ET MORALE
Le trait dominant qnc nous avons remarqué chez Socrale, c'est la foi à la science, qu'il concevait comme identique au bien. Né dans une époque de crise intellectuelle, où le scepticisme descendait peu à peu de la métaphysique et de la religion dans la morale, et de la morale dans la politique, Socrate opposa au doute et aux négations des habiles, aux préjugés et aux superstitions de la foule, une foi et une espérance invincibles dans la raison. La science n'existe pas, disait-il, mais elle peut exister, et d'elle seule viendra le bien; elle seule réalisera, dans les individus et dans les sociétés, la vertu et le bonheur, a le bien-liiire et le bienêtre. »
Si Socrate revenait au milieu de nous, ne trouverait-il pas une époque de crise intellectuelle et morale fort analogue à celle où il vécut? Aurait-il
440 DlALECTliUl-: I)K SUCIIiTE.
besoin, en présence de noire socirtr, (Tahandonner
son premiei' rôle et d'en prendre un rninveau?
Contradiction dans les doctrines nu'lapliysiques et religienses, incertitude dans les idées morales et politiques, voilà les synii)tomes, bien connus de lui, qu'il reconnaîtrait sans peine parmi nous; et il pourrait redire à notre société C(^ (|u'il disait à la jeunesse d'Athènes : — Tu éprouves les douleurs de l'entantenient; en vérilé, ton ànie est grosse. Mais je suis fils d'une sage-femme renommée, et mon art n'a point vieilli.
Une chose, cependant, lui semblerait chez nous un progrés incontestable, et il y reconnaîtrait en partie les effets lointains de sa propre inlluence, propagée à travers les siècles. Aussi peu croyants, sur une foule dépeints, que les Athéniens d'alors, nous croyons du moins comme Socrate à la science, bien que parfois nous voulions la renfermer dans les matliématiques et la physique, choses bccondaires aux yeux de Socrate, et qu'il subordonnait à la science suprême, à la morale. Socrate nous répéterait sans doute que le plus sur remède aux maux et aux vices des individus ou des sociétés, c'est toujours la science, mais à la condition qu'elle soit complète, qu'elle aboutisse à montrer le rapport de toutes choses au bien, et qu'elle ne soit pas seulement mathématique ou physique.
Sul)ordonner tout au moral, voilà en deux mots la méthode de Socrate. Pour cela, selon lui, il laut d'abord ramener les autres connaissances à la
connaissance de soi, puis la connaissance de soi à la connaissance du bien. Savoir ce qu'on vaut soimême intellectuellement et moralement, savoir aussi ce que valent toutes choses, c'est la vraie science qui, par sa propre vertu, devient pratique. Socrate, identifiant l'art de bien penser et l'art de bien vivre, accordait la plus grande importance aux questions de méthode, et croyait, comme dit Xénophon, « qu'il suffit d'être dialecticien pour être vertueux. » Nous devons donc résumer ici et apprécier l'idée qu'il se faisait de la méthode en philosophie.
I. — La dialectique de Socrate, la maïeutique,^ consiste à tirer la science de soi-même, et à faire accomplir aux autres un travail semblable d'enfantement. Mais ce précepte socratique et platonicien, — tirer la science de soi, avToç èl kavrov, — peut s'interpréter de deux manières différentes, qui correspondent à des méthodes opposées. Les socratiques n'ont guère fait cette distinction; aussi, tandis que certains liistoriens leur font honneur de la méthode « psychologique, » d'autres leur attribuent la méthode « ontologique. »
On peut d'abord tirer la science, ou plutôt la philosophie, de son propre fonds, en ramenant tous les problèmes aux faits de conscience qui en sont les éléments, et en appliquant à ces faits la réflexion intérieure. Par là, on étudie en soi-même tout le reste, et on connaît en se connaissant. C'est la mé-
442 DIALECTIorE DE SOCRATE.
Ihode psychologique, dont on a voulu voir le premier germe dans le rvwGt aeaurov de Socrate.
Mais Socrate, à vrai dire, n'a guère connu cette méthode\ Ce fut sans doute un grand observateur de Tame humaine, mais il procédjiit moins i)ar voie de méditation sur soi-même que par voie d'interrogation à l'égard d'autrui.
