « trouvé le plus courageux, le plus doux et le (( meilleur de ceux qui sont jamais venus dans « cette prison, et en ce moment je suis bien assuré « que tu n'es pas lâché contre moi, mais contre c< ceux qui sont la cause de ton malheur et que tu « connais bien. Maintenant, tu sais ce que je viens « t'annoncer; tache de supporter avec résignation « ce qui est inévitable. » — En môme temps il se détourna en fondant en larmes et se retira. « Voyez, dit Socratc en se tournant vers ses amis, « quelle honnêteté dans cet homme ! Tout le temps « que j'ai été ici, il m'est venu voir souvent et « s'est entretenu avec moi : c'était le meilleur «des hommes; et maintenant, comme il me « pleure sincèrement! Mais allons, Cri ton ! obéis- « sons-lui de bonne grâce... » — Quand on lui tendit la coupe, Socrate la prit sans manifester d'émotion, sans changer de couleur ni de visage; mais regardant cet homme d'un œil ferme et assuré, comme d'ordinaire : « Dis-moi, est-il per- « mis de répandre un peu de ce breuvage pour «en faire une libation? — Socrate, nous n'en « broyons que ce qu'il est nécessaire d'en boire. — « J'entends, dit Socrate, mais au moins il est permis « de faire ses prières aux dieux, afin qu'ils bénis- « sent notre voyage et le rendent heureux ; c'est ce « que je leur demande; puissent-ils exaucer mes « vœux! » — Après avoir dit cela, il porta la coupe
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à ses lèvres et la but avec une tranquillité merveilleuse*.
Les sanglots éclatèrent. Socrate, seul, toujours maître de lui-même : « Que faites-vous? dit-il, ô « mes bons amis. N'était-ce pas pour éviter de part reilles scènes que j'avais renvoyé les femmes? car « j'avais toujours ouï dire qu'il faut mourir avec « de bonnes paroles. Tenez-vous donc en repos, et « montrez plus de fermeté. »
Ses dernières paroles furent, d'après Platon : « Nous devons un coq à Esculapc; n'oublie pas, « Criton, d'acquitter cette dette. » Paroles qui semblent une allusion symbolique à la mort, cette guérison de la vie.
On le voit, les doctrines qui avaient soutenu Socrate pendant tout le cours de son existence, et qui, en s'exaltant de plus en plus. Pavaient conipiomis auprès de ses concitoyens, le soutinrent jusqu'à ses derniers instants : il mourut, comme il avait vécu, dans la foi à la toute-puissante vérité.
V. Quand le sacrifice fut accompli, les Athéniens repentants pleurèrent-ils la victime qu'ils avaient immolée à leur politique et à leurs dieux? C'est ce qu'ont aflirnié plusieurs auteurs anciens. Selon Diodore, le peuple, furieux, fit mourir sans jugement les accusateurs de Socrate-. Diogène prétend que les Athéniens, en signe de deuil, liront fermer
* l'iatoii, Phcdon.