En conversant avec tout le monde, Socrate établissait une sorte d'expérimentation très-variée, ayant pour but de solliciter par tous les moyens les puissances de l'âme, et de les amener à l'action. C'est là l'utilité du dialogue et de la dialectique. Aussi Socrate croyait-il que le livre, qui parle tout seul, est une œuvre trop inanimée : ce n'est point dans les livres, selon lui, qu'on trouvera la vraie science. Teuth, en inventant récriture, s'imaginait avoir inventé la science et le souvenir; non, la vraie science est en nous-mêmes, et c'est de nous seuls que nous pouvons tirer la réminiscence. Il faut absolument, pour s'instruire, réi)ondre à des questions qu'on se lait ou qu'on vous fait : toute logique est donc une dialectique intérieure ou extérieure.
Ce procédé du dialogue est aujourd'hui presque abandonné. Nous i)ouvons le remplacer, dans une certaine mesure, par cette sorte d'entretien avec les grands philosophes qu'on appelle l'histoire de la philosophie. De même que Socrate interrogeait
» Voir t. I, liv. I, cil. m.
tout le monde, et accouchait les esprits les plus humbles comme les plus sublimes, afin que sa raison propre et la raison d'autrui pussent s'unir en quelque sorte dans une même conscience, ainsi la philosophie moderne doit soumettre à la maïeutique les plus illustres représentants de la pensée humaine, et chercher par cette sorte d'expérimentation psychologique tous les aspects de la vérité. Mais en même temps, comme Socrate tirait la science de son propre fonds tout en interrogeant les autres, ainsi nous devons voir dans la pensée d'autrui une simple excitation pour notre spontanéité : il laudrait que chacun fût, comme Socrate, l'auteur de sa propre ))hilosophie, aiirovpyoq vlq oikodo^j^lac,^ et prît ainsi pour modèle l'homme qui a tout ensemble le plus interrogé les autres et le plus cherché en lui-même.
Le dialogue socratique, si original d'ailleurs, n'était pas exempt de défauts : il pouvait dégénérer en exercice logique, et offrir cet exotérume qu'A-
ristOte lui reprocha (rà J.o'/t/.à, rà iïwTcptxà, otaXsxTr/w^
Y.ai y.eyîbç). Socrate, à vrai dire, fut encore moins psychologue que logicien et même mélaphysicien, malgré le préjugé contraire, et le procédé du dialogue y contribua pour une bonne part : car la lutte des idées, que le dialogue produit, amenait une prédominance inévitable des moyens de discussion logique. Dans l'àme même, Socrate voit surtout la raison, le loyoç^ aux dépens de l'activité volontaire et libre. Quand viendra, avec Aristote, le tour de la
méditation solitaire, la conception de Tamc comme cause active et personnelle prendra plus de précision et d'importance; la psychologie aura un caractère plus « ésotérique », et la méihode de cette science s'efforcera de pénétrer jusqu'à Tessence active, au lieu de s'arrêter, soit aux phénomènes où se perdait l'école d'Ionie, soit aux notions logiques ou rationnelles que Socrate et Platon se plaisaient trop à combiner dialectiquement. Socrate n'en conserve pas moins le mérite d'avoir, le premier, appliqué le vieux i)récepte FvwOi dgauTov; et, le premier, compris que la vraie méthode doit tout rapporter à la pensée humaine.
La période antérieure à Socrate était, comme dit
Ilégel, le moment de la philosophieo/y/(?rhn',qui, dans son dogmatisme spontané, croit saisir du premier coup son objet sans se demander si les choses sont conformes à la i)ensée, et qui se porte tout entière vers le dehors. Cette philosophie objective n'est encore qu'une synthèse confuse de la pensée et des choses, une sorte d'enveloppement, où le sujet pensant se distingue mal de l'objet pensé, et s'oublie en regardant le monde extérieur. Avec les sophistes et leur scepticisme commence une ère nouvelle : la pensée qui s'absorbait tout à l'heure dans les choses et semblait s'y réduire, s'isole, s'oppose à tout le reste, et s'elTorce de tout réduire à elle-même. Pour Protagoras, la pensée îndividucUe, ou la sensation, devient la mesure de toutes clioses; mesure sub-
DIALEGTIQIE DE SOCRATE. 445
jective d'ailleurs, car Protagoras ne croit à la vérité absolue d'aucun de nos jugements. Enfin, pour Socrate et pour Platon, la pensée générale ^ la raison, dont chacun trouve par la réflexion les lois en soi-même, apparaît comme la mesure de tout ce qui est; mesure objective cette fois, qui ne varie plus avec les sensations de chacun, et par laquelle l'individu peut atteindre, en se connaissant lui-même, la connaissance de l'universelle vérité.
II. La maxime socratique, tirer la science de soimême, peut recevoir une seconde interprétation. Il est une méthode spéculative et métaphysique, qui, ayant pour point de départ la croyance à l'identité des lois de la dialectique avec les lois de la vérité, travaille sur les idées et les notions, les combine,' les analyse, les étudie de toutes les manières possibles, et s'efforce enfin, par ces constructions idéales, de reproduire Tordre réel des choses. C'est la méthode ontologique, qui, dans ses procédés, est surtout logique; car elle consiste essentiellement en une logique qui s'attribue à elle-même une portée ontologique. On ne saurait nier l'emploi fréquent de cette méthode par IMaton. Socrate est beaucoup plus réservé dans les spéculations sur l'ensemble des choses et sur le Cosmos; malgré cela, l'habitude qu'il avait de soumettre toute idée à l'analyse logique, à la déduction, à la division, à l'induction et à la définition, et la persuasion où il était
440 I)IALK':TIQUE Dî^ SOCIUTK.
((lie ïessence des choses est dans le genre, ouvraient évideiîinieiit la voie aux cousIrucLions idéales de la ùiétaphysique. Coiislruirc la science eu soimême, n'est-ce pas encore la tirer de son propre fonds?
Aussi Aristote nous a-t-il dit que les d('lînilions et classilicalions de SucnUe n'claienl pas un travail purement logique sans portée niétaphysi(|ue : la logique et Tontologie, selon Aristole, «'Maient alois confondues. « Socrate recherchait la démonstration régulière; et le })rincipe de la démonstration est l'essence; car la dialectique n'élait pas encore assez forte pour pouvoir (comme à l'époque de Platon) raisonner logi([uenient sur les contraires, même indépendaîîinient de ressence métaphysique'. » Socrate attribuait donc une valeur objective au travail logique de la pensée; nous savons qu'il croyait que la dialectique dos })ensées est aussi celle des actes; il crojait également qu'elle est celle des clioses, et que Tessence du réel est contenue dans la délinition rationnelle.
On a beaucoup décrié, surtout en Angleterre et en France, la méthode qui, en spéculant sur les idées, es|)ère altciiuli'e les choses, |Kir un travail à la fois logique et ontologique. Mais la i)hilosi;phie, pour acconqjlir son œuvre pro[)re, a-t-elle donc trop de tous les procédés possibles? 11 faut savoir gré à
njsique, î, v. Voir tome I''", p. 105.
DIALIXIIQUI-: DE SOCP.ATE. 447
Socrate, non-seulement d'avoir pratiqué l'observation de l'àme, mais encore d'avoir ouvert la voie à la spéculation hardie des Platon et des Aristote, en croyant que les lois de la pensée sont identiques aux lois des choses comme aux lois des actions.
La philosopliie contemporaine a parfois montré en France une timidité métaphysique analogue à celle de Xénophon, et elle a cru par là être fidèle à l'esprit de Socrate, dont elle a si souvent invoque le nom et l'exemple. Mais, outre que le vrai disciple de Socrate est Platon, non Xénophon, la timidité spéculative est beaucoup moins près de la vérité, dans son bon sens étroit, que la hardiesse du génie, mali-ré ses écarts. Si Socrate lui-même a exerce une aussi grande influence, c'est inoins par son bon sens que par les nouveautés souvent téméraires de sa doctrine. Il s'est montré certainement spéculatiîjusqu'à l'excès dans sa théorie déterministe de la volonté et de la vertu, et c'est ce qui a fait sa puissance. L'humanité a moins besoin, pour avancer, d'hommes qui lui répètent sagement ce (ju'elle sait ou croit savoir, que de génies aventureux qui, choquant son prétendu bon sens par ces secousses que Socrate comparait à celles de la torpille, la réveillent ainsi de son engourdissement intellectuel ou moral, et l'entraînent malgré elle dans des chemins nouveaux.
Nous ne serons pas infidèles à Fesprit de Socrate et de son école, en insistant ici sur la question
448 [)IALECTIOUE DE SOCRÂTE.
(le la iDctIiodc, si chère à Socrate, et cii particulier sur le rôle de la spéculation i^hilosopliique, dont l'école de Socrate offre un assez brillant exemple pour que l'iionneur en renionle jusqu'au maître.
Socrate et ses disciples, surtout Platon, eurentils tort de considérer la pensée comme intimement unie à Tétre, et les lois de l'être comme identiques dans le fond aux lois de la pensée"? — Non; les progrès des sciences, même les plus positives, ne font que confirmer cette doctrine, en nous montrant que la plus haute spéculation se trouve toujours être la plus réelle et la plus pratique. Quand une spéculation scientifique échoue devant la réalité, c'est qu'elle n'est pas assez spéculative encore, c'est qu'elle n'est pas, pour parler le langage [datonicien, d'une intelligibilité assez pure et assez complète; car, si elle était complètement intelligible, elle serait réelle. Sans vouloir traitera fond ce sujet^ remarquons que, dans les mathématiques, les formules les plus spéculatives se trouvent être en même temps les plus pratiques et les plus fécondes. Pourquoi, dans la science morale, Socrate a-t-il produit une si grande rénovation et exercé une influence vraiment durable, sinon parce qu'il a «'levé trèshaut et poussé jusqu'au paradoxe la spéculation sur le bien et la vertu? De même, dans l'oi'dre politique, une tliéorie n'est pas impraticable j)arce qu'elle est théoriey mais au contraire i)arce qu'elle n'est pas assez véritablement théorique, parce que son auteur
a négligé de contempler^ 0£o)pcrv, quelque idée essentielle, élément nécessaire du problème, et que, par là, il a méconnu une des données de la question. Dira-t-on à l'élève qui résout mal un problème : Vous êtes trop théoricien? On lui dira : Vous ne possédez pas assez votre théorie, ou vous ne l'appliquez pas assez complètement; car vous négligez un élément de la question. — A vrai dire, l'opposition de la théorie et de la pratique recouvre, comme le croyait Socrate, une harmonie fondamentale, et la plupart des fautes de conduite se ramènent, ainsi qu'il le répétait souvent, à des erreurs de théorie. De même pour l'opposition de la pensée et des choses, du subjectif et de l'objectif, de la spéculation intérieure et de l'expérience extérieure. Ayez rexpérience complète, comme celle qu'on se représente en Dieu, et vous aurez parla même la spéculation; ayez la spéculation complète, comme celle qu'on attribue à Dieu, et vous aurez par là même l'expérience; rapprochez -vous le i)lus possible de l'une ou de l'autre de ces extrémités, et vous approcherez du point où elles se touchent. Profond observateur en philosophie, vous serez voisin de la spéculation; largement spéculatif, au moment même où vous paraîtrez le plus loin de la réalité expérimentale, vous y toucherez; au moment où vous semblerez, comme Platon, tirer toutes choses de votre propre fonds et de votre pensée, vous atteindrez l'objectif, l'universel et l'impersonnel;
car vous serez près du point où Platon voyait coïnn. 29
cider l'être et la pensée, le réel et le rationnel, rèpyov et le }.oyog, (juc Socrate déjà, avant lui, refusait énergiquement de séparer.
Parmi les disciples de Socrate, Xénophon a eu son rôle utile, mais aussi bien modeste, parce qu'il représente la tendance pratique; Platon a eu le grand rôle, parce qu'il représente l'élan le plus audacieux de la pensée. Quant à Socrate, ne [jourrait-on dire avec Aristote qu'il représente l'unité encore conrusc de ces deux choses : la dialectique de pensée cl d'action, spéculative et pratique tout ensemble y Après avoir paru négliger la métapliysique au profit de la morale, il Ta retrouvée dans la morale même, parce que, dans cet ordre de choses, il est allé hardiment au fond des questions.
La méthode spéculative, telle que l'école de Socrate et de Platon l'a pratiquée, loin de mériter les dédains de la philosophie contemponùne, est appelée à produire encore de grands résultats, pourvu qu'on ne se nié[)renne pas sur sa portée, et (lue l'on ne confonde pas immédiatement des hypotlièses avec la certitude absolue. L'hypotlièse mélaiihysique est une œuvre empreinte du sceau de la personnalité ; si c'est là sa faiblesse, c'est aussi sa force. Elle a souvent plus d'utilité que l'observation méitie; mais à la condition qu'elle se donne pour ce qu'elle vaut, et qu'elle se soumette soit à l'expérience qui montre ce qui est, soit à la morale qui commande ce qui doit être. Le tort des Platon, des Spinoza et des Hegel, n'est pas de construire un système, mais
DiALKCTIQUE DE SOCnATF. 45 1
de le confondre immédiatenicnt avec la réalité, et de nier même, s'il le faut, le réel au profit de leur idéal. Sans doute, — comme nous venons de le voir, — si on pouvait pousser la spéculation jusqu'au bout, on arriverait au point de coïncidence entre le réel et l'idéal; mais la chose était impossibe à l'homme, il ne faut jamais se persuader qu'on a atteint l'absolu. Notre spéculation et notre expérience, toujours incomplètes, vont au-devant l'une de l'autre, sans arriver à se confondre : elles ne peuvent donc avoir qu'une valeur relative. Laplace imagine une cosmogonie; mais il ne prétend pas plier les faits à son hypothèse, qu'il est prêt à rejeter si Fexpérience vient la contredire; il sait qu'il spécule sur des possibilités relatives et non sur des réatitês absolues. De même, le géomètre sait qu'il a pour domaine le possible, non le réel : il ne s'occupe pas de savoir s'il existe des triangles ou des cercles exacts dans la réalité ; il aHîmie seulement que, si le triangle parfait existe, il aura telles et telles i)ropriétés. 11 est permis au philosophe de combiner, lui aussi, des notions, pourvu qu'il ne se lasse pas illusion à lui-même. Il ne suffit pas d'imiter en philosophie la rigueur de la méthode géométrique pour atteindre les objets de la métaphysique. Plus une méthode est géométrique, moins elle est probante par rapport à Yexistence des objets : c'est une combinaison mentale de possibles qui réclame, pour devenir objective, le témoignage direct de l'expérience. On répète souvent, d'après Condillac, et
452 DIALECTIOUE DE SOCRÂTE.
malgré les recherches de Kant, que la géométrie est une pure analyse et une suite d'identités; au contraire, dans la niéthode géométrique, c'est la synthèse qui joue le premier rôle. Réduit à la simple analyse déductive, le géomùlre n'irait pas loin; il tirerait de sa définition un ou deux corollaires, et il aurait bientôt épuisé son principe. De là la nécessité de cette synthèse idéale qui rapproche les lignes, les surfaces, les ligures, i)our former des figures nouvelles, dont l'analyse développera ensuite les propriétés ; de là ces constructions de l'imagination, cet art intérieur qui combine les possibles pour en déduire ensuite toutes les conséquences qu'ils renferment. Et ces possibles sont des abstractions de l'expérience, des éléments qui lui sont empruntés : étendue, dimensions de l'étendue, surfaces, etc. Sans ces éléments, matière de la connaissance, et sans l'activité de l'esprit, qui les combine facilement grâce à leur simplicité et leur prête toutes les formes imaginables, la méthode géométrique serait stérile. Telle qu'elle est, cette méthode aboutit à une science idéale qui pose des hypothèses, et les analyse. C'est ce que Platon avait fort bien compris, ainsi que le témoigne le sixième livre de la République, où se trouve admirablement décrite la méthode des géomètres ^ Les hypothèses géométriques se trouvent-elles en partie réalisées dans le monde extérieur; on est sûr que leurs
* Voir la Philosophie de Platon, t. 1", p. 55.
DIALECTIQUE DE SOCRATR. 455
conséquences le seront également. Mais le géomètre n'oublie pas qu'il habite les régions du possible, non du réel. Les métaphysiciens, eux, n'ont pas toujours eu la sagesse du géomètre. Spinoza, par exemple, prétend tout déduire à priori et géométriquement d'un principe unique ; y arrive-t-il en effet? Réduit à la seule analyse déductive, il serait bientôt arrêté. D'une part, il faut que son principe soit d'une généralité absolue; d'autre part, plus ce principe est général, plus il est vide et plus la déduction l'épuisé avec rapidité. Que fait donc Spinoza? Il a recours, soit à Vexpérience dont il semblait vouloir se passer, soit aux constructions idéales. Il combine des notions, comme le géomètre. Mais alors, a-t-il le droit de nier les faits lorsque les faits ne rentrent pas dans son système? Nous avons reconnu un défaut analogue dans les déductions socratiques que Xénophon rapporte, et où nous avons trouvé des notions combinées et analysées, parmi lesquelles le libre arbitre ne pouvait plus avoir aucune place : par exemple, les sorites qui aboutissent à la définition de la piété, de la justice et des autres vertus. C'est seulement la spéculation complète qui pourrait ainsi se passer de l'expérience, comme c'est l'expérience complète qui pourrait se passer de la spéculation. Mais l'identité de ces deux choses n'est qu'une identité finale : Socrate, Platon, Spinoza, en ont fait une identité trop immédiate. Ilégel, comme Spinoza, construit bien plus qu'il ne déduit; seulement, il a la conscience de faire une synthèse, tandis que Spinoza
451 lîiALEr/rioui': pe socuate.
espérait fiuie une analyse. 11 n'en conserve pas moins encore la prétention exorbitante à la « science absolue. » Or nous voyons que, loin d'être une science absolue, le résultat de la méthode spéculative et métaphysique ne peut être qu'une science idéale, abstraite, hypothétique, un accouchement tout intérieur delà pensée par la ])ensée; c'est du subjectif, qui ne pourrait devenir entièrement objectif que par une vérification de l'expérience; et une vérification complète nous fait défaut.
Est-ce à dire que celte maïoutique intérieure, à laquelle la métaphysique semble se réduire, soit un travail st('rile de la pensée sur elle-même, comme le prétendent les sceptiques? — C'est ici que Socrateet Platon eussent invoqué avec raison l'unité essentielle de la pensée et la réalité. Les lois de la pensée, en effet, ne sont jamais purement subjectives ; elles expriment des objets possibles, sinon des objets réels. En outre, si un des anneaux d'une chaîne rigoureusement liée par la pensée vient à être révélé comme existant par l'expérience, les anneaux qui en sont logiquement inséparables seront révélés du même coup. Il y a plus; même en l'absence de vérification expérimentale, les constructions de la pensée peuvent encore offrir un caractère de probabilité voisin de la certitude. Si un système explique une foule de choses d'une manière simple, sMl relie une multitude de faits
et d'idées par un lien intelligible, sans aucune solution de continuité, un tel ordre dialectique, simple et fécond tout ensemble, apparaîtra comme l'expression très-probable et presque certaine de l'ordre môme des choses. Supposez que Platon, Hegel ou Spinoza eussent rendu tout ou presque tout intelligible, et qu'ils ne se fussent point mis en contradiction avec des faits certains, leurs constructions idéales auraient sans doute été encore des hypothèses, non des démonstrations ; mais ces hypothèses eussent été tellement voisines de la certitude, qu'aucun esprit ne leur eût refusé son assentiment. A défaut de science, elles auraient entraîné la plus raisonnable des croyances.
En un mot, les faits de conscience sont comme des points de repère entre lesquels il faut trouver la ligne la plus simple et le plus court chemin. Que les métaphvsiciens proposent leurs constructions et leurs plans; celui qui aura mis dans le sien le plus d'unité et de variété tout ensemble, et qui aura su relier tous les points sans en omettre un seul, obtiendra les suffrages. On considérera son plan comme la meilleure expression de la réalité, par cela même qu'il sera le plus intelligible. Car, encore une fois, tout ce qui est réel, selon la doctrine vraiment socratique et platonicienne, est intelligible, et ce qui serait parfaitement intelligible de tout point ne pourrait manquer d'être réel.
Le défaut de l'école socratique, et principalement
(le Platon, n'est pas d'avoir (Hé trop sp('culative, mais de n'avoir jioint évité l'illusion dont nous parlions tout à riieure, sur l'exacte portée des synthèses idéales : elle n'a pas assez compris que ces synthèses sont toujours en elles-mêmes des hypothèses plus ou moins voisines de la certitude. Elle a cru posséder la scietice {èmfrzrjrn) quand elle était encore dans la région de la probabilité {o6la), pour laquelle elle professait un injuste dédain. Ce phénomène curieux se retrouve à toutes les grandes époques de spéculîition. Voyez Spinoza, Schelliiig, Hegel : ils ne croient posséder rien moins que le savoir absolu, qui est proprement V£m7zr,u:n des socratiques. Descartes etLeibnitz, avec une modestie plus apparente, ont au fond la même pensée. Tous se laissent tromper par les formes logiques ou géométriques de leur méthode; la rigueur dialectique de leurs déductions ou la régularité de leurs constructions leur paraît science; ils croient déjà tenir le réel, quand ils n'ont encore que le possible; le certain, quand ils n'ont encore que le probable. Socrate et son école ont méprisé la âôcx au moment même où ils en faisaient le plus grand usage, et ce mépris s'est transmis de philosophes en philosophes jusqu'à notre époque. Écoutez les métaphysiciens : ils parlent rarement de probabilités, presque toujours de certitude.
« L'appréciation des probabilités », disait avec raison Leibiiitz, « devrait faire partie de la logique, et elle « fournirait une théorie aussi utile que tout le reste;
DIALECTIQUE DE SOCRATK. 457
(( j'y ai souvent song('. » Leibnitz n'a fait qu'y songer, et il a lui-même pris le change sur la valeur de certaines spéculations. Ce serait pour la philosophie contemporaine une tache fort utile que d'étudier la méthode des probabilités philosophiques, et de faire ainsi la théorie de la vraisemblance, de la dô^a. On éviterait par là bien des objections. Il est dangereux, en effet, de présenter comme certaines, d'une certitude intuitive ou démonstrative, des explica-tions qui ne comportent qu'un degré de probabilité assez grand pour entraîner l'assentiment de tout esprit sérieux. Le scepticisme s'empare de ces prétendues démonstrations, de ce prétendu absolu; il en trouve le côté faible et relatif, et il en conclut à tort que tout système métaphysique est sans valeur. L'artilice des sceptiques est de n'admettre aucun intervalle entre la certitude absolue et la négation ou le doute; par la méthode des probabilités philosophiques on détruirait cet artifice.
Aristote a parfaitement démontré que la dialectique de Socrate et de Platon demeurait souvent dans la région de la vraisemblance^ en croyant être dans la science; si les socratiques eussent franchement accepté cette situation, et s'ils eussent montré la part énorme de la vraisemblance dans les spéculations d'Aristote lui-même, ils se fussent épargné bien des critiques. Mais leur réaction contre les sophistes et contrôle vulgaire fut exagérée, et on peut conclure que, dans leur amour pour la science, ils se montrèrent injustes envers la croyance.
458 mxiECimi^ DE SOCRATE.
Nous (ivons vu que le philosophe doit tour à tour procéder jiai- l'observation du réel et i)ar la spéculalion sur rinïelligible, pour se rapprocher progressivement de ce point entrevu par Socrate et Platon, où la réalité et la raison ne feraient qu'un, et où expirerait par conséquent la divergence des méthodes. Ce point culminant de la pensée et de l'action, pour Socrate, était le bien. De là une conséquence importante rehilivemeiit à la méthode philosophique : le point de vue le j)lus près de la vérité étant celui qui est le plus près du bien, c'est d'après le moral qu'il faut juger tout le reste. On pourrait presque dire que déjà,pourSocrate, le critérium delà vérité métapliysique était un critérium moral. Expliquer les choses, selon lui, c'est montrer leur rapport au bien. On sait jusqu'à quel excès Socrate poussa le dédain des causes physiques et nécessaires^ dvocyy.oû, dans son ardeur pour la recherche des causes morales et finales. 11 y avait sous cette exagération une idée vraie, qui, depuis Kant, est de mieux en mieux comprise : c'est que, dans les problèmes métaphysiques, où la conlirniation expérimentale fait défaut, et où les constructions rationnelles ne peuvent atteindre que le possible, ce qui donne aux idées une réalité objective, ce qui juge tout le reste et prononce en dernier ressort, c'est la morale. Par là, on ne prétend pas déiruire la spéculation métaphysique ; on veut seulement lui fournir son critérium suprême, et montrer que la mesure du vrai, c'est le bien